Actualité politiqueHaïti Progrès
27 Décembre 2000 au 2 Janvier 2001
Hypothèques sur le
prochain gouvernement?Les intérêts de la nation haïtienne peuvent-ils être sacrifiés sur l'autel des luttes d'influence politiciennes? C'est la question que tout patriote lucide devrait se poser au regard de la légèreté et de la rapidité avec laquelle la 47e législature a voté en deux temps trois mouvements toute une série d'accords et de conventions internationales (huit au moins). Cela s'est fait en moins d'un mois, puisque la Parlement n'a été convoqué à l'extraordinaire que le 14 novembre dernier par le président Préval. Et encore, c'est au moment de leur approbation que la population en a entendu parler, la semaine dernière.
Ces accords touchent à de nombreux domaines, noyés l'un dans l'autre: développement agricole, voies de communication, lutte contre la pauvreté, éducation, etc. Mais la controverse s'est le plus vivement manifestée avec le vote de l'accord bilatéral entre le président René Préval et la secrétaire d'Etat des Etats-Unis Madeleine Albright. Signé le 17 octobre 1997 (symboliquement?), il n'avait pu être ratifié par la 46e législature. Comme une lettre à la poste, sans aucun débat - on dit même que certains parlementaires ne savent rien de sa teneur réelle - l'Assemblée nationale l'a ratifié de manière expéditive le mardi 19 décembre 2000 par une majorité de 68 voix et une abstention. Pourtant, il renferme des clauses exorbitantes portant atteinte à la souveraineté de l'Etat haïtien, qui auraient dû être rendues publiques avant toute décision.
En effet, l'accord incriminé permet aux garde-côtes des Etats-Unis de patrouiller dans les eaux territoriales et l'espace aérien d'Haïti, dans le cadre de la lutte contre le trafic des stupéfiants. Aux yeux des autorités de l'empire hémisphérique, Haïti représenterait une plaque tournante, un lieu de transit privilégié de la cocaïne sud-américaine destinée au marché nord-américain. Et de façon délibérément ironique et cynique, à l'endroit de la force publique haïtienne, que l'on sait dépourvue de toutes ressources, la réciprocité a été établie en ces termes à l'article 6: «Autoriser les navires des forces de l'ordre d'Haïti à bord desquels ils sont embarqués à assister les autorités américaines dans la poursuite des navires et aéronefs suspects qui se réfugient dans les eaux et l'espace aérien américain; Autoriser les navires des forces de l'ordre d'Haïti à bord desquels ils sont embarqués à effectuer des patrouilles anti-drogues dans les eaux américaines»! Une telle hypocrisie ne peut nullement cacher le caractère unilatéral des autorisations anti-constitutionnelles. Et pour comble, l'article 14 stipule: «Quand les représentants des forces de l'ordre des Etats-Unis rencontrent au large de la mer territoriale de n'importe quel pays un navire battant pavillon haïtien ou se réclamant enregistré en Haïti, et qu'ils ont des motifs fondés de soupçonner que ce navire s'engage dans le trafic illicite par mer, le Gouvernement d'Haïti autorise par le présent accord les garde-côtes des Etats-Unis d'Amérique à arraisonner, à vérifier les documents et à fouiller le navire suspect ainsi que les personnes qui se trouvent à bord.» Pour couronner le tout, l'alinéa C de l'article 20 stipule: «Le personnel d'arraisonnement et de fouille peut être muni d'armes de service.»
De telles violations de la souveraineté ne pouvaient pas ne pas soulever les réactions du Parti populaire national (PPN), dont le secrétaire général Ben Dupuy a exprimé son indignation dans un communiqué de presse: «Les dirigeants de Fanmi Lavalas viennent de lancer à la gorge de la 47e législature l'un après l'autre un paquet de conventions, d'accords et de traités que les législateurs n'ont même pas eu le temps d'analyser... Le peuple haïtien n'a pas élu des parlementaires pour qu'ils deviennent des représentants "j'approuve" ou des vendeurs de patrie marchandant leur conscience» (voir le communiqué au complet en pages intérieures). «En fait, ce n'est pas le trafic de la drogue que combattent les Etats-Unis, mais c'est une arme politique qu'ils utiliseront contre leurs ennemis politiques. Nous ne pouvons servir de garde-frontière aux autres pays, s'ils ont des problèmes de drogue...» Nous avons maintes fois débattu dans nos pages cette question du trafic des stupéfiants, où la CIA, par exemple, a joué et joue encore un rôle majeur dans l'organisation des réseaux de trafiquants, et nous y reviendrons dans les prochaines semaines.
Devait-on s'attendre à de tels comportements de la part de Fanmi Lavalas, enclin pour plusieurs raisons à montrer patte blanche à la communauté internationale et aux classes dominantes dans le vain espoir de bénéficier d'une certaine acceptation? Surtout en ce moment difficile où les élections l'ayant reconduit au pouvoir sont intentionnellement contestées. «Ce n'est pas parce que les dirigeants de Fanmi Lavalas veulent miner et supplanter les réactionnaires de la Convergence, qu'ils doivent donner en cadeau le pays de Dessalines et de Charlemagne Péralte aux pays étrangers», dit encore la note du PPN. Ce serait en effet triste si tout le combat mené depuis si longtemps se résumait aujourd'hui à montrer qu'on est plus apte à servir les intérêts de l'étranger que ses rivaux!
Combien d'autres gages les dirigeants Lavalas sont-ils prêts à offrir avec autant de célérité? Par exemple, l'équipe de transition mise sur pied avec le secteur privé sans la participation du secteur populaire est un signe, susceptible d'en entraîner d'autres. De même, la privatisation des entreprises publiques - pour ne pas dire leur liquidation - ne peut qu'accentuer le chômage et la misère pour les couches défavorisées, a indiqué le secrétaire général du PPN. A preuve, depuis que la centrale sucrière de la Hasco est devenue propriété privée des Mevs, elle ne produit plus et importe du sucre dont le prix renchérit arbitrairement sur le marché haïtien. Il en va de même pour le ciment. La production nationale a été réduite à néant et le ciment comme le sucre sont importés en vrac pour être emballés en Haïti, avec les conséquences que l'on sait sur l'agriculture, l'emploi, la «production nationale» si présente pourtant dans le vocabulaire des dirigeants du régime Lavalas.
Heureusement, de nombreux parlementaires - 15 au total pour le vote du mardi 19 décembre - se sont refusé, tel le député de Grande-Rivière du Nord Nahoum Marcellus, à cautionner de tels coups bas contre le peuple haïtien.
La complicité du silence adoptée jusqu'ici par les membres de la 47e législature semble vouloir se rompre au Parlement. Boycott des séances, qualifié de «politique de la chaise vide» par le sénateur et porte-parole de Fanmi Lavalas Yvon Neptune, ou simplement désintérêt dû à l'absence de débats, on ne sait trop. Toujours est-il que le ministre des TPTC et son collègue de la Justice ont dû rebrousser chemin au Sénat où il devaient présenter respectivement un projet de loi sur le fonds d'entretien routier et un autre sur le trafic illicite de la drogue et le blanchiment de l'argent. Le manque de quorum - seulement douze sénateurs sur 27 ont répondu à l'appel nominal - a soulevé la colère des membres du bureau dirigé par le sénateur Yvon Neptune. Paradoxalement et avec un certain toupet, le ministre de la Justice Camille Leblanc n'hésitait pas à décrier ceux qui s'opposaient à cet abandon de la souveraineté comme livrant la souveraineté du pays aux criminels. Quel aplomb! Quant au sénateur Gérard Gilles, il poussait l'audace le 20 décembre jusqu'à déclarer en la circonstance: «J'ai une seule impression, c'est que je suis outré.» Outré en effet par l'absence des parlementaires qui n'avaient pas voulu suivre son exemple en faisant preuve de la même outrecuidance!
Il faut aussi remarquer que l'opposition, si prompte à crier au loup, n'a point soufflé mot en l'occurrence afin de ne pas s'aliéner la communauté internationale dont elle se voudrait l'élue pour procéder à la mise à sac du pays.
Le représentant de la Banque mondiale Michael Azéfort avait bien vendu la mèche quand il disait il y a une dizaine de jours que son institution ne s'occupait point de questions d'élections, mais d'un Parlement fonctionnel pour légitimer sa tâche. On trouve quand même un peu osée l'attitude de Préval qui cautionne à un mois de son départ du pouvoir ces tractations hâtives. Le prochain gouvernement pourra-t-il se décharger de ces hypothèques en contant constamment au peuple qu'il a les mains liées par des accords signés par son prédécesseur?