Actualité politiqueHaïti Progrès
21 au 27 Février 2001
Un dialogue «d'usure»La direction lavalassienne ne sait plus que faire pour amener l'opposition à accepter ses appels incessants au dialogue, à la concertation pour un «partage du pouvoir». Sous la pression de la communauté internationale, elle cherche par tous les moyens à mettre en oeuvre les 8 points contenus dans la lettre que le président élu Jean-Bertrand Aristide a fait parvenir au président sortant des Etats-Unis Bill Clinton. Le premier point concernait la résolution du problème lié aux élections du 21 mai 2000, c'est-à-dire de reprendre les élections des sénateurs élus à cette date. C'est ainsi qu'à la veille du départ du président Aristide pour la réunion de la Caricom à la Barbade, cinq sénateurs de Fanmi Lavalas de la 47e législature ont décidé de s'abstenir des activités du Sénat. «Quand nous considérons tout ce que Lavalas a déjà fait pour trouver une solution à la crise qui affecte le pays, nous avons décidé de faire encore d'autres sacrifices pour que la route de la paix continue de s'ouvrir afin de permettre le déblocage de la crise», ont écrit ces parlementaires: Jean Rodolphe Joazil (Nord-Est), Nadia Mondésir Sanon (Artibonite), Fedner Pierre-Louis (Nord-Ouest), Lucien Delinx Pierre-Louis (Nord-Est), Desras Siméon Dieuseul (Centre) et l'indépendant du Nord-Ouest Luc Fleurinord.
A son retour de la Barbade, le président Aristide a tout de suite salué la décision courageuse de ces parlementaires qui lui ont ainsi facilité la tâche. «Je découvre l'amour de la patrie chez ces sénateurs de Fanmi Lavalas, quand ils ont fait de si bons pas dans la bonne direction. Nous applaudissons des deux mains ce beau geste qu'ils ont fait. Et je souhaite franchement que du côté de l'opposition il y ait de la compréhension pour qu'il y ait un dialogue permettant qu'au fur et à mesure que nous avancions tout le monde au bénéfice et de l'opposition et de Fanmi Lavalas», a-t-il déclaré, tout en indiquant au passage qu'il allait former un nouveau CEP en concertation avec l'opposition, respectant en ceci un autre des points de sa lettre à Clinton. L'objectif visé, en toute logique, serait d'organiser le deuxième tour de scrutin pour certains sénateurs, tel qu'il a été exigé par la Mission d'observation électorale de l'OEA.
Cela n'a point semblé émouvoir les matamores de la Convergence. Ne tenant pas compte de cette morgue de l'opposition, le régime Lavalas se dépêchait de faire d'autres ouvertures. A la suite d'une réunion au Palais national entre le Président Aristide, le Premier ministre Alexis et les membres du Conseil électoral, on apprenait que les conseillers électoraux Jean C. Alexandre et Richard Chéry ont remis leurs lettres de démission au président du CEP, Ernst Mirville. Selon certaines sources, tous les membres du CEP devraient démissionner sous peu. Les auditeurs de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif devraient entamer immédiatement un audit à leur demande. «Si nous devons partir aussi, de la même manière le Conseil est prêt à partir. Je peux vous dire que je suis prête à partir, car nous n'avons rien qui nous en empêche. Nous ne pouvons pas bloquer le processus, nous ne pouvons pas bloquer la situation. Si c'est cela qui va sauver la situation, moi je suis prête à partir», a déclaré l'optimiste et généreuse trésorière du CEP Micheline Figaro.
Toute cette affaire de demande de démission du CEP actuel s'avère vraie. En effet, son président Ernst Mirville a plutôt fait un éclat qui n'est pas passé inaperçu. Il se refuse à être viré comme une vieille chaussette. Et ce mardi 20 février, dans une déclaration sur les ondes de radio Kiskeya, il s'est clairement expliqué: «Je regrette beaucoup d'avoir à faire la déclaration suivante sur les ondes de la radio. Je suis un conseiller qui a beaucoup lutté pour que le Conseil électoral travaille sur la base de l'unité parmi tous les conseillers... C'est le Conseil électoral qui a duré le plus longtemps. Le 16 mars prochain sera notre deuxième anniversaire. Ce conseil a beaucoup lutté; actuellement il traverse la phase la plus fragile de son existence. Si avec la compréhension de tout le monde au sein de la société, quelle que soit son appartenance politique, nous pensons que nous parviendrons à franchir cette passe correctement. Je pense qu'avec la vérité, la transparence et puis la sincérité, soudé avec les autres membres du CEP, nous arriverons à jouer le rôle pour sauver l'institution dans les intérêts du pays. D'autant plus que je jouis d'un grand privilège: Me Gérard Gourgue avait été mon professeur et moi j'avais été le professeur du président Jean-Bertrand Aristide. Je puis parler avec tous les deux. Je suis sûr et certain que tous les deux seront intéressés à m'écouter. Le bruit court que tous les membres du CEP sont démissionnaires. Quant à moi, je ne suis pas démissionnaire. Plusieurs autres membres sont dans la même situation que moi-même. Demander un audit pour obtenir décharge n'entraîne pas la nécessité de s'empresser à démissionner. Ça veut dire seulement des démarches montrant que vous aurez bien géré et administré les biens et l'argent de l'Etat comme cela se doit ... Mais le manque d'expérience de certains membres fait qu'ils ont un peu paniqué et sont désorientés. Pourtant avec pondération le Conseil pourrait traverser ces nouvelles difficultés. Ces démarches ne peuvent se faire à la radio. Le Conseil peut aussi s'asseoir à la table des négociations. D'autres questions à se poser: Est-ce que dissoudre le Conseil, l'option zéro, mettre les clefs sous la porte... Suffit-il de réformer le Conseil dans le dialogue avec d'autres secteurs, peut-être avec les membres du Conseil aussi, ou bien sans dialogue du tout? Est-ce que c'est de remanier le Conseil... Si le remaniement du Conseil s'opère mal, cela causera que tous les bouts de domino tombent l'un après l'autre... Et on rebattra les cartes depuis les Casecs jusqu'au Président... Jouer avec le feu, c'est un mauvais jeu. Est-ce que la Constitution autorise le pouvoir à casser ou bien à transformer un autre? Après le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire, la Constitution de 1987 est arrivée avec un quatrième pouvoir qui en dépend, c'est le CEP qui est un pouvoir électoral auquel les autres pouvoirs doivent tout le respect qu'il mérite. Si on y touche, beaucoup de tort peut être fait. Cette déclaration est faite par un citoyen qui essaye de parler sans passion, sans intérêt mesquin, un citoyen qui aime son pays et qui aimerait le voir sortir de cette situation.»
En effet, renvoyer le CEP de cette manière, ce serait remettre en cause tout le travail qu'il a effectué, c'est «jouer avec le feu», et si l'on en croit le président Mirville, c'est jouer avec la Constitution. Et pour obtenir quoi? Les mêmes fins de non-recevoir de l'opposition? D'ailleurs, comme on peut le remarquer, si le président Aristide s'est engagé auprès de Clinton à respecter les huit point dont ils ont convenu, jamais, au grand jamais la communauté internationale qui chaperonne la Convergence ne lui a fait d'exigences publiques!, et elle ne lui a pas non plus demandé de se plier à certaines conditions pour un véritable dialogue.
Et comme de fait, un des plus virulents porte-parole de la Convergence, Sauveur-Pierre Etienne (OPL), l'opportunité pour dire: «Pour nous autres de la Convergence, M. Mirville a fait une déclaration correcte...» Car peu lui importe que le CEP s'en aille ou pas, il s'en tient à l'option zéro. D'ailleurs, alors que le président commençait à satisfaire les demandes de Clinton et de son successeur, Pierre-Étienne, dès le vendredi 16 février renchérissait pour dire que «les ententes entre les deux citoyens Clinton et Aristide ne le concernaient pas».
Le mardi 20 février, la rencontre entre le chef de l'Etat, le Premier ministre Alexis et le CEP, à l'issue de laquelle le nouveau bureau de communication, formée entre autres de Yolène Suréna, Lilas Desquiron, annonçait que «le président Aristide et le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis se sont réjouis de la parfaite communauté de vue partagée par tous les participants et du même esprit patriotique qui avait guidé les membres du CEP tout au long du processus électoral» n'a fait que rajouter à la morgue de la Convergence. Et l'on n'aura même pas tenu le moindrement compte des objections d'Ernst Mirville!
Dans une note signée par le «président provisoire» de la Convergence, Gérard Gourgue, ce regroupement annonce qu'elle ne mandatera personne au sein du nouveau CEP que le président Aristide se propose de mettre en place. La Convergence estime que ce faisant, Aristide reconnaît la nature frauduleuse des élections du 21 mai et du 26 novembre. Pourtant Aristide avait cru avoir mis en garde l'opposition contre un tel refus lorsqu'il a déclaré: «Je tiens à ce que les partis de l'opposition prennent part au nouveau CEP, mais s'ils refusent je serai bien obligé de mettre sur pied ce nouveau Conseil sans eux.»
Sur cette entrefaite a été rendue publique une lettre en date du 13 février adressée au président Aristide par son homologue de Washington, et dont le préambule paraît favorable au chef d'État haïtien. En effet George Bush y exprime «ses meilleurs voeux et ceux du peuple des Etats-Unis au nouveau président haïtien Jean-Bertrand Aristide à l'occasion de son retour au pouvoir le 7 février 2001»... Mais bien vite, à la ligne suivante, le ton change: «Vous vous êtes engagé à trouver une solution aux controverses qui entravent l'avancement du pays. Dans cet objectif, votre implication dans un dialogue avec la médiation internationale démontrera votre détermination personnelle à concrétiser cette promesse», poursuit Bush qui lui indique en même temps, comme s'il en était encore besoin, la personne en charge de cette «médiation internationale», nul autre que «l'ambassadeur Brian Dean Curran qui est mon représentant personnel et est disponible pour collaborer avec vous, afin que nos deux pays puissent oeuvrer au profit du peuple haïtien». Comme on le voit, Bush n'a pu s'abstenir d'une note de cynisme en prétendant vouloir oeuvrer «au profit du peuple haïtien» au même titre que le gouvernement d'Haïti. Alors qu'on sait très bien ce qu'il en est dans les faits.
Mais la Convergence feint la consternation, en tenant compte seulement du préambule. «Je dirai que les Etats-Unis peuvent avoir leur position, l'ambassadeur américain peut avoir sa position, mais nous ne pouvons faire la politique en fonction de ce que désirent les étrangers. C'est malheureux que nous nous soyons mis dans une situation où les étrangers n'ont aucune limite», a déclaré l'audacieux Evans Paul alias K-Plim, qui sait bien que sa Convergence n'est autre qu'une création financée et entretenue par des organismes para-gouvernementaux liés à l'extrême droite de Washington. Il doit bien rire sous cape, car la pression est encore mise sur le président Aristide qui apparemment finira par épuiser ses réserves dans cette guerre d'usure. Car les dirigeants de la Convergence n'accepteront même pas une course électorale qu'ils savent d'avance perdue, vu leur impopularité dans la population. Et quoi que dise Evans Paul, c'est bel et bien la Convergence qui est totalement dépendante d'un «électorat» constitué uniquement par la communauté internationale. Il est temps que le gouvernement constitutionnel d'Aristide, du fait de sa légitimité populaire, fasse comprendre à ces «tuteurs» qu'ils ne peuvent point gérer le pays par personnes interposées et qu'un pays souverain ne peut constamment soumettre ses décisions pour approbation.