Haïti Progrès
20 au 26 Décembre 2000
Comment George W. Bush a
volé les électionsDans un vote partagé à 5 contre 4, la Cour suprême fédérale a suspendu le comptage manuel et le recomptage des bulletins dans l'État de Floride qui avaient été ordonnés une semaine plus tôt par la Cour suprême de Floride. Elle remettait ainsi de facto la présidence des Etats-Unis au candidat républicain George W. Bush. Quand le recomptage a été suspendu, Bush n'avait plus qu'un avantage d'à peine 57 voix. C'était le dernier avatar d'une épopée de cinq semaines au cours desquelles la grande presse avait noyé le public sous un torrent de technicalités concernant la loi électorale, les mécanismes de vote à la machine et la configuration démographique de la Floride. Le but en était de cacher le problème fondamental constitué par les fraudes et de créer une diversion, esquivant ainsi la nature antidémocratique et raciste de la «démocratie» des Etats-Unis.
Cette réalité a cependant été relatée et disséquée dans plusieurs analyses faites dans la presse progressiste des Etats-Unis. Cette semaine, nous publions des extraits de quelques-uns de ces articles afin de montrer l'hypocrisie des dirigeants des États-Unis quand ils se posent en juges des élections haïtiennes, tout comme ils l'avaient fait dans un passé récent contre les Sandinistes au Nicaragua.
Les extraits indiquent également que cette «victoire» à été donnée à Bush avec le consentement de la direction du Parti démocrate. «En fait, c'était presque comme si les Démocrates voulaient que Bush gagne», a dit John Alexis, un militant haïtien du syndicat 1199/SEIU de New York qui a participé comme observateur au recomptage partiel des voix à Broward County, en Floride. «Les Démocrates auraient pu mobiliser les syndicats, les Haïtiens, les minorités, les communautés religieuses, et des milliers d'autres personnes pour exercer des pressions. Les gens étaient prêts à gagner les rues. Mais la direction démocrate n'a pas voulu de cela.» Dans une interview le 22 novembre avec Haïti-Progrès, Alexis avait détaillé les techniques de sabotage utilisées par les Républicains pour ralentir les recomptages ainsi que les menaces et intimidations dont ils ont usé dans les bureaux de vote de Miami. Ces manoeuvres ont contribué à ralentir et finalement à faire avorter le recomptage dans ce comté largement acquis aux Démocrates. «Les Républicains n'avaient pas froid aux yeux, tandis que les Démocrates restaient dans l'expectative», a dit Alexis.
En clair, s'il s'était agi d'une vraie dispute entre un parti de la classe ouvrière et celui de la bourgeoisie, il y aurait eu des tanks dans les rues... en soutien à la bourgeoisie. Il y a des différences de politique entre les Démocrates et les Républicains: les démocrates sont parfois moins réactionnaires sur des questions comme les droits des femmes, sur la reproduction, les droits des syndicats, les brutalités policières, et sur le soutien à l'enseignement public. Mais, comme le montrent les extraits suivants, il est devenu de plus en plus difficile de distinguer les deux partis dans leurs attitudes et politiques. Ce qui est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles l'élection a été si serrée. Bush lui-même, une fois sa victoire acquise, a avoué qu'il n'y avait pas de grande différence entre lui et Gore.
Des votes non comptés
par Alexander Cockburn (Working For Change, 14 décembre 2000)
(...)Que penser de cette histoire, qui s'est déroulée à Dave Crawford au Broward County: «Je me suis rendu au bureau de vote avec ma fille âgée de 5 ans. J'ai été stoppé à la porte par un employé électoral. Il m'a demandé mon nom. Je le lui ai dit. Il me dit alors: «Mon fils, nous avons un problème. Vous n'êtes pas autorisé à voter.» Je lui répondis que diable il me racontait là. Il rétorqua: «Mon fils ici vous êtes un condamné. Les condamnés ne peuvent pas voter.» Il avait une liste en main. Et je lui dis que jamais je n'ai été arrêté dans ma vie. Je lui remis ma carte électorale. Il secoua seulement sa tête, sourit et m'indiqua une liste. Il ne m'a jamais montré mon nom... Je partis dégoûté.»
Un éléphant raciste dans notre salon
by Laura Flanders (ZNet - 13 décembre 2000)
Il y a un éléphant dans notre salon électoral que les démocrates veulent cacher. Dans tous ses discours, c'est un aspect que le camp de Gore n'a pas abordé car cela leur ferait du mal également. Dans ce cas, le pachyderme c'est le racisme institutionnel.Regardons les choses en face: dans ces élections, 90% des Africains-Américains ont voté pour Gore, de même que 63% des Latinos et 55% des Asiatiques. Le vote populaire dans une majorité écrasante, au niveau national, en faveur des démocrates est constitué par les gens de couleur... En Floride, 31 % des Noirs n'ont pas droit de vote à cause d'une loi datant de 1868 bannissant les gens ayant un dossier criminel (...) 9 Noirs sur 10 y votent Démocrate (...)
Pour ceux qui ont pu voter, il y avait une autre astuce pour les éliminer. 185 000 Floridiens ont deposé des bulletins qui n'ont pas été comptés. Justement ces bulletins qui n'ont pas été ou ont été trop poinçonnés (...) À Miami Dade, (...) les Noirs principalement ont vu leurs bulletins rejetés quatre fois plus souvent que ceux des bureaux à prédominance blanche: selon le Times, 1 sur 11 dans les bureaux de vote des quartier noirs a été rejeté, soit un total de 9,904 (...)
(...) De concert avec le Black Caucus, la NAACP a écrit à la ministre Janet Reno pour obtenir du Département de la Justice une enquête sur d'éventuelles violations du Voting Rights Act. Cela remonte au 14 novembre. Depuis lors, l'équipe de Gore a enregistré des dizaines de plaintes, et cependant aucune d'elles ne concerne les violations du droit de vote (...)
Le système du Collège électoral est un instrument du racisme. Comme Akhil Reed Amar, de l'université Yale, l'a écrit dans le New York Times, «le Collège a été conçu dès l'origine pour être au service d'un groupe, les mâles blancs sudistes, et cette année-ci, selon toute apparence, il n'aura fait que cela.»
Un coup d'État bien américain
(Parti communiste des USA, 14 déc. 2000)
(...) La volonté du people ne sera peut-être jamais connue, comme l'a écrit le juge Stevens, mais l'identité du perdant saute aux yeux: c'est le peuple américain. La démocratie a été subvertie. Elle l'a été comme toujours par un petit groupe d'extrémistes de droite qui savaient ne pouvoir gagner par le vote majoritaire du peuple américain. Ils sont arrivés avec des arguments tronqués, semant la confusion sur la question principale, en mettant en relief des détails techniques pour éblouir les gens (...) tandis que la question fondamentale concernant le droit de vote était escamotée.(...) Le juge Scalia de la Cour suprême avait raison sur un point, c'est quand il disait que le droit de vote n'était pas encastré dans la Constitution originelle (...) De cette façon, avec un peu de papier et de l'encre la majorité de droite siégeant à la Cour suprême a rédigé un jugement qui tend à nous renvoyer 150 ans en arrière (...)
La volonté de la majorité a été subvertie. Cela s'est réalisé avec le concours de magouilleurs d'extrême droite, d'avocats et de juges. Cela s'est fait grâce à la fraude et à la corruption, le racisme, l'anti-sémitisme, l'intimidation. Cela a été un coup très américain.
La lutte électorale dévoile un système frauduleux
Election battle exposes fraudulent system
par Fred Goldstein (Workers World, 14 déc. 2000)
(...) Pour commencer, Bush a perdu le vote populaire par 300 000 voix et il a gagné la Présidence.
Deuxièmement, il a gagné en Floride, et peut-être ailleurs, grâce à une conspiration raciste des Républicains pour exclure des milliers et des milliers d'électeurs africains-américains (...)
Troisièmement, il a gagné grâce à l'intervention opportune de la majorité réactionnaire d'une institution réactionnaire, la Cour suprême des Etats-Unis.
(...) Cinquièmement, les gens viennent juste de découvrir que les législatures d'État peuvent révoquer n'importe quel vote populaire simplement en choisissant leurs propres grands électeurs au Collège électoral.
Ce ne sont là que les aspects les plus voyants (...)
(...) Le caractère réel de cette lutte a été décrite par le magazine Business Week dans son édition du 11 décembre:
«Soyons honnêtes là-dessus», pouvait-on lire dans ce porte-parole du big business, «la dispute à savoir qui de George W. Bush ou Al Gore a gagné la Floride, et donc la Présidence, n'est pas une grosse question constitutionnelle (...) Cela concerne une seule chose: qui peut le mieux manipuler les leviers du pouvoir pour gagner... Gore souffre d'un grand désavantage à ce niveau. Il a l'appui de quelques officiers électoraux et de quelques juges de Floride. Mais Bush a des antennes partout. Il a la secrétaire d'État Katherine Harris, qui a certifié son élection deux semaines auparavant et qui est comme par hasard la co-présidente de sa campagne en Floride; il a son frère qui est le gouverneur de l'État (...); il a les deux chambres de la législature de Floride et la Chambre des représentants au niveau fédéral... Et il semble qu'il dispose de cinq juges de la Cour suprême, tous nommés par son père ou par Ronald Reagan, l'ancien patron de son papa».(...) Pour l'équipe de Gore, en tant que composante de la classe dirigeante, la perspective d'entamer une lutte contre le racisme était pire que la perspective de perdre l'élection. (...)