Haïti Progrès
21 au 27 Février 2001
Fausses pistes dans
l'Affaire Jean Dominique?
Entretien avec le docteur Alix CharlesLe docteur Alix Charles avait juste fini de recoudre la jambe où il avait introduit une plaque de métal pour remplacer l'os de la cuisse de son patient, éclaté par l'une des trois balles reçues par ce dernier deux semaines auparavant. Soudain, les deux anesthésiologistes, les docteurs Marie Yvrose Chrysostome et Gina T. Georges, se sont alarmé. «Qu'y a-t-il?» demanda le docteur Charles. «Le coeur s'est arrêté», a répondu l'un de ses confrères avec effroi.
Durant plus d'une demi-heure, les médecins allaient fiévreusement travailler pour tenter de ranimer le patient. En deux ou trois fois ils ont réactivé le coeur, seulement pour le voir s'arrêter quelques instants plus tard. Finalement, ils déclarèrent le cas perdu, apparemment d'une embolie pulmonaire, un caillot de sang fatalement logé dans les poumons. Aucun d'entre eux ne soupçonnait alors combien cette opération malheureuse du 28 juin 2000 allait bouleverser leur vie.
Une opération d'urgence
L'embolie n'a pas vraiment été une surprise. Pendant treize jours, le patient, Jean Wilner Lalanne, est resté sur un vieux lit à l'Hôpital Général, sans aucune attention médicale, «sans pansements, san atèle, sans sérum, sans rien du tout», a expliqué le docteur Charles dans une interview exclusive accordée à Haïti-Progrès.
A 7h00 du matin, le jour de l'opération, le docteur Charles avait été contacté par un avocat, Ephésien Joassaint, pour qu'il voit Lalanne. Charles fut choqué quand les conditions de Lalanne lui furent relatées. Il craignit le risque de coagulation, et par conséquent d'une embolie aux poumons, au cerveau ou au coeur. Il ordonne une opération immédiate. Il réunit trois autres médecins - les anesthésiologistes Marie Yves-Rose Chrysostome et Gina Georges et un assistant chirurgien, Délano Benjamin - et réalisèrent l'opération à l'hôpital St-François de Sales où le patient venait d'être transporté, à moins d'un mille de l'Hôpital général, cet après-midi-là.
Me Joassaint avait dit au docteur Charles que Lalanne avait été blessé par la police au cours d'une opération anti-drogue. Ce qui expliquait la présence des deux policiers qui le surveillaient. Ce n'est que deux jours plus tard, après le décès du prisonnnier, que le docteur Charles apprenait la vérité: les autorités haïtiennes suspectaient Lalanne d'être l'intermédiaire entre le commanditaire du meurtre du journaliste de radio Jean L. Dominique le 3 avril 2000 et celui qui a appuyé sur la gachette.
Un coup de poignard - «yon kout ponya»
Le docteur Charles est un orthopédiste, qui a une clinique à Pétion-Ville. Père de cinq enfants, son fils aîné est étudiant au Brooklyn College à New York; son épouse est aussi médecin. Formé en Haïti et en Allemagne, il pratique la médecine depuis une vingtaine d'années.
La mort de son patient l'a touché, comme tout bon médecin. Lalanne n'avait reçu qu'une anesthésie locale, bien moins risquée en termes de complications qu'une anesthésie générale. Bien lucide avant l'opération, il avait même demandé combien cela allait lui coûter. Ce à quoi le médecin lui avait répondu: «Réalisons l'opération d'abord et parlons du coût plus tard.» En fait, son avocat Joassaint avait dit à Charles qu'il paierait les frais.
Deux jours après l'opération, le vendredi 30 juin au matin, le docteur Alix Charles était amenait sa voiture au garage pour réparations. «Mon cher, les médecins haïtiens sont terribles!» lui dit le mécanicien. «Qu'est-ce qu'ils ont fait?», lui demanda Charles. «Un homme mouillé dans l'assassinat de Jean Dominique, un médecin l'a tué, pour l'empêcher de parler» a répondu le mécanicien comme si c'était une vérité de La Palisse.
«Voilà comment j'ai appris la nouvelle», nous a expliqué Charles; «Quand le mécanicien m'a dit cela, ce fut comme un coup de poignard.» Et lorsque Charles a appris au mécanicien qu'il était le médecin en question, le mécanicien pensait qu'il plaisantait. Il dut expliquer tout ce qui était arrivé pour que l'homme finisse par comprendre.
Mais le génie était déjà hors de la bouteille. L'opinion avait déjà été faite. Le téléphone arabe, le télédjòl s'était déjà mis en marche. Des manifestations ont lieu la semaine suivante, demandant la tête des quatre médecins. «Une infirmière de l'hôpital m'a appelé, elle m'a dit qu'un groupe d'hommes portant des cheveux Rasta ont déclaré que c'est le médecin qui a tué Lalanne, ils cherchent le médecin pour le tuer aussi. J'ai été pris de panique. J'ai appelé tout le monde que je connaissais dans le pays.»
Disparition du cadavre
Ce week-end-là, le juge d'instruction Jean Sénat Fleury prend contact avec Charles, ils se rencontrent le lundi matin. Au cours de cette rencontre et de plusieurs autres, Fleury, accompagné d'un commissaire qui est aussi médecin, interroge Charles sur l'opération et ses circonstances.
Le lundi, l'unique pathologiste d'Haïti effectue une autopsie sur le corps de Lalanne et Fleury donne à Charles une copie du rapport. Pas de diagnostic de la cause du décès mais notification de tous les symptômes, allant dans le sens du soupçon d'une embolie: congestion pulmonaire, cyanose, et autres signes, établis par l'équipe médicale.
Dans la même période, l'épouse de Charles à New York donnait naissance à leur cinquième fils. Charles demande à Fleury s'il peut se rendre aux Etats-Unis pour voir son nouveau-né. Le juge lui répond qu'il ne pourra s'y rendre qu'après la fin de l'enquête judiciaire. Finalement, après environ quatre semaines, Fleury annonce à Charles qu'il a terminé son enquête et qu'il est libre de partir. A la fin du mois de juillet, Charles se rend à New York pour voir sa femme et son fils, puis retourne en Haïti. Il retourne alors au travail, pensant que les choses étaient revenues à la normale.
Mais à la fin du mois de septembre, il recevait une lettre du juge d'instruction Claudy Gassant le convoquant au tribunal le 1er octobre pour d'autres questions. «Ce n'était pas facile», se rappelle Charles. «Il m'a posé des questions comme s'il avait devant lui un criminel. Il m'a parlé très durement.» Charles rapporte que Gassant était sarcastique et soupçonneux, allant jusqu'à le menacer de perquisition et d'emprisonnement. A un moment, le portable de Charles a sonné et Gassant se serait écrié: «Si cet appareil sonne encore une fois en ma présence, je vous enverrai en prison. Voilà le type d'interrogatoire qu'il y avait avec ce monsieur!»
Gassant a passé la journée entière à interroger Charles et à confronter son témoignage avec ceux d'autres témoins: «Le juge Gassant a vérifié tout ce que j'ai dit. Je peux le complimenter en ce sens, il a fait tout son travail. Il a vérifié tous les noms que je lui ai indiqués.»
L'élément le plus important de l'enquête de Gassant, cependant, était une nouvelle autopsie indépendante du cadavre par un expert étranger. «Quand il m'a dit cela, j'étais plus satisfait», a dit Charles. «Plus il y a de tests sur le cadavre, mieux ce sera pour moi car la vérité sera établie sur les causes du décès de Lalanne. Puis un autre jour, je l'ai entendu dire que le cadavre est égaré.» Comme nous le rapportions antérieurement, dans des circonstances encore indéterminées, le corps a en effet disparu de la morgue, corps dont le ministère de la Justice avait la garde. «Aucune explication supplémentaire n'a été rendue publique sur ce fait», a écrit Charles le 16 février dans une déclaration distribuée à 16 groupes médicaux et des droits de l'homme, ainsi qu'à la presse. «Une opacité complète est maintenue sur toute cette partie de l'enquête.»
Des complications médicales
Pendant tout ce temps, le docteur Charles a eu des problèmes sur un autre front, sa santé personnelle. Son cardiologue lui dit qu'il avait besoin de traitements aux Etats-Unis. Les 2 octobre, le 3 novembre, et encore le 17 novembre, il s'est rendu aux Etats-Unis, où il a consulté un médecin au Beth Israel. Il fut admis à l'hôpital du 19 au 21 décembre en raison de son état critique et a subi toute une série de tests médicaux. Il souffrait d'ischémie, un problème de circulation du sang. Le stress est en grande partie responsable de son état, pense Charles. Il doit maintenant faire face à des frais médicaux s'élevant à des milliers de dollars et à l'éventuelle nécessité de subir cet été une opération. Opération dont il n'a pas les moyens et qui serait à haut risque.
Le 13 décembre, son épouse l'appela d'Haïti. Elle était aux abois car elle venait de recevoir «un mandat d'inculpation pour homicide» contre son mari. Son avocat est allé voir le juge le 14 décembre pour lui expliquer que son client se trouvait à New York depuis le 17 novembre pour traitement médical, et devait encore subir d'autres tests. Le juge a déclaré alors qu'il devrait se présenter dès son retour. Entre-temps des mandats d'inculpation étaient aussi lancés contre les trois autres médecins.
Le docteur Charles, qui compte revenir en Haïti au début du mois de mars, ne sait pas encore à quoi s'attendre dans cet imbroglio juridique. Cette affaire et l'incertitude qu'elle entretient, troublent totalement sa famille. A New York, sa mère âgée de 78 ans et qui ne jouit pas d'une bonne santé, le prie de ne pas retourner, tout comme ses enfants et son épouse. Lui-même a de sérieuses inquiétudes pour à sa sécurité. Des «têtes brûlées» qui le croient coupable de meurtre aux criminels se trouvant derrière l'assassinat de Jean Dominique qui voudraient se faire passer pour des «justiciers», les raisons ne manquent pas. Une telle anxiété se retrouve également chez les autres médecins. Les docteurs Chrysostome et Georges ont écrit une lettre ouverte le 11 décembre à l'Association médicale haïtienne (AMH) demandant «le soutien de l'institution». Ils y mentionnent qu'ils ont aussi reçu «un mandat d'inculpation pour homicide... Ce qui est très fort et inadmissible et nous fait comprendre que ce dossier mérite une attention particulière et un traitement plus rigoureux».
Le docteur Benjamin - l'assistant chirurgien - était convoqué au tribunal le 20 février, non pas comme un accusé, mais comme témoin. La façon dont il est traité et le développement de l'affaire seront éloquents. «J'irai en Haïti, mais je ne sais pas ce qui adviendra», a déclaré Charles. «Je suivrai l'évolution de l'affaire très étroitement.»
Dans toute cette affaire, une première question se pose: Pourquoi un «témoin» présumément aussi précieux avait-il été laissé à l'abandon à l'Hôpital général pendant quinze jours? Pourquoi a-t-on laissé un «témoin» aussi capital dépérir à l'Hôpital général où il aurait pu trépasser faute de soins d'une gangrène ou d'une infection quelconque?
D'autres questions ne peuvent par ailleurs être éludées: Qui a décidé, et sur quelle base, que Jean Wilner Lalanne constituait, et ce après son décès, un témoin important dans l'assassinat de Jean Dominique? Le juge Gassant ne pourrait-il à présent se mettre sur la piste de ceux qui ont eu intérêt à faire disparaître le cadavre?