Haïti Progrès
17 au 23 Janvier 2001


Où conduit l'escapade
dominicaine de la Convergence?

Le président élu Jean-Bertrand Aristide a reçu le vendredi 12 janvier en sa résidence à Tabarre une délégation du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) composée notamment de Hatuey De Camps, président de ce parti au pouvoir en République dominicaine et vice-président de l'Internationale socialiste pour l'Amérique latine, de la veuve de Peña Gomez, Peggy Cabral, et du sénateur José Antonio Najri. Ces mêmes personnalités ont rencontré deux jours plus tôt à Barahona les leaders de l'opposition haïtienne réunis au sein de la Convergence démocratique. Il s'agirait, du moins suivant ce qui a été dit, d'une mission de bons offices du PRD/IS/COPPAL (Conférence des partis politiques de l'Amérique latine) visant à obtenir «la gouvernabilité en Haïti par l'obtention d'un accord entre l'opposition et Fanmi Lavalas». A l'issue des 4 heures de conversation, De Camps a qualifié la réunion de fructueuse et indiqué que l'avenir de la démocratie en Haïti dépendra d'une entente entre Aristide et l'opposition.

Tout s'est déroulé en apparence assez vite. Le 7 janvier le président élu Jean-Bertrand Aristide s'entretenait avec la veuve de Peña Gomez, Peggy Cabral Gòmez, - membre aussi de la délégation dominicaine - qui anime l'émission télévisée «Conversando con Peggy». Aristide avait alors annoncé la tenue d'une conférence nationale avec toutes les forces politiques d'Haïti en vue d'entamer le processus de paix et renforcer la démocratie, prônant par la même occasion le resserrement des liens économiques avec la République dominicaine.

Le 10 janvier, comme annnoncé, les dirigeants de la Convergence - Evans Paul alias K-Plim (KID), Serge Gilles (Panpra), Victor Benoît et Micha Gaillard (Conacom), Gérard Pierre-Charles (OPL), Luc Mésadieu (Mochrenah), Leslie Manigat (RDNP) et l'ex-sénateur Paul Denis (OPL) - se sont réunis à l'hôtel Baoruco à Barahona en compagnie des «médiateurs dominicains» Hatuey Decamps, Peggy Cabral, le sénateur PRD Jose Antonio Najri, Carlos Gabriel Garcia et Guillermo Garcia. D'après l'ambassadeur dominicain en Haïti, Cabral Oscar, la Convergence avait demandé au PRD de pouvoir «venir à Saint-Domingue pour expliquer la position de son parti ou groupe de partis». En gros, ces politiciens haïtiens ont expliqué qu'il y a actuellement en Haïti une situation de dictature qui se mesure en termes de violation de la liberté de la presse et de persécutions et menaces à l'égard des dirigeants politiques. Ce fut également une occasion pour l'opposition de réclamer l'annulation des élections des 21 mai et 26 novembre 2000 comme conditions préalables à tout dialogue avec Aristide. Ils ont également essayé de montrer aux Dominicains qu'il y va de leurs intérêts de soutenir leur projet anti-constitutionnel de former un gouvernement alternatif au régime Lavalas. «Autrement, s'installera dans le pays une dictature avec ses conséquences funestes non seulement pour la population haïtienne, mais également pour les Dominicains qui auront à supporter une augmentation de la présence des immigrants illégaux», s'est écrié Gérard Pierre-Charles de l'OPL, désormais prêt à tout pour assouvir ses ambitions, aux dépens des intérêts d'Haïti. Voilà maintenant Pierre-Charles qui cherche des tuteurs en République dominicaine! Leslie Manigat faisait pour sa part dans le solennel grotesque comme il en a pris l'habitude. Il lançait un appel aux démocrates de la République dominicaine «pour qu'ils n'assument pas une attitude neutre face à la situation haïtienne» (El Siglo, 11-01-01). De vrais vendeurs de pays qui exigeaient carrément l'ingérence pleine et entière de la République dominicaine dans les affaires internes d'Haïti. On croit que même le chef de la délégation dominicaine Hatuey De Camps a eu presque la nausée de voir ces hommes politiques gémir comme des enfants. A un moment donné, il a dû leur faire comprendre que le but de ce sommet «n'était pas de conspirer contre le président élu Jean-Bertrand Aristide, mais de créer un espace de dialogue entre l'opposition haïtienne et son parti». En résumé, comme allait le faire savoir De Camps, il n'était pas arrivé à trouver un accord avec l'opposition haïtienne qui renchérissait même sur son intransigeance habituelle.

En réalité les dirigeants dominicains ont deux fers au feu. Le président Hipòlito Mejìa ne dissimulait point que Hatuey De Camps, président de son propre parti, le PRD, avait tout son appui. Il a tout à gagner dans cette entreprise. D'un côté des hommes politiques haïtiens lui présentent sur un plateau d'argent la tutelle de leur pays. Déjà il a pris l'habitude de parler au nom d'Haïti; il ne s'est pas gêné récemment de prendre l'initiative de réclamer des Etats-Unis l'effacement des dettes des deux pays afin de consacrer le montant ainsi dégagé dans le développement de la zone frontalière. Bien entendu, il ne précisait pas que la dette externe de la République dominicaine est de loin plus élevée que celle d'Haïti. À chaque occasion, il ne se prive pas de mentionner l'émigration haïtienne pour faire état de ses difficultés: au Premier ministre canadien Jean Chrétien, au Sommet du Millénaire à l'ONU, au dernier Sommet ibéro-américain au mois de novembre à Panama, etc. Il voit donc d'un très bon oeil de se voir offrir, de fait sinon de droit, ce qui serait impensable si le ministère haïtien des Affaires étrangères n'était pas une vulgaire officine bonne à pratiquer uniquement népotisme et clientélisme...

Mejìa se préoccupe d'ailleurs constamment de cette frontière, et il ne se passe pas une semaine sans qu'il y imagine un projet quelconque pour l'agiter. La semaine dernière son gouvernement annonçait compter procéder à «la relocalisation des bornes» qui, sur 300 kilomètres délimitent la frontière. Selon le quotidien Diario Rumbo, le chancelier Hugo Tolentino Dipp a envoyé une note à son homologue haïtien Fritz Longchamp pour lui «faire part de la décision de son gouvernement qui a l'intention de désigner une commission à cette fin pour procéder conjointement avec une commission haïtienne à la relocalisation et la réparation des ...pyramides frontalières'» (12-01-01). Bien entendu Longchamp n'a soufflé mot de cette question et les Dominicains auront tout le loisir d'avancer les bornes à leur guise vers l'ouest.

Et ce n'est pas tout: le trafic de drogue demeure un éminent cheval de bataille pour l'armée dominicaine afin de se mobiliser sur la frontière avec l'appui des faucons du Pentagone et du Département d'État des Etats-Unis. Le week-end dernier, la responsable du Département régional des narcotiques de Washington, Gaye Maria, arpentait la frontière, réitérant que le narco-trafic était un sujet de préoccupation dans cette zone. Elle expliquait en outre que l'un des grands desseins du gouvernement de son pays est d'appuyer celui de la République dominicaine et la lutte qu'il mène contre les trafiquants. Bien entendu, elle a mentioné l'aide qui devait être apportée à la République dominicaine dans ce domaine. Elle s'est entretenue avec les chefs militaires stationnés dans la région frontalière et a même conversé avec le consul haïtien à Dajabòn, Jean-Baptiste Bien-Aimé.

Comme nous l'avons dit plus haut, Mejìa a donc bien deux fers au feu. Sa position de «tuteur délégué» de la crise haïtienne peut lui fournir l'occasion d'évoquer l'échec du dialogue en Haïti et laisser libre cours à l'initiative de ses militaires de connivence avec les va-t-en-guerre de Washington. Une armée en surnombre qui absorbe une grande part du budget de Santo Domingo et qui voudrait qu'une aventure lui permette d'obtenir un maximum d'appui étranger pour maintenir la prépotence d'une caste de généraux.

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