Actualité politiqueHaïti Progrès
17 au 23 Janvier 2001
Le dialogue aura-t-il lieu?Comme il l'avait annoncé aux médiateurs dominicains qui lui rendaient visite le vendredi 12 janvier après avoir rencontré deux jours plus tôt les dirigeants de la Convergence à Barahona en République dominicaine, le président élu Jean-Bertrand Aristide faisait savoir le même jour aux leaders de l'opposition son «désir de les accueillir en (sa) résidence pour dynamiser ce dialogue et ouvrir dans le pays des horizons de paix». Cette lettre d'invitation a été adressée à des dirigeants des 15 ou 16 formations politiques réunies dans la Convergence démocratique.
«Chers concitoyens, nous avons l'honneur de vous adresser, à l'aube de cette nouvelle année, nos voeux de paix. Cette paix dont nous tous, cette paix que tous, fils et filles de la patrie commune, nous avons besoin...La rencontre qui s'est tenue le mercredi le mercredi 10 janvier 2001 en République dominicaine, entre vous et plusieurs membres du PRD, dont le président Hatuey De Camps et madame Peggy Cabral Peña Gomez, reflète, croyons-nous, ce désir de voir la paix fleurir», dit encore cette lettre qui se termine ainsi: «Dans l'espoir que vous nous ferez parvenir bientôt une proposition de date, nous vous prions d'agréer nos patriotiques salutations.»
Les leaders de l'opposition peuvent-ils rejeter une nouvelle fois ce rameau d'olivier? Peuvent-ils faire fi des suggestions de la délégation dominicaine comprenant Hatuey De Camps, président du PRD et vice-président de l'Internationale socialiste pour l'Amérique latine et Peggy Cabral Gòmez? Cette même délégation à laquelle ils venaient de recourir pour faire entendre leurs doléances? Car Hatuey De Camps qui recevait une copie de la lettre d'Aristide avant de retourner le même jour dans son pays, ne voit guère de solution, selon ses prores dires, que dans le dialogue. Il était loin de partager le jusqu'au-boutisme, l'irréductibilité manifestée par certains dirigeants de cette Convergence et a fait remarquer qu'Aristide était disposé à tout discuter avec l'opposition: nouvelles élections au Sénat, désignation du Premier ministre, intégration de l'opposition à son gouvernement, «mais bien sûr pas son élection à la Présidence», ponctuait-il. De Camps a indiqué par ailleurs qu'«il avait fait comprendre aux leaders de l'opposition l'impossibilité de former un gouvernement en exil (!) comme le suggérait l'un des participants à la rencontre de Barahona du mercredi 10 janvier» (El Siglo, 15-01-01) Est-ce le dirigeant de l'OPL Gérard Pierre-Charles qui aurait eu cette idée tout en continuant à siéger dans son quartier général à Port-au-Prince ou Evans Paul? «Nous leur avons dit que même si c'étaient des Suisses qui arbitraient les élections, Aristide les remporterait sur vous, parce qu'il est une réalité en Haïti!» (El Siglo, id.), concluait le dirigeant dominicain.
À moins d'être complètement bouchés, les dirigeants de l'opposition devraient savoir quelle voie finalement emprunter quand ce nouveau médiateur, qu'ils avaient sollicité, leur stipule un message aussi clair.
Dans un premier temps, la Convergence a paru faire contre mauvaise fortune bon coeur et a annoncé avoir formé le lundi 15 janvier une commission de trois membres - Hubert De Ronceray, Paul Denis et Daniel Henrys, ex-ministre de la Santé en 1991 - chargée de rédiger une réponse à M. Aristide «dans un délai raisonnable», a déclaré Reynold Georges de l'Alah/MPSN/Convergence (Mouvement patriotique pour le sauvetage national). Mais tous n'ont pas les mêmes intérêts au sein de cette Convergence, loin de là! Déjà plusieurs des nombreux porte-parole de la Convergence se sont dit prêts à dialoguer avec le «citoyen Aristide» plutôt qu'avec le président élu qu'ils ne reconnaissent pas. Sauveur Pierre-Étienne de l'OPL (Organisation du Peuple en Lutte), loin de se référer à la réponse en question, est parti de plus belle sur le sentier de guerre: «Il n'y a pas de problème, nous sommes prêts à dialoguer avec lui ... Maintenant, M. Aristide est pris de panique, donc c'est une question de bâton et de carotte. Comme les menaces de mort nous ont porté au contraire à durcir nos positions, la société s'est soulevée pour dire à M. Aristide que c'en est trop maintenant, arrêtez cette affaire de violence; alors il a utilisé la carotte et nous a écrit». Pierre-Etienne s'est mis ensuite à halluciner et parler de «mobilisation de sa base plus importante» et à inviter à son tour Aristide aux états généraux de l'opposition, alors que ce projet consiste justement à établir un gouvernement parallèle!
Cependant la Convergence aurait fait parvenir une réponse au président élu Jean-Bertrand Aristide ce mardi 16 janvier. Le terrain est encore aride, si l'on considère la teneur de ce qui nous est parvenu. Entre autres, la Convergence exigerait qu'Aristide les rencontre à titre de chef de parti et non pas en tant que président élu. En cela, Marc Bazin, qui s'entretenait avec Radio Métropole dans la soirée de ce mardi, ne voyait pas une difficulté insurmontable: «Je me rends compte que c'est la voix du dialogue qui l'emporte ... Le dialogue est engagé! Une fois qu'on commence à poser des conditions de procédure, des conditions de préalable dans les rôles respectifs des uns et des autres, cela signifie qu'il y a une volonté de dialoguer» d'expliquer Bazin qui disait aussi «espérer qu'on va retrouver le même sens des réalités et que les deux parties mettront les intérêts du pays avant leurs petites divergences personnelles et politiciennes.» Même si en réalité ces divergences ne sont pas exactement si minimes qu'il le disait, Marc Bazin savait sans aucun doute qui il visait par ces mots. Pour ne citer qu'un exemple, le noyau dur que constitue l'OPL de Gérard Pierre-Charles qui entre quasiment en transes dès qu'il entend le nom d'Aristide et serait prêt à faire l'ultime saut pour se retrancher définitivement avec les macoutes et néo-duvaliéristes. Il ne serait pas tout seul dans ce cas, car il ne faut attendre guère mieux de l'éternel intrigant Evans Paul alias K-Plim, qui continuera à user de volte-face aussi soudaines que prévisibles. Le 15 janvier, malgré les propositions de dialogue en cours convenues par ses médiateurs dominicains, il convoquait à nouveau une conférence de presse pour vider son fiel, en compagnie de Claude Roumain, sur le mouvement Lavalas.
Il y aurait cependant un mince espoir. Certains doivent se rendre compte que ce n'est pas pour leurs beaux yeux ni de leur propre chef que les médiateurs dominicains interviennent. Ils doivent réaliser qu'à défaut de pouvoir tirer parti d'un arrangement à l'amiable qui rehausserait le crédit du gouvernement dominicain au propre et au figuré dans ce rôle de tuteur, ils devront céder la place aux extrémistes chez eux aussi. Et là les éléments encore perfectibles de la Convergence savent qu'ils risquent de «perdre et le sac et les crabes»! Ainsi Victor Benoît, dirigeant du Konakom (Congrès national des mouvements démocratiques), semblait le 16 janvier vouloir tenter de faire la part des choses, déjà dans la préparation des états généraux de la Convergence, il n'éructait point pour autant comme Pierre-Étienne dans la perspective du dialogue: ... «Pour l'essentiel il (Aristide) a fait une invitation de reprise du dialogue ... Nous disons oui, nous acceptons le dialogue... Nous n'irons pas chez lui, il ne viendra pas chez nous non plus, nous pensons à un terrain neutre en présence de la communauté internationale et de la société civile. Nous n'imposons pas non plus une date, nous sommes des démocrates, ça reste ouvert...» Certes, mais aura-t-il l'intelligence et le courage de laisser Pierre-Charles consumer tout seul sa hargne, sa haine et son ambition dans l'espoir que l'arrivée au pouvoir de Bush le 20 janvier viendra les assouvir?