Haïti Progrès
27 Décembre 2000 au 2 Janvier 2001
Pressions pour un
gouvernement d'«ouverture»A un mois et demi de l'investiture du nouveau président élu, les leaders de ladite Convergence démocratique persisteraient dans leur projet d'installation d'un «gouvernement de transition» parallèle à celui issu des élections constitutionnelles du 21 mai et du 26 novembre 2000. Et ce, malgré d'éventuelles tractations politiques discrètes encouragées par les signaux venus d'ailleurs. En dehors de la Convergence, d'autres fédérations d'associations de la société civile et de nouveaux «fronts» politiques voient le jour pour faire leurs propres propositions de sortie de crise, comme s'il s'agissait d'un gâteau à partager.
Le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis a ironisé sur le projet de gouvernement de la Convergence en le décriant bien justement de cette façon: «Quand elle parle des bases populaires, l'opposition aime les traiter de 'chimères'. S'il y a quelque chose de vraiment chimérique, c'est exactement cette proposition venant de l'opposition qui parle de l'installation de son nouveau gouvernement à installer», a dit Alexis qui leur a conseillé, s'ils veulent être constructifs, de trouver d'autres sujets de discussion. Il a également appelé la population à la vigilance pour contrer toute tentative contre la légalité: «Tout ce qu'il peut y avoir de semblable au coup d'Etat, nous ferons se lever le peuple avec nous pour le combattre.»
Le porte-parole de l'OPL/Convergence Sauveur Pierre-Etienne n'en a été que plus excité, et s'est écrié: «Nous faisons savoir à Monsieur que notre projet n'est pas un projet chimérique, nous lui faisons savoir que ce n'est pas un gouvernement parallèle... Ce n'est pas ce que nous avons dit. Nous disons un gouvernement de transition, un gouvernement provisoire, mais un gouvernement de consensus, un gouvernement d'union nationale et n'écartons pas la possibilité pour que les lavalassiens modérés intègrent ce gouvernement.» Pierre-Étienne commence à se montrer même généreux, sinon moins extrémiste! Signe des temps ou nouvelle consigne?
Les organisations populaires de la zone métropolitaine et des provinces ont lancé une mise en garde à l'opposition qu'ils ont invitée encore une fois à dialoguer avec le président élu Jean-Bertrand Aristide. Quant à la Coordination nationale du Mouvman fanm solèy leve, elle a renvoyé dos à dos Fanmi Lavalas et les partis politiques d'opposition responsables tous les deux à ses yeux du pourrissement de la crise politique. Sa porte-parole, Carline Simon, a demandé à la Convergence de renoncer à son fameux projet, susceptible d'aggraver les choses, pour favoriser le dialogue devant aboutir à un projet de société commun conçu par tous les Haïtiens sans exclusive.
Se démarquant tactiquement du projet de la Convergence, la «société civile» menée par le responsable du FONEP Rosny Desroches y va de sa propre proposition. Leur préoccupation face à la démocratie qui piétine et la situation socio-économique qui se détériore sont les motifs qui font agir «les quinze organisations avec lesquelles je suis en contact», a dit Desroches. De leurs débats devraient sortir, paraît-il, des propositions de compromis. Compromis, entente, dialogue et conférence nationale, voilà les maîtres-mots des discours des deux autres regroupements de la société civile et du monde politique, CIRENE et un autre front politique dirigé par Charles Poisset Romain. La Convergence n'est donc plus seule à exercer ses pressions et court le risque de perdre son rôle d'interlocuteur privilégié, ou plutôt de «mandataire exclusif» de la communauté internationale sur la scène publique.
Entre-temps sont arrivés en Haïti deux émissaires du président Bill Clinton, Anthony Lake et Donald Steinberg, le chargé du dossier Haïti au département d'État, ainsi qu'une fonctionnaire de la Maison-Blanche, Karin Ollins. Ils y ont effectué une visite de deux jours durant lesquels ils ont rencontré le chef de l'État René Préval et le président élu Jean-Bertrand Aristide et, le lendemain, des leaders de la Convergence. Les envoyés spéciaux n'ont laissé rien filtré de la teneur des discussions. Par contre Evans Paul qui souhaitait, selon ses propres termes, «un cadeau de Noël» de leur part, a masqué sa déconvenue par un langage moins virulent: «C'est encore une fois une rencontre d'évaluation de la situation politique. M. Lake n'était venu mener aucune négociation mais lancer un message à tous les secteurs sur la nécessité de chercher un compromis susceptible d'ôter Haïti de la crise. Il a exprimé sa préoccupation face au projet de gouvernement provisoire que la Convergence se prépare à installer le 7 février en vue d'assurer la transition et organiser des élections démocratiques dans le pays.»
Le gouvernement français ne semble pas vouloir démordre de son attitude néocoloniale et c'est ouvertement que le directeur de la zone Amérique et Caraïbe au ministère français des Affaires étrangères, M. Renaud Vignal, est intervenu sur la scène politique. Celui-ci a dit attendre un geste de la part des autorités haïtiennes quant à la révision des processus électoraux de mai et de novembre derniers. Porteur d'un message du président français Jacques Chirac, Vignal a estimé que sans ce geste, ni la France ni l'Union européenne ne pourront augmenter leur aide à Haïti, se lançant même dans le plus vil chantage: «La France souhaitait accroître, augmenter son effort à Haïti, à un moment où Haïti rencontre des circonstances très difficiles, notamment toutes les circonstances de l'augmentation du prix du pétrole qui pèse lourdement, nous le savons, sur les plus déshérités de la population haïtienne. Aidez-nous à vous aider.» Tant de miséricorde ne fait pourtant pas bon ménage avec des menaces si crues! Mais Vignal rajoutait: «Nous souhaitons que ce gouvernement reflète le plus possible la société haïtienne... probablement de l'ensemble des préoccupations de la société haïtienne, que ce soit la société civile qui pourrait probablement trouver une place dans ce gouvernement, que ce soit éventuellement certains membres de l'opposition.» Et magnanime, il concluait: «Mais là-dessus je dirais ce n'est pas à nous d'opiner à l'avance.»
On comprend donc dans quel sens s'orientent ces pressions. Il s'agit pour la communauté internationale de trouver une voie de sortie qui ne cadre plus avec l'entêtement, le jusqu'au-boutisme de la Convergence. D'autres relais sont mis en action pour la confection d'un gouvernement où tout le monde trouvera sa place, même les plus ambitieux. S'il devait en être ainsi, ce ne serait plus seulement un gouvernement d'ouverture mais un véritable bric-à-brac où chacun, du néo-duvaliériste au «socialiste français» Serge Gilles, aurait son petit fief, à l'exclusion cependant de tout représentant du secteur populaire.