Haïti Progrès
31 Janvier au 6 Février  2001


De nouvelles pistes dans
l'assassinat de Jean Dominique?

Le juge d'instruction Claudy Gassant a entendu des agents de sécurité du sénateur Dany Toussaint, dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat du journaliste et directeur de Radio Haïti Inter Jean Léopold Dominique. Il s'agit entre autres de Richard Salomon, Serge Piard et de Jacques Aurélus, ancien major des ex-Forces armées d'Haïti (FADH), de l'avocat de Toussaint, Jean-Claude Nord, le 24 janvier 2001 dont c'était aussi la deuxième comparution au cabinet d'instruction. Comme les autres, il s'est dit étonné d'avoir été cité comme témoin dans cette affaire: «La raison pour laquelle on m'a invité ici au cabinet d'instruction pour me poser les mêmes questions, c'est parce que je suis son ami et son avocat (de Dany Toussaint). Richard Salomon est son ami et son avocat aussi, donc ils nous ont appelés tous», a raconté Me Nord qui a poursuivi en ces termes: «Puisque Dany est un proche du président Jean-Bertrand Aristide, deuxièmement il a le peuple qui le soutient donc ils pensent qu'il aurait d'autres petites ambitions politiques en tête, par exemple la présidence en 2006. Il n'y a rien à cacher, il faut le dire.»

Nord a continué pour rejeter sans vergogne et de façon saugrenue la cause de sa comparution comme étant l'oeuvre de la veuve de Jean Dominique, Michèle Montas: «Depuis lundi madame Jean Dominique, qui mène l'enquête, avait déjà annoncé qu'on allait appeler moi-même, le major Jacques Aurélus, Richard Salomon, Pierre Denizé. Ce n'est pas une instruction judiciaire, c'est la dame qui mène le jeu... Il faudrait questionner madame Jean Dominique si elle n'avait pas quelque 'boy friend'. Avant la mort de Jean Dominique sa femme était constamment avec lui, comment se fait-il qu'elle n'était pas avec Jean le jour de son assassinat? C'est la première personne à inculper.» Pourtant il doit bien être au courant des circonstances entourant l'assassinat en question qui ont été répercutées dans tous les médias? Et telle n'est pas la question. On ne voit pas non plus pourquoi Jean-Claude Nord se sent si offusqué d'avoir été convoqué par le juge d'instruction, puisque même le directeur général de la Police nationale, Pierre Denizé l'a été également une seconde fois? Ce dernier n'a voulu faire aucune déclaration à sa sortie du cabinet.

La conduite de l'avocat Me Jean-Claude Nord est en effet, en l'occurrence, plutôt déconcertante, pourrait-on dire, et le secrétaire de l'Association des journalistes haïtiens (AJH) Guyler C. Delva a déclaré à ce sujet: «L'AJH considère les déclarations de Me Jean-Claude Nord comme un outrage public et assimile les accusations éhontées, cyniques et troublantes de Me Nord à une tentative de brouiller les pistes d'une recherche minutieuse de la vérité dans le cadre de l'assassinat de Jean Léopold Dominique.»

Pour sa part, le sénateur Dany Toussaint a dit douter de la sincérité de l'enquête judiciaire, et a cru faire une révélation en annonçant que «ce ne sont pas seulement deux mais bien trois personnes, décédées depuis, à qui on a lancé une convocation. L'un d'eux est mort depuis septembre 1999»... Cependant, au contraire de son «ami et avocat», il a admis: «Bon! la justice fait son travail. Je souhaite qu'on ne joue pas ni n'ironise les amis qui militaient avec Jean Dominique. Je pense que c'est une enquête sérieuse qu'on devrait faire», a dit Toussaint qui a appelé les autorités judiciaires à se ressaisir pour rendre une justice sereine dans l'affaire Jean Dominique. Il a dit être prêt à répondre à toute invitation du cabinet d'instruction. Pourtant ce mardi 30 septembre il ne se serait pas présenté à une autre convocation du juge Gassant, à laquelle le directeur de Radio Vision Léopold Berlanger a, lui, répondu. Après deux heures d'attente c'est même à cause de l'absence du sénateur Toussaint que la séance a dû être renvoyée.

Mais plus le temps passe, plus il peut devenir difficile de faire la lumière sur ce crime. La Fondation 30 septembre de Lovinsky Pierre-Antoine trouve d'ailleurs que la justice va plutôt lentement dans ce dossier et prévient qu'elle entamera une autre grande mobilisation si à la date du 3 avril 2001, anniversaire de l'assassinat, rien de définitif n'a été trouvé. D'autant plus que cette enquête semble déranger bien du monde, si l'on en croit le juge d'instruction lui-même Claudy Gassant, qui a dit avoir été agressé verbalement par le député Milien Rommage non loin du Palais de justice. Dans l'après-midi du 24 janvier, alors qu'il revenait du cabinet d'instruction dans sa propre voiture, il aurait rencontré le député au volant d'un véhicule Land Cruiser. Rommage se serait rapproché de lui pour lui crier de changer d'attitude dans le dossier Jean Dominique sous peine d'être criblé de balles!

Ce dossier devrait donc connaître d'autres rebondissements dans un sens ou dans l'autre. Rappelons la mort d'un premier suspect, Jean-Robert Lalanne à l'hôpital le 28 juin 2000, «dans des circonstances encore mal élucidées». En effet, ce Lalanne, lors de son arrestation le 24 juin précédent avait été blessé de trois balles aux fesses, et il avait été transféré «à sa demande» dans un hôpital privé pour l'extraction des balles, et il y décédait d'une embolie pulmonaire. Il avait 37 ans, était en bonne santé et il s'agissait d'une «opération mineure» suivant une source citée à l'époque par Radio Haïti Inter (30-06-00). Le ministre de la Justice Camille Leblanc avait fait grand bruit à ce moment-là pour indiquer qu'il ferait venir s'il le faut un pathologiste de l'étranger pour l'autopsie du «témoin». Plus rien depuis lors, ou plutôt on annonçait que le cadavre aurait présumément disparu de la morgue de l'hôpital Général!

Pour l'instant, le commissaire du gouvernement, Me Josué Pierre-Louis a confirmé l'arrestation de trois individus, dont deux policiers, dans le cadre de cette enquête. L'un des policiers serait un agent de sécurité du Palais national. Leurs témoignages pourraient sans doute faire progresser l'enquête, si pour une fois il ne s'agirait pas d'un sursaut occasionnel de la justice, mais bien d'une volonté affirmée et affichée des autorités, - y compris la protection des témoins et des fonctionnaires - de mettre fin à l'impunité.

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