Haïti Progrès
6 au 12  Décembre  2000


L'appel au dialogue sera-t-il entendu?

Après le vote du 26 novembre qui consacre la victoire de Jean-Bertrand Aristide à la présidence, l'opposition n'en fait pas moins montre de son irréductibilité à empêcher que s'établisse un climat stable propice à l'amélioration socio-économique. D'abord les nombreux chefs de la Convergence démocratique ont cru devoir entamer une guerre des pourcentages pour essayer de se persuader que leur projet de boycott du scrutin a fonctionné.

L'ex-sénateur OPL Paul Denis racontait ainsi, trois jours avant le vote, le 23 novembre: «Nous invitons le peuple haïtien tout entier à s'abstenir, car voter le 26 novembre, c'est faire le choix d'un marasme économique et social, de la dépravation et la désagrégation de l'État, voter le 26 novembre, c'est faire le choix de la haine et de la vengeance». Tout cela dit sur un ton délirant, comme on peut le deviner, et surtout haineux! Ce même jour, le chef de son parti, Gérard Pierre-Charles y allait aussi de son couplet, avec son originalité coutumière: «Soeurs et frères d'Haïti, vous qui subissez dans votre chair, dans votre sang, les effets désastreux de la politique néfaste de Lavalas, rejoignez la lutte pour la dignité, pour la démocratie, pour le progrès, pour la vie. Femmes et hommes d'affaires de ce pays, vous qui travaillez dans des conditions de concurrence déloyale, dîtes non au projet totalitaire!» Ce n'est pas avec ces vieux discours sclérosés que Pierre-Charles pourra montrer qu'il est un homme de progrès. Quant à la dignité, c'est encore plus hors de sa portée avec le cheminement qu'a été le sien!

Et c'est sans aucune donnée que les membres de la Convergence entamait au lendemain de l'élection le dénigrement du pourcentage de participants. N'attendant même pas les résultats officiels, Evans Paul, l'un des porte-parole lançait le nombre de 5 % de participation; son confrère dans la Convergence, Pierre-Charles essayait de se montrer plus astucieux, pour ne pas dire plus scientifique, en disant de son côté que «l'abstention s'était élevé à 98,5 %.» Un autre de leurs proches, Rosny Desroches, président de l'Association des écoles privées, pour être plus crédible, se résignait à avancer 10 à 12 %. Le pire, c'est que ces individus, grâce à leurs antennes dans les milieux conservateurs étrangers ont fait circuler leurs spéculations. C'est ainsi que le grand quotidien parisien Le Monde, au lendemain du vote, le 27 novembre, diffusait aussi le pourcentage de 5 %, citant naturellement nul autre qu'Evans Paul! Pourtant des observateurs sur le terrain estimaient une participation de 20 à 30 % dans la capitale. Évidemment, dans les quartiers populaires ce pourcentage doublait. Et l'Agence haïtienne de presse (AHP) notait, selon les rapports de ses différents correspondants, «la participation au vote a été plus élevée dans les villes de province et dans les secteurs très peuplés des quartiers populaires de la capitale». Ainsi que le disait le dirigeant du Parti populaire national (PPN) Benjamin Dupuy: «Cette opposition a tout simplement montré une fois encore son mépris pour les habitants des quartiers populaires, en particulier ceux de Cité Soleil, La Saline et Cité L'éternel, en faisant fi de leurs votes.»

Bataille d'arrière-garde, s'il en est, que les opposants voulaient mener sur ces pourcentages, car le mercredi 29 novembre le CEP présentait les chiffres détaillés de la participation électorale pour chaque département, non pas des spéculations: sur les 4,8 millions d'électeurs potentiels, 2 632 534 ont déposé leur bulletin dans l'urne, soit une participation effective de 60,5 %.

Mais autre chose allait se jouer entre-temps. Ce 29 novembre, une rencontre entre la presse et les leaders de six partis de la Convergence (Pademh, Mochrenah, RDNP, Konakom, MPSN et OPL) montrait que ces vains tiraillements sur les pourcentages masquaient bien autre chose. Après avoir dénoncé une très faible participation populaire aux élections et annoncé que l'instabilité politique et économique, les dissensions sociales seront les conséquences du retour au pouvoir d'Aristide, les représentants de l'OPL et du Konakom se sont montrés un peu moins vociférants. «Nous sommes prêts à rediscuter dans la mesure où il y a un cadre international parce que l'international qui avait ramené Aristide ici en Haïti, l'international a accompagné le peuple haïtien dans tout un long cheminement. Jusqu'à la semaine dernière, dans une série de contacts qu'a eus Aristide avec des membres de la Convergence, il voulait exclure l'international d'une négociation, alors qu'il a été revenu (sic) au pouvoir d'Haïti par l'international», a dit un Gérard Pierre-Charles prêt à se vendre corps et âme à l'«international».

Alors que le coordonnateur général de l'OPL appelle à des négociations sous obédience étrangère, ses deux adjoints Sauveur Pierre Etienne et Paul Denis jouent aux radicaux recherchant déjà une alternative au pouvoir Lavalas. «Nous lui (à Aristide) avons dit de se retirer de la scène politique. En ce qui a trait aux éventuelles négociations, eh bien nous de l'OPL sommes ouverts (sic) tout comme les autres partis de la Convergence à nous asseoir avec le président Préval afin de négocier avec lui les conditions de son départ. De sorte qu'il ne s'en aille pas à Cuba ou bien dans un autre pays comme l'avait fait Fujimori, et laisser un vide où n'importe quoi peut arriver», a dit Sauveur Pierre-Etienne qui a réclamé un gouvernement provisoire et un Conseil électoral provisoire chargés d'organiser des élections générales à tous les niveaux du pays. Il rejoint par là l'aile dure macoute représentée par le MPSN de l'ancien ministre des Duvalier et le Mochrenah. «Il s'est mis dans la tête que le président Préval va, un de ces quatre matins, tout abandonner à deux mois du 7 février 2001. Donc ces messieurs disent n'importe quoi», a dit le secrétaire général du Parti populaire national Ben Dupuy sur les ondes de radyo Ginen.

Sans aucune base populaire, le groupe de la Convergence s'en remet toujours à l'aide de la communauté internationale pour lui paver la voie du pouvoir. Pratiquement désespéré après la réussite des élections du 26 novembre, Gérard Pierre-Charles a déclaré laconiquement: «La Convergence appelle la communauté internationale, à la lumière des valeurs démocratiques universellement admises, à se prononcer clairement quant à l'illégitimité, du mépris et de la violation systématique par le pouvoir Lavalas des principes démocratiques». Plus immédiatement son allié macoute Hubert de Ronceray du MPSN a surenchéri en ces termes: «Nous continuerons d'encourager la communauté internationale afin de nous aider à la mise en place d'une formule qui soit acceptable pour tout le monde, c'est-à-dire un gouvernement provisoire, un Conseil électoral provisoire, une force de police internationale pour garantir la sécurité, plus une assistance financière aux partis politiques.» De Ronceray est décidément un individu très pratique, car à défaut d'obtenir ses premières demandes, on ne pourra sans doute lui refuser la dernière...

Cependant un de ces opportunistes, l'ancien ambassadeur d'Haïti à Washington, Jean Casimir, a appelé l'OEA à appliquer contre Haïti la résolution 1080 l'autorisant à intervenir dans les affaires internes des Etats membres au cas où la démocratie serait en danger.

Malgré tout, le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis n'a cessé de leur tendre le rameau d'olivier. «Mon gouvernement c'est un gouvernement qui va partir bientôt, mais pendant le peu de temps qu'il nous reste nous continuerons toujours de promouvoir le dialogue et surtout faire en sorte qu'après les élections tous les fils du pays puissent reconnaître qu'il est temps de déposer la hache de guerre afin de travailler main dans la main pour reconstruire le pays... Il serait bon que tous les secteurs aient les oreilles ouvertes à la question de paix, mettent de côté leur orgueil et leur colère, et oeuvrent à la création d'une atmosphère de dialogue, une atmosphère de détente», a déclaré Alexis. Dans le même sens, le père Edner Dévalcin a déclaré que Fanmi Lavalas s'est dit «ouvert et jusqu'à présent est resté en consultation avec tous les secteurs surtout économiques du pays». Marc Bazin du MIDH ne perd de vue les événements en cours et se profile pour un rôle de médiateur.

Même si elle fait encore certaines remontrances, la communauté internationale a gardé une position non totalement définie, en restant en-deçà des exigences de l'opposition. Le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan a dans son rapport du 9 novembre exhorté la société civile, la classe politique et les dirigeants haïtiens à entamer un dialogue constructif pour créer des conditions favorables à la reprise de l'aide internationale. A ce compte, le représentant de la Banque mondiale en Haïti Michael Azefort s'est «démarqué» de tout conflit électoral. «C'est un domaine réservé de chaque pays, l'organisation d'élections... Si nous n'avons pas encore négocié de nouveaux prêts avec Haïti, ce n'est pas parce que nous ne voulons pas, c'est parce que selon votre constitution tout accord signé par votre gouvernement doit être signé par le parlement», a dit Azéfort qui attend de voir le parlement fonctionner pour la reprise de l'aide multilatérale.

Les choses en sont là pour le moment, et si la communauté internationale n'encourage pas à nouveau les «irréductibles» à s'entêter, bien des mains pourraient se tendre vers le rameau d'olivier. Il est évident que les néo-duvaliéristes ne voient pas d'un bon oeil ce généreux appel au dialogue qui pourrait les priver de certains de leurs braves alliés au sein de la Convergence.
 

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Des attentats ont eu lieu dans la province jusqu'alors épargnée au cours des journées pré-électorales. Une personne a été grièvement blessée vers 3 heures du matin à la gare routière de Mirebalais par l'explosion d'une bombe artisanale. Cette explosion criminelle, la première du genre depuis les élections du 26 novembre, a semé la consternation dans cette ville du Plateau central. «Nous connaissons le lien qui existe entre les poseurs de bombes, ceux qui mitraillent le peuple... Cette petite campagne de terrorisme, ils n'en sont pas innocents. Ce sont les auteurs intellectuels de ces actes, parce que pour eux il doit y avoir du désordre dans le pays, justement pour inviter leurs patrons à les mettre, ces Conzé au pouvoir. Mais cela n'arrivera jamais plus car depuis le départ de Jean-Claude Duvalier, le peuple a juré 77 fois 7 fois qu'il ne retournera pas dans l'esclavage», a dit le secrétaire général du PPN Ben Dupuy.

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