Haïti Progrès
7 au 13 Mars 2001
WBAI-Pacifica - Le coup d'Etat de la Noël
IntroductionLa lutte pour sauver WBAI-FM, la station porte-couleurs du réseau de Pacifica de New York, se fait plus tenace de jour en jour. Le 31 janvier, Juan Gonzalez, co-animateur du programme «Democracy Now!» a abandonné les ondes, déclarant que «la situation de l'actuelle direction à Pacifica est devenue intolérable» et que «le conseil de Pacifica a été pris d'assaut par une petite clique qui a plus en commun avec les vautours de la finance qu'avec la classe ouvrière des États-Unis».
Une réunion nationale de ce conseil se tiendra à Houston, au Texas le week-end prochain (du 2 au 4 mars), où de nouveaux règlements doivent être adoptés pour permettre la vente par sections du réseau. Des auditeurs de Pacifica et des activistes des médias de partout à travers les États-Unis iront à Houston faire des pressions et protester à l'occasion de ce meeting.
La résistance au bradage de Pacifica a obtenu récemment un certain succès: plusieurs poursuites légales contre les agissements réactionnaires du conseil d'administration seront entendues dans une cour de l'État de Californie à la place d'une cour fédérale, où le procès aurait trop tardé à se tenir. «Les motions qui auraient pu entraver la poursuite et la mise en marche des actions en cour ont été contrecarrées, et on peut maintenant se présenter en cour», a expliqué Mimi Rosenberg, une avocate qui compte 32 années comme productrice radio au service de Pacifica. «C'est une victoire. Il n'y aura plus de retards, et nous sommes optimistes quant au résultat des poursuites contre le conseil.»
Cependant, le conseil continue à porter des coups. Le 5 février, le nouveau manager de WBAI Utrice Leid a banni Rosenberg de la station, et même sa «participation» dans les événements organisés par WBAI ou Pacifica. Leid a aussi mis fin aux services d'Amy Goodman et de Robert Knight en tant que respectivement co-hôte et directeur des nouvelles pour le populaire «Morning Show».
Sous la conduite de Gonzalez, les dissidents de Pacifica ont lancé la «Campagne Pacifica» pour «Sauver la Radio Communautaire» et «Stopper Pacifica de la mainmise de la finance». Veuillez lire l'insertion d'une page au complet à ce sujet dans cette édition.
Entre-temps, les manifestations se multiplient. La semaine dernière, des centaines d'auditeurs de New York, de Washington, D.C., et de Los Angeles ont organisé des protestations devant les bureaux de Epstein, Becker, & Green, le cabinet d'avocats anti-syndicat engagé par les membres du conseil de Pacifica pour tenter de réécrire les règlements.
Nous présentons ci-dessous en français la version abrégée d'un article au sujet du conflit à Pacifica, publié précédemment dans notre section en anglais (Haïti Progrès, Vol. 18 No. 43, jan. 10-2001).
Le coup d'Etat de la Noël à WBAI-Pacifica
Dans la matinée du samedi 23 décembre dernier, la programmation à la radio WBAI-FM de New York s'était brusquement interrompue. Utrice Leid, la réalisatrice bien connue et hôte de «Talk Back», une émission de l'après-midi, annonçait sur les ondes qu'elle était désormais la nouvelle directrice générale de cette station de radio, en remplacement de l'ancienne administratrice de longue date Valerie Van Isler. «Ici il n'y a pas de 'swat team', criait Leid - des propos qui frappèrent les auditeurs comme un coup de massue-, «C'est pas un coup d'État.»
Et pourtant C'était en réalité un véritable coup d'Etat. Leid, de connivence avec les autres administrateurs du réseau central, Pacifica Foundation, basé à Washington, avait pris la décision unilatérale de remplacer toutes les serrures de la station, opposant des gardiens de sécurité contre ceux qui voulaient entrer dans la station, dont l'entrée n'était dorénavant permise qu'à une liste de personnes «approuvées». Elle passait ensuite à la révocation et au bannissement d'importants réalisateurs et membres du personnel de la radio, dont le producteur et directeur de programme bien connu Bernard White, qui animait «Wake-up Call», émission matinale très écoutée ainsi que Sharon Harper, productrice de ladite émission et syndicaliste de la WBAI. Tous les deux étaient réveillés très tôt ce samedi par un courrier les informant, ou du moins, les avertissant de leur renvoi. Ils étaient dépouillés et menacés d'arrestation si toutefois ils osaient remettre les pieds à la station.
Auditeurs et personnel de la WBAI ont immédiatement protesté contre ce coup de force le qualifiant de «midnight massacre» (massacre de minuit) et de «Christmas coup» (coup de Noël). «Nous déplorons l'arrivée en secret au beau milieu de la nuit au début d'une période de festivités des agents de la Fondation Pacifica pour changer les serrures de la station et installer de manière illégitime une nouvelle administration», ont déclaré Amy Goodman membre du staff et hôte de «Democracy Now!» et Elombe Brath, réalisateur de «Afrikaleisdoscope». «Nous protestons contre les révocations arbitraires, les bannissements, la présence de gardiens de sécurité à la station»..., ont-ils déclaré.
Parrainée par les auditeurs de la ville de New York et de ses environs, la station de radio WBAI a toujours été une voix indépendante et radicale au service de la communauté new-yorkaise et internationale. Dans sa programmation - plus particulièrement à travers «Democracy Now!», WBAI a mené une lutte sans relâche et assidue, une résistance contre l'Organisation mondiale du commerce, la peine de mort, la brutalité policière, la violence au Timor Oriental, l'injustice contre les immigrants et la désinformation médiatique contre Haïti, etc.
A travers Goodman, White et Van Isler, WBAI s'avèrait d'une grande utilité pour la communauté haïtienne de New York. Van Isler, une ancienne productrice à la WBAI, qui a reçu le «New York Association of Black Journalists Award» pour son reportage sur Haïti, continuait son reportage même après avoir été nommée directrice en 1990. D'origine haïtienne du côté paternel, Van Isler voyageait assez souvent en Haïti en tant que journaliste et comme déléguée aux congrès de l'APN en 1989 et 1995. Goodman aussi avait visité Haïti comme journaliste à la suite de l'invasion et l'occupation militaire du pays par les forces armées nord-américaines à la fin de l'année 1994, révélant la complicité des militaires US avec l'organisation paramilitaire d'extrème-droite FRAPH. C'est pour cette raison qu'on trouve pas mal de chauffeurs de taxi haïtiens qui écoutent régulièrement la WBAI.
La programmation radicale et l'orientation populaire de la station ont suscité une certaine appréhension et inquiétude de la part de Pacifica qui, elle, commence à s'orienter politiquement et idéologiquement vers la droite. L'administration de Pacifica actuellement est en train de centraliser le contrôle de la WBAI et quatre autres stations contrôlées par Pacifica et, de ce fait, affaiblit cette tendance de gauche de WBAI depuis sa fondation. Certains membres influents de l'administration ont même préconisé le financement des programmes par des entreprises capitalistes privées.
La Pacifica Foundation a été fondée dans les années 1940 par des pacifistes. Ils ont formé ce réseau d'information comme un forum pour les voix marginalisées (voix des sans voix) et comme un véhicule pour promouvoir la paix et la justice sociale. Ils avaient débuté sur KPFA à Berkeley en Californie en 1949 et lançaient le concept du soutien financier à la station à travers ses auditeurs, en évitant la publicité commerciale. La formule a fait son chemin; le nombre de stations de radio a considérablement augmenté avec le temps. Pacifica maintenant s'approprie KPFK à Los Angeles, KPFT à Houston, Texas et WPFW à Washington pour ne pas mentionner KPFA et WBAI.
«Fondée par la gauche désenchantée, Pacifica maintenant exprime le désenchantement avec les gauchistes en son sein» déclarait le regretté Samori Marksman, ancien directeur de programme de la WBAI, se référant à la chasse aux sorcières entreprise contre les voix radicales de Pacifica. Verna Avery-Brown, connue sous le sobriquet de «Voix de Pacifica» quittait Pacifica Network News (PNN) à la fin de l'année 1999 après 11 ans de service en tant que «National News Anchor» à cause du brusque virage vers la droite et la censure pratiquée par Pacifica. «J'ai laissé Pacifica, parce que j'ai senti que l'esprit de révolte de Lew Hill n'avait plus sa place à Pacifica» déclarait Avery-Brown faisant allusion au fondateur de Pacifica. «La majorité des membres de l'administration était trop, trop timide, trop mal informée, ou trop conservatrice pour décider de faire des changements nécessaires au sein de cette institution. La Pacifica que j'aimais tant n'existe plus maintenant.»
Dan Coughlin, un ancien correspondant de IPS (Interpress Service) en Haïti, qui a dénoncé le vol des 160 000 pages de documents par les militaires américains lors de leur intervention, était devenu directeur d'Information de Pacifica en 1998 pour être ensuite démis de ses fonctions à la fin de l'année suivante, après avoir essayé de stopper ce virage à droite du département de l'information. Le prétexte pour son licenciement: un petit reportage de 30 secondes à propos d'un conflit au sein de KPFA, qui avait violé la censure de Pacifica en faisant allusion à la guerre interne à Berkeley.
La station idéale pour les membres du conseil d'administration de Pacifica est le KPFT à Houston, Texas, laquelle fonctionne en jouant des airs de «Sound of Texas». Auparavant cette station s'était orientée politiquement, elle a été victime à deux reprises de bombes placées par le Ku Klux Klan dans les années 1970. Pour atteindre le même résultat qu'avec KPFT - celui d'émettre une programmation superficielle et non-controversée - la direction de Pacifica n'a d'autre intention que de vendre WBAI. Vente qui lui rapporterait, d'après le New York Times, une somme entre $150 à $200 millions de dollars pour sa fréquence 99.5 au centre même du cadran FM de la radio.
Le coup d'État de la Noël à la station WBAI est arrivé à la veille des attaques montées par Pacifica contre le programme quotidien «Democracy Now!» de Amy Goodman. Le réseau Pacifica, qui a des liens avec le Parti démocrate, a pris des mesures disciplinaires contre Goodman après que celle-ci eut accordé une entrevue au candidat du Green Party Ralph Nader. Pacifica prétendant que Goodman avait violé une certaine éthique journalistique en donnant l'entrevue au cours de la convention républicaine, la privait de sa carte de presse. Par la suite la direction de Pacifica s'arrogea le droit de lui imposer toute une série de «règles de travail» arbitraires.
«...La raison est politique», écrivait Goodman en octobre 2000 dans une lettre de protestation, qui faisait noter aussi qu'elle avait été critiquée par la direction après avoir radiodiffusé l'affaire des tortures infligées à l'immigrant haïtien Abner Louis par la police new-yorkaise en 1997. L'un de ses patrons du Pacifica lui avait même fait savoir qu'il n'avait nullement voulu écouter les détails de cette brutalité policière «avant le petit déjeuner». Goodman a été sévèrement réprimandée pour ses reportages sur Mumia Abu-Jamal, le Timor Oriental et le Pérou.
Maintenant, au sein de son conseil d'administration Pacifica compte le trésorier Michaël Palmer, qui s'est vanté d'avoir développé des maquiladoras au nord du Mexique; le vice-président de Pacifica Ken Ford travaille pour «The National Association of Home Builders», un groupe de pression pour les sociétés de construction, etc. Le remaniement du conseil national de Pacifica par les nouveaux membres conservateurs a fondamentalement déstructuré l'ancienne administration locale des conseillers qui, eux, étaient élus par les auditeurs de la communauté. «L'un des coups les plus durs d'une série de coups portés contre la gauche aux Etats-Unis et la démocratie dans ce pays a été la transformation graduelle des cinq stations de radio Pacifica, de stations locales et orientées vers la gauche en station contrôlées centralement, en institutions traditionnelles», a déclaré un commentateur de presse, Ed Herman, au cours d'une entrevue récente.
Ironiquement, cette année WBAI se porte à merveille du point de vue financier obtenant un surplus de $71.000 à la suite d'une levée de fonds pour la saison d'automne. La radio a fait une collecte de $921 000. «Nous avons accompli nos grandes objectifs pour la station», a déclaré Van Isler à Haïti-Progrès. «Nous avons balancé notre budget. Nous nous acquittons de nos dettes dues depuis notre déplacement du centre de la ville jusqu'à Wall Street en 1998, nous sommes l'unique station de Pacifica à avoir pu accomplir une chose pareille en deux ans.» Beaucoup de gens réfutent donc l'argument de Pacifica prétendant que l'administration de WBAI devait être remaniée dans un bref délai. C'était sans fondement et faux. «La vraie raison pour laquelle Valerie a été évincée, c'est qu'elle n'est plus politiquement utile pour le conseil national» a déclaré Ray Laforest, un activiste haïtien, conseiller local et membre administratif de WBAI.
Il est à noter qu'au début des années 90, Utrice Leid était éditrice en chef de The City Sun, journal communautaire disparu de nos jours, situé à Brooklyn, et qui justifiait le coup d'Etat de septembre 1991 en Haïti. Dans le numéro du 2 octobre 1991, un article s'intitulait: «Une leçon d'ironie: échec d'une expérience». D'après le porte-plume de Leid, Hugh Hamilton, on avait remis à Jean-Bertrand Aristide la monnaie de sa pièce. «Il s'est séparé non seulement des institutions démocratiques du pays, mais aussi d'une forte partie des électeurs qui l'ont élu» écrivait Hamilton.
L'analyse de Hamilton venait de nul autre que de Ray Joseph d'Haïti-Observateur - hebdomadaire à tendance d'extrême-droite qui supportait le coup d'État de septembre 1991. Hamilton s'était servi de ses entrevues avec Ray Joseph pour écrire son article. Un autre «leçon d'ironie»: Haïti-Observateur était le voisin de The City Sun, tous les deux se trouvant alors au Brooklyn Navy Yard. Joseph a été invité plus d'une fois sur «Talk Back», le programme de Leid à la WBAI. Maintenant, c'est Hamilton lui-même qui a pris la relève pour Leid en tant qu'hôte de «Talk Back».
Sous la direction de Valerie Van Isler, WBAI avait fait du chemin au cours de ces dix dernières années. Elle avait fait augmenter considérablement le nombre des auditeurs, et était la première à réaliser une collecte de fonds d'un million de dollars pour une radio communautaire, améliorant la qualité de ses programmes, et finalement elle a gagné 40 trophées en journalisme, plus que toutes les autres stations de Pacifica.
Entretemps, la station resserrait les liens avec la communauté, en l'éduquant et vice-versa, ce qui avait été le but même du fondateur de Pacifica, sa mission originale. La force de cette communion a été encore plus évidente lorsque des centaines de manifestants ont gagné les rues à plusieurs reprises ces dernières semaines en face des studios de WBAI situées à 120, Wall Street, pour dénoncer le «coup de la Noël» à WBAI. Le 27 décembre environ 1200 personnes ont pris part à une réunion dans le but de contrecarrer le coup. Des dizaines de petites réunions ont été organisées par les membres du personnel de la WBAI, supporters et activistes de la communauté chaque semaine pour discuter de cette crise.
«La création de WBAI avait pour but de constituer une voix pour les sans-voix, leur procurer des analyses substantielles, réelles pour contrecarrer, combattre l'influence du commercialisme du gouvernement et des grandes sociétés», a déclaré Mimi Rosenberg.
Cette alternative a attiré pas mal de programmateurs visionnaires, producteurs et auditeurs à la Pacifica. C'était une vision de gouvernance et de programmation à partir de la base. Lew Hill avait une vision d'un monde sans guerre, sans pauvreté et sans racisme. WBAI avait toujours pour but de servir ses électeurs venus de partout et qui sont marginalisés par les discours nationaux, par les médias des grandes sociétés: les travailleurs immigrants, les communautés indigènes, les syndicalistes, les homosexuels, les activistes pour une presse démocratique, les prisonniers, les communautés noires et latinas et la gauche politique. Tous ces groupes-là ont juré de combattre le «Christmas coup» coûte que coûte.
Pour être mieux informé et prendre part au combat pour reprendre le contrôle de la WBAI, Pour des informations par excellence:
www.savepacifica.net.
Informations supplémentaires et journalières appelez (718) 707-7189 ou 800-825-0055.
Contactez la directrice exécutive de Pacifica Bessie Wash
pour protester contre le coup d'Etat à la WBAI et pour la continuation du processus démocratique (888) 770-4944.