Haïti Progrès
14 au 20  Février  2001


Les défis du Premier ministre désigné

«Je suis le président de tous les Haïtiens», a lancé Jean-Bertrand Aristide dans son discours inaugural, «et je serai le président de tous, sans exception.» Ces mots pouvaient être aussi bien une invitation qu'un avertissement à la Convergence démocratique qui a choisi de continuer à défier l'ordre public en désignant l'ex-candidat présidentiel Gérard Gourgue comme «président» de son «gouvernementparallèle» le 6 février dernier (voir Haïti-Progrès, Vol. 18, Nº 47, 7-02-2001).

Tandis qu'Aristide prêtait serment au Parlement le 7 février, Gourgue jouait à déclamer son propre «message à la nation» où il annonçait le rétablissement de l'Armée haïtienne(dissoute par Aristide en 1995) et il invitait les «exilés» à revenir en Haïti (explicitement les individus à la solde du chef de l'escadron de la mort Fraph, Emmanuel «Toto» Constant et aussi l'un des sanguinaires chefs du coup d'État de 1991, l'ex-colonel Michel François.

Quand un journaliste lui a demandé comment il allait s'y prendre pour gouverner, Gourgue a répondu sans sourciller qu'il comptait «utiliser des moyens comme l'Internet». Radio Haïti Inter, la station du journaliste assassiné Jean Dominique l'a opportunément qualifié de premier «président virtuel» d'Haïti.

Personne ne prend réellement au sérieux ce mannequin, négligeant cependant l'aspect de l'utilisation que veulent faire de lui ses complices de la Convergence et particulièrement les appuis, particulièrement financiers, de l'étranger qui sont assez considérables. «L'année dernière, notre gouvernement (le gouvernement des Etats-Unis) a octroyé à l'Institut républicain international (IRI) trois millions de dollars, non seulement pour aider les partis d'opposition en Haïti, mais encore pour mettre sur pied des partis d'opposition» faisait remarquer le conseiller du gouvernement haïtien aux États-Unis Ira Kurzban au cours d'une présentation à l'Université de Miami, comme nous l'indiquions dans notre précédente édition.

Ainsi malgré le côté grotesque de Gourgue et sa «présidence virtuelle», on ne peut prendre cette affaire à la légère, et beaucoup de gens trouvent que la comédie a assez duré. L'expert des Nations unies pour les droits de l'Homme en Haïti Adama Dieng, sortant de sa réserve habituelle, n'a point hésité à dénoncer cette illégalité. Le secrétaire général du Parti populaire national Ben Dupuy en a jugé de même au cours d'une interview le 8 février à la Télévision nationale haïtienne (TNH), disant: «Ce gouvernement parallèle est subversif, c'est une infraction à la Constitution et une infraction au Code pénal (...) Il est temps pour le gouvernement d'intenter des poursuites.»

«L'instance gouvernementale, en tant que garante de l'ordre public, devrait intervenir quand un individu ou un groupe d'individus menace l'ordre public», déclarait de son côté Yvon Chéry, un ex-candidat indépendant à la députation pour la circonscription des Cayes. Et le lundi 12 février il réclamait l'arrestation de Gérard Gourgue.

En privé, certains représentants de Fanmi Lavalas prétendent que les manigances de la Convergence avec Gourgue ne représentent aucune menace et que de prendre une action contre eux fournirait seulement l'occasion à Washington et à la grande presse de diaboliser davantage Aristide. Une attitude attentiste qui n'entravera point les mauvais coups que de toute façon ces individus préparent, et qui maintient le gouvernement constitutionnel dans une position continuellement défensive favorable à ces menées.

Le président Aristide a voulu garder un ton conciliant. Sans doute pour permettre au nouveau Premier ministre d'assumer complètement sa fonction. En effet, le choix de Jean-Marie Chérestal comme Premier ministre désigné a été rendu officiel le 9 février, un «Premier ministre d'ouverture» comme l'a indiqué le Président. Âgé de 54 ans, natif de la région de Port-Salut dans le Sud comme Aristide, Chérestal a d'abord étudié à la faculté de droit et des sciences économiques de la capitale haïtienne, pour ensuite obtenir un diplôme à l'École des hautes études commerciales (HEC) de l'Université de Montréal, au Canada. Il a en outre suivi des études au Costa Rica, à Panama, et au Chili. Il avait été précédemment ministre de la Planification et ministre des Finances sous la première présidence d'Aristide, et son dernier poste, sous l'Administration Préval/Alexis était celui de représentant d'Haïti à la Convention de Lomé. Il a aussi été à la tête de la commission de transition et a représenté Fanmi Lavalas aux négociations qui se déroulaient récemment avec la Convergence.

Le Premier ministre désigné n'est donc pas le premier venu dans ce dossier et dans d'autres. «Le contexte politique est particulièrement difficile; je suis très conscient de la complexité de la situation et de la charge que j'ai sur les épaules», a commenté l'intéressé. Cependant il continue à croire fermement à la possibilité que l'opposition finisse par mettre bas les armes: «L'opposition a peut-être une position aujourd'hui, mais toutes les positions politiques sont censées être à même de changer (...) Et je crois très sincèrement que nous nous assoirons et trouverons ensemble une solution à cette situation, parce que la Convergence n'a aucun intérêt à voir le pays dans cette situation lamentable», a-t-il déclaré.

Pourtant pas un de ces individus n'a fait un signe montrant qu'il partage l'optimisme de Chérestal. Bien au contraire, en guise d'accueil, un autre des meneurs de cette opposition, un des caïds de l'OPL, le chef du Mouvement des paysans de Papaye, Chavannes Jean-Baptiste s'est à son tour lancé dans des vociférations: «Nous ne croyons pas un mot qui sort de la bouche d'Aristide, ni aucun autre de ceux que disent les gens de Lavalas pour essayer d'endormir les gens. Tout le monde sait que ce sont des mensonges», a crié Chavannes qui ne semble pas s'être posé de questions sur les fourberies successives employées par ses complices dans la Convergence.

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