Haïti Progrès
6 au 12  Décembre  2000
Actualité politique


Kofi Annan voudrait-il sauver la face?

Volontairement ou non, l'attitude du secrétaire général n'a jamais été favorable au gouvernement haïtien identifié au mouvement Lavalas. Il a toujours voulu mettre l'un ou l'autre sur la défensive, comme le prouvent les différents rapports qu'il a eu à présenter sur la situation en Haïti pour rendre compte du travail des Missions successives de l'ONU dans ce pays, et comme il vient de le faire la semaine dernière, pour dresser un bilan. Précédemment il ne s'est jamais embarrassé de précisions pour établir les responsabilités de certains troubles, se contentant de les inclure globalement comme si le gouvernement en était responsable. Procédés malhonnêtes? Nous préférons dire irresponsables, car souvent Kofi Annan reprenait presque mot pour mot les arguments des ennemis-mêmes du gouvernement haïtien.

En allait-il être de même dans le point 48 de l'ordre du jour de la cinquante-cinquième session annuelle de l'Assemblée générale de l'ONU, traitant de la situation de la démocratie et des droits de l'homme en Haïti? Le rapport du secrétaire général de l'ONU a été alors soumis à l'Assemblée conformément à la résolution du 17 décembre 1999 qui avait mis en place la Mission internationale civile d'appui en Haïti (MICAH), chargée de poursuivre l'oeuvre de ses devancières (MICIVIH), (MIPONUH), et des précédentes missions de l'ONU. Ce rapport servirait-il encore une fois à favoriser la déstabilisation en Haïti en apportant de l'eau au moulin à une opposition qui ne compte que sur cette «communauté internationale» pour fomenter sédition et désordre? D'autant plus que le document porte sur l'évolution de la situation depuis la création de la MICAH, le 16 mars 2000.

Selon M. Annan, la crise politique et électorale s'est aggravée depuis la mi-juillet, entraînant la polarisation de la classe politique et de la société civile, refroidissant les relations internationales et minant une économie haïtienne déjà faible. Il a reproché en premier lieu (comme d'habitude) aux autorités haïtiennes d'avoir fait fi de tous les appels à la rectification des résultats des élections du 21 mai sur la base, comme avait voulu le faire croire Orlando Marville, le chef de la Mission d'observation de l'OEA, que l'interprétation des pourcentages exigeait un second tour pour les sénatoriales; deuxièmement, d'avoir remplacé les trois membres démissionnaires du CEP sans consulter l'opposition, alors qu'Annan, s'il avait voulu s'informer, aurait su que l'opposition ne cherchait déjà, devant le constat de son échec, qu'à faire de la surenchère; troisièmement d'avoir chargé le CEP «contesté» d'organiser les élections présidentielle et sénatoriales partielles du 26 novembre. «La communauté internationale a toujours soutenu que les erreurs observées lors des élections du 21 mai pouvaient être rectifiées», a rappelé M. Annan. Sans crainte de se contredire, ce dernier a indiqué que vers la fin du mois de septembre un expert des questions électorales avait été dépêché en Haïti, afin de déterminer s'il fallait fournir une assistance électorale à Haïti, et que «l'expert a conclu que le Conseil électoral avait les moyens de jouer pleinement son rôle, pour autant qu'il en ait la volonté politique».

En disant qu'«une série de rassemblements politiques (de l'opposition) tenus dans les villes de province, qui auraient rassemblé «jusqu'à 5 mille personnes» n'ont pas eu l'heur d'infléchir la position du gouvernement et de Fanmi Lavalas», le secrétaire général de l'ONU a révélé qu'il appuyait ces manoeuvres de déstabilisation et de provocation. D'ailleurs d'où tire-t-il ce nombre de 5000 alors que l'opposition est incapable de rassembler une centaine de personnes pour manifester en soutien de son boycott actuel des élections?

Pas un mot de la part du secrétaire général sur les déclarations réitérées du président Préval, qui s'était dit disposé à appliquer tout accord, dans la mesure où il ne viole pas la Constitution et ne déborde l'échéance constitutionnelle du 7 février 2001, date de l'investiture du nouveau président élu. Il est curieux de noter à ce stade du document qu'il n'est point fait mention du rapport de mission du numéro 2 de l'OEA, Luigi Einaudi. Ce dernier avait clairement précisé la bonne disposition de Fanmi Lavalas à négocier et la mauvaise foi de l'opposition qui avait fait des exigences inacceptables telles que la cessation des activités du Parlement, le renvoi de tous les élus du 21 mai, le renvoi du CEP et son remplacement par un autre proposé par les «partis», la démission du président Préval et la mise en place d'un gouvernement dit de salut public. Il était alors clair pour tout le monde que l'opposition, manifestement impopulaire, n'avait rien à gagner de négociations conduisant à sa participation électorale et tout à gagner de l'option zéro.

Annan, qui doit connaître la situation économique haïtienne, semble approuver comme juste conséquence les décisions des principaux donateurs bilatéraux d'Haïti d'interrompre leurs programmes d'assistance, le non-financement et la non-observation des élections du 26 novembre, la non-reconnaissance du nouveau Parlement et la canalisation vers les ONG d'une «assistance humanitaire réduite» au peuple haïtien. Ces décisions, prises à la mi-août après ledit échec de la mission de bons offices conduite par le secrétaire général de l'OEA César Gaviria, ont fait place à une contestation ambiguë des bailleurs de fonds internationaux, alors que la 47e législature a bel et bien été invitée à diverses assises internationales.

Ce document a fait montre également d'un grand mépris pour les organisations de base d'Haïti. «Par ailleurs, les revendications de ce qu'on appelle les organisations populaires, auxquelles la Fanmi Lavalas avait fait miroiter la promesse d'emplois et dont le soutien s'était exprimé par des manifestations violentes pendant la période électorale, constituent une pression supplémentaire pour le gouvernement et la Fanmi Lavalas», lit-on à la page 3 du rapport, qui se présente ainsi sous la forme d'un réquisitoire. Cela prouve crûment la complicité de la communauté internationale dans la tentative des classes dominantes haïtiennes d'exclure les masses populaires de la scène politique. La violence populacière - en fait il n'y eut que le banditisme visant à annuler les élections du 26 novembre - a été avancée de façon insidieuse pour justifier le départ prochain de la MICAH, dernière version des missions civiles internationales en Haïti. «En l'absence de solution, le mécontentement populaire semble destiné à croître face à la montée des prix et de la pauvreté et risque d'aggraver les troubles. La MICAH pourrait se voir gravement empêchée d'accomplir son mandat face à la criminalité généralisée, aux protestations violentes dans les rues et aux brutalités dont est victime la communauté internationale», écrit Kofi Annan comme s'il émettait un souhait!

Il sait pourtant mieux que tous que cette Micah n'avait plus aucun rôle effectif et que ses membres faisaient l'objet des ricanements de toutes les classes de la société qui les considèrent comme d'éternels et insouciants touristes.

En résumé, Kofi Annan reprend presque tous les éléments de la propagande anti-Lavalas de l'opposition: «utilisation de la force de police à des fins politiques propres, violations des normes fondamentales de la démocratie et de l'objectivité» et, incroyablement, même le procès d'intention fait par une coterie d'intellectuels frustrés liés à l'OPL prédisant un régime dictatorial et répressif avec l'éventuel retour d'Aristide au pouvoir.

Concernant le retrait de la MICAH, le président René Préval a minimisé cette décision qu'il considère inévitable. En fait, c'était bien lui qui avait demandé le renouvellement de cette Mission civile. Et, comme il le dit, «c'est une mission que je voulais voir prendre fin le 6 février. Je ne voudrais pas engager le prochain président. C'est à ce dernier, quand il sera investi, de prendre une décision là-dessus.» Parlant de l'appel à la réconciliation nationale lancé par le secrétaire général de l'ONU, l'OEA et le Département d'État de Washington, Préval a rappelé qu'il avait formé avec l'opposition un CEP de consensus et un gouvernement de consensus. «Le président élu a lui aussi fait une ouverture pour le dialogue, donc j'espère que dans ce même esprit le dialogue se poursuivra», a t-il dit.

Pourquoi le secrétaire général a-t-il voulu tenir jusqu'au bout un langage reposant principalement sur des présupposés plutôt que d'encourager une certaine forme de stabilité en Haïti? Pense-t-il pouvoir rattraper plus facilement en Haïti, compte tenu de la horde de supplétifs et d'agents corrompus de l'opposition, les échecs répétés essuyés partout ailleurs, au Rwanda, au Timor, au Proche-Orient, etc.? Ou veut-il simplement réconforter les protégés de la communauté internationale et leur montrer qu'il les aura accompagnés jusqu'au bout malgré leur rage jusqu'au-boutiste? Car en fait le rôle négatif qu'a choisi de jouer Annan n'est point suivi par toutes les personnalités étrangères. Au cours de son séjour au Mexique pour l'investiture de Vicente Fox à la présidence, n'a-t-on pas vu le président de la République dominicaine Hipolito Mejìa s'entretenir au moins trois fois, une fois longuement en tête à tête, avec le président haïtien René Préval, et renouveler à ce dernier son invitation à visiter une ferme près d'Elias Pinas, non loin de la frontière, et «exprimer (son) désir qu'à cette rencontre participe aussi Jean-Bertrand Aristide, qui venait de remporter les élections haïtiennes», comme le rapportait le quotidien Hoy du 2 décembre 2000.

www.haitiprogres.com - Cette Semaine/HOME**~http://www.haitiprogres.com/Archiv.htm