Haïti Progrès
17 au 23 Janvier 2001
Qui menace qui?
Le camouflage de l'oppositionUne véritable levée de boucliers de tous les secteurs favorables à l'alliance macouto-bourgeoise dénommée Convergence démocratique fut provoquée par la conférence de presse de la Coordination des TKL de St-Jean-Bosco le mardi 9 janvier 2001. Des dirigeants y avaient en effet lu un communiqué de caractère fougueux et même guerrier. Ils ont aussi donné lecture d'une liste d'une centaine de noms de personnalités politiques, journalistes, membres des Églises et organisations de la société civile. Ces derniers seraient appelés à faire partie d'un Conseil national de salut public d'où émanerait un gouvernement provisoire putschiste dirigé par l'opposition le 7 février 2001, jour de l'investiture du nouveau président constitutionnellement élu, Jean-Bertrand Aristide. Dans la déclaration des TKL, l'archevêque du Cap-Haïtien Mgr François Gayot a été particulièrement critiqué, de même que la journaliste de radio Kiskeya, Lilianne Pierre-Paul.
De façon surprenante, moins de deux jours après ce 9 janvier, Radio Kiskeya se plaignait de recevoir des menaces et mettait directement en cause les TKL de Saint-Jean-Bosco, comme si ceux qui proféraient ces menaces auraient voulu passer à l'action. Ces menaces «s'étendent maintenant à toutes les stations,» disait le speaker qui décrivait ensuite avec force détails les circonstances d'un attentat qui aurait été intenté contre Kiskeya même: ... «puisque hier soir vers les sept heures et demie, c'est le Bon Dieu qui nous a sauvés: on a envoyé un gallon de gazole et un gallon d'essence, qui se trouvaient dans un sac noir, sur Radio Kiskeya (...) quelques heures de temps après les menaces de mort, 48 heures de temps après l'ultimatum des TKL de Saint-Jean-Bosco (...) Il n'y a eu aucune réaction du côté du gouvernement Lavalas, ni de la part du Palais national, ni du Bureau du Premier ministre ni de la part du ministre de la Justice»... Pourtant le journaliste ajoutait que la police était arrivée 30 ou 45 minutes après l'incident et s'était montrée «d'une grande gentillesse». Finalement, l'attentat ne s'est pas matérialisé et l'apparition du gardien seulement aurait fait fuir l'éventuel bandit qui se serait trouvé derrière le mur pour lancer sa sacoche d'essence!
Le président de la République, le Premier ministre, etc. auraient dû se présenter sur les lieux aussi? N'est-ce pas là le travail de la Police de venir prendre la déposition? Dire que le ministre de la Justice n'a rien fait est totalemnt faux, puisque celui-ci a agi avec un zèle inhabituel: il a fait émettre un mandat d'amener contre un dirigeant des TKL, Paul Raymond, à cause des menaces antérieures, sans effectuer la moindre enquête. En effet, alors que le ministre était encore à la recherche de la bande d'enregistrement de la conférence des TKL, il avait déjà mis «la tête de Paul Raymond à prix»!
Peu importait d'où venait la liste établissant les noms de ceux qui devaient faire partie de ce projet «très élaboré» de Conseil national de salut public et que, dans leur fougue, les dirigeants des TKL en toute irresponsabilité présentaient comme une découverte. En fait cette affaire portant la date des 3, 4 et 5 janvier est diffusée sur l'Internet, en principe par son président autoproclamé, le Dr Wisler Marcellus. Il s'est adjoint, d'office on croit, Leslie Manigat comme Vice-président, Evans Paul, Hubert De Ronceray, Camille D. Sylaire, Dejean Bélizaire (un revenant), Gérard Pierre-Charles et Turneb Delpé comme membres. Le Dr Wisler Marcellus reprend bien entendu toute la panoplie des exigences de la Convergence en y ajoutant, entre autres, des lettres à l'attention du ministre des Affaires étrangères lui indiquant la conduite à tenir jusqu'à la prise du pouvoir par ce Conseil national de salut public. En outre, pour faire encore plus «officiel», les différentes missives du «président» Marcellus portent comme adresse d'expédition la Primature, soit la Villa d'accueil dans la capitale haïtienne. Sur le site voisin, se trouve un autre montage d'une certaine Fondation, le Phoenix New Haiti Millenium Foundation dont la «Mission» consisterait à installer «l'individu le mieux qualifié comme président du gouvernement provisoire haïtien...», nul autre bien sûr que le «Dr Duvalnord Wisler Marcellus». Les TKL sont tombés dans le panneau.
Tous les ingrédients étaient donc réunis. Coïncidence ou pas, toujours est-il que les armes de l'opposition étaient déjà prêtes. En effet, comme on pouvait s'y attendre, les réactions de l'alliance macouto-bourgeoise et de ses supporters nationaux et internationaux n'ont pas tardé. Deux parlementaires des Etats-Unis Benjamin Gilman et Porter Goss, l'Association des journalistes haïtiens (AJH), la Mission civile d'appui à Haïti (MICAH), des organismes de droits de l'homme et bien entendu des leaders de l'opposition - curieusement prêts à sauter sur l'occasion - sont passés à l'attaque presque à l'unisson.
Le Parti populaire national (PPN) n'a point été dupe des bénéfices que l'opposition en général comptait tirer des événements. Suite à une interview accordée à la Télévision nationale d'Haïti (TNH), le secrétaire général du PPN Ben Dupuy a donné une conférence de presse à Port-au-Prince le lundi 15 janvier afin de fixer la position du Parti sur cette affaire montée pour le moins en épingle. Il a d'abord déploré les dérapages effectués par les jeunes militants des organisations populaires en question dans leurs déclarations: «Nous pensons que les TKL ont commis une grande erreur et c'est une erreur politique pouvant provenir de leurs frustrations. Mais le problème, c'est qu'ils utilisent la méthode de l'ennemi, or dans une lutte on n'utilise pas la méthode de l'ennemi, on utilise sa propre tactique». Néanmoins, il a rappelé ses remarques antérieures, selon les quelles la presse porte une responsabilité certaine dans les messages de violence diffusés. D'autant qu'il s'agit toujours, non de déclarations sur le vif mais bien de conférences de presse et d'interviews en principe traitées avant leur diffusion. «Je crois que certains médias et plus particulièrement radio Kiskeya, sont venus faire un tapage médiatique sur la question des TKL et des menaces. Un tapage médiatique où ils veulent présenter l'affaire comme si c'était une attaque contre la presse», a-t-il fait observer.
Ce tapage médiatique relayé par tous les organes de presse liés à l'opposition macouto-bourgeoise montre bien l'hypocrisie qui anime ce secteur socio-économique. Ils avaient tous ouvert bien grand leur micros aux Sauveur Pierre-Etienne et autres Reynold Georges pour diffuser leurs menaces pré-électorales. Ces menaces se sont effectivement concrétisées avec les fusillades au hasard dans les rues, des explosions de bombes causant, entre autres, la mort de deux jeunes enfants, et ce dans l'indifférence du ministre de la Justice Camille Leblanc et du commissaire du gouvernement Josué Pierre-Louis. Ces derniers mettent aujourd'hui «l'action publique en mouvement» et lancent des mandats d'amener. Quand les victimes et les personnes ciblées n'appartiennent pas aux classes dominantes, menaces et tueries passent comme des lettres à la poste.
Tout récemment encore, le co-directeur d'Haïti-Progrès a fait publiquement état de menaces qu'il a reçues. Quelles ont été les réactions de la justice et des «confrères» de la presse? «L'Association des journalistes haïtiens (AJH) n'avait pas soufflé mot. Maintenant j'ai entendu dire qu'ils ont ressuscité ou bien formé une sorte de fédération de directeurs de médias. Alors, nous autres de Haïti-Progrès que sommes-nous? Sommes-nous un satellite qui ne fait pas partie aussi de la presse, ou est-ce vous qui choisissez quel média est un vrai média?», a noté Dupuy.
Il a également fustigé la politique de deux poids deux mesures menée par la Justice qui s'est empressée de se saisir de cette affaire. Une affaire qui, au regard des nombreux antécédents, aurait pu passer comme un simple fait divers. «En ce qui concerne le ministère de la Justice et cette affaire de mandat d'amener (émis contre Paul Raymond, un dirigeant des TKL), ça me rappelle cette conclusion d'une fable de Lafontaine: 'Selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements des cours vous rendront blanc ou noir'.» Qu'a fait la justice en effet lorsque des dirigeants de la Convergence clamaient qu'il y aurait des bombes dans les rues si le président Préval se rendait au Parlement? Deux bombes explosaient la même semaine non loin du Palais national. Qu'a fait la justice quand Hubert De Ronceray annonçait qu'il n'était point à exclure que le gouvernement parallèle viendrait s'installer au Palais national ou ailleurs dans la capitale? Et Evans Paul qui invitait, quelque temps auparavant, les conducteurs de véhicules à foncer sur les protestataires, les «chimères», comme lui et sa bande désignent le peuple? Rien, Camille Leblanc avait fait le mort.
La violence du langage des TKL peut bien se situer dans le prolongement de la violence de ces discours, de ces provocations qui servent d'écran au projet de la Convergence et de ses tuteurs. De fait, même si l'on condamne les excentricités et l'indiscipline des TKL, la première phrase de leur texte indiquait bien qu'il s'agissait pour eux d'une réaction face au climat de guerre entretenu par la Convergence: «Nous sommes fatigués d'entendre la Convergence faire des menaces contre le peuple ... Ces provocations, nous en sommes las... Le contexte politique actuel ne permet pas de prendre le pouvoir à travers un coup d'État ni en répandant à nouveau du sang»... disait la note qu'a lue Paul Raymond ce 9 janvier.
Nombre de médias traditionnels ne font qu'attiser les tensions et effectuent sans relâche un travail de provocation, poussant l'audace et l'hypocrisie jusqu'à qualifier constamment les élus des dernières élections de «sénateurs contestés», de «députés contestés», sans préciser cependant par qui ils sont contestés! Tout en signifiant clairement une prise de position en faveur d'un camp bien déterminé, ils se gargarisent d'«objectivité» à longueur de journée. De surcroît, ils citent de façon cérémonieuse et sans vergogne «l'ancien président Leslie Manigat» et «Monsieur Hubert De Ronceray» et oublient qu'il s'agit là, respectivement, de l'ancien président de facto nommé par les généraux duvaliéristes Namphy et Regala en 1987 et de l'ancien ministre des Affaires sociales de Duvalier fils. Un «ministre» qui perpétuait la pratique de la vente de coupeurs de canne haïtiens (par des contrats dûment enregistrés!) pour les besoins des usines sucrières dominicaines. On voit bien que ces journalistes se cachent derrière des artifices de «professionnalisme» pour parvenir à leurs fins politiques. «Si vous supportez la Convergence, dites-le, mais ne prenez pas la fausse posture de presse objective, professionnelle... Moi je trouve que c'est de l'hypocrisie», a exprimé le secrétaire général du PPN.
En définitive, comme l'a dit Ben Dupuy, cette question est une tempête dans un verre d'eau, une façon insidieuse de camoufler le complot que sont allés tramer en République dominicaine les dirigeants de la Convergence contre le régime Lavalas. Le PPN l'avait effectivement dévoilé et analysé au cours d'une conférence de presse antérieure (voir Haïti-Progrès Vol. 18 Nº 43). Ces manoeuvres, le PPN les a bien comprises et n'a cessé d'en alerter l'opinion publique.
«Maintenant, il y a un gouvernement choisi par le peuple et qui est appelé à changer la situation du pays. Toute cette clique, toutes nos élites qui maintiennent ce pays dans la crasse depuis 200 ans et qui sont devenues une honte, alors elles résistent jusqu'à la dernière cartouche», a conclu Dupuy montrant ainsi les causes profondes non avouées de tous ces tollés et ces crises artificielles qui accablent le pays.