Actualité politiqueHaïti Progrès
Novembre 22 - 28 2000
Ultimes manoeuvres pour faire
échouer les élections!Il est évident que la vague de terreur systématique qui règne dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, spécialement depuis le début de ce mois, n'a d'autre but que de semer la panique et de dissuader la population à se rendre aux urnes. Les inspirateurs de ces actions savent bien que le peuple a encore en mémoire le massacre de la ruelle Vaillant, organisé par les militaires lors des élections avortées de novembre 1987. Il en a été ainsi à chaque période électorale, mais cette fois-ci certains de ceux qui se révoltaient contre ces actes criminels paraissent s'en accommoder. A un point tel qu'ils comptent dans leur alliance des groupes issus des rangs de ces mêmes massacreurs de 1987 et des années précédentes de la féroce dictature duvaliériste.
Des bandits circulent à bord de véhicules sans plaques d'immatriculation, ouvrent le feu indistinctement sur les passants, les passagers attendant un autobus et des marchands de rue et leurs clients. Il ne s'agit point là d'une cible spéciale, comme dans la situation d'insécurité quotidienne que connaît depuis longtemps le pays. Ce sont plutôt des opérations spectaculaires, comme celle du mardi 14 novembre où des individus, à bord de véhicules tout-terrain sans immatriculation, ont effectué en toute quiétude des fusillades dans maints quartiers de la capitale. Et particulièrement dans les quartiers populaires: Sans-Fil, à la Grand-Rue, Bel-Air, Carrefour, Martissant, Portail St-Joseph, Morne-à-Tuf, etc. Certains témoins ont même indiqué que les bandits leur signifiaient de vider les rues. Ou encore, par exemple, ces pluies de pierres qui s'abattent sur la chaussée en divers endroits de la capitale. L'effet ainsi recherché - on n'apprend rien à personne, même pas aux caïds de l'opposition - est de maintenir la population dans une angoisse propre à l'éloigner des urnes le 26 novembre. Ecoliers en uniformes, marchands, fonctionnaires, passants, commerçants sont perpétuellement aux aguets et ne vaquent qu'à reculons à leurs activités. Des rafales d'armes automatiques se font entendre tous les soirs, même dans les quartiers résidentiels. S'opère alors un couvre-feu de fait puisque les rues se vident une fois la nuit tombée. Et ce ne sont pas seulement des actes d'intimidation: on compte aussi de nombreuses victimes, dont ces 5 morts et 15 blessés par balles recensés du 13 au 16 novembre par les services d'urgence de l'Hôpital général à eux seuls. Depuis le début du mois de novembre, il ne s'est écoulé un seul jour sans que la campagne anti-élections ne mène à la morgue de l'HUEH un client ou un blessé grave à son service d'urgence! La Croix-Rouge a interrompu son service d'ambulance de nuit. Heureusement que la Police tente tant bien que mal d'y suppléer.
«Il est déjà passé au Bel-Air, il est passé à la rue des Césars, il est déjà par là. A chaque fois qu'il passe ce sont des gens qu'il abat. Car nous autres, nous habitons ce quartier, nous ne voulons point qu'aucun autre jeune tombe encore, nous sommes obligés de bloquer la rue», a dit une personne exposant le va-et-vient de ce pick-up rouge qui essaime la capitale. En province aussi, les malfaiteurs s'activent, et leurs commanditaires semblent avoir le bras long et disposer d'un réseau bien établi. Le 16 novembre, des individus armés circulant à motocyclette ont ouvert le feu sur un véhicule de la Mission civile d'appui à Haïti (MICAH) aux Gonaïves. Malgré toute une nuit d'opérations policières, les auteurs de cette action n'ont pas été retrouvés. Même histoire à Port-au-Prince où la police s'est montrée jusqu'ici impuissante. Deux véhicules de la Croix-Rouge haïtienne remplis de volontaires secouristes ont essuyé des fusillades, amenant les responsables à suspendre tout service de 6 heures du soir à 6 heures du matin. «La Croix-Rouge a démarré pour le moment un nouveau programme de fonctionnement provisoire en attendant que certaines mesures de sécurité soient prises en collaboration avec les autorités haïtiennes», a déclaré Périclès Jean-Baptiste, un dirigeant de la Croix-Rouge.
Mais les déstabilisateurs savent bien que cette terreur ne suffira pas à éloigner le peuple des urnes le jour du scrutin. Car celui-ci sait pertinemment que de son action politique dépendra la suite: prendre une nouvelle et décisive fois le chemin vers la dignité. D'autant plus que les bandits doivent bien savoir que la Police,actuellement désorganisée - notamment par la tentative de putsch des commissaires en fuite ayant dû être rapidement remplacés- et prise au dépourvu, finira par réagir. L'opposition, qui ne sait plus où trouver des armes pour faire annuler la tenue des élections, pousse à la roue et ne craint pas de se faire, du moins par son comportement, le complice objectif de ces crimes. À noter les propos que tenait le 15 novembre sur les ondes de radio Kiskeya le dirigeant du Conacom, Benoît, l'un des grands manitous de cette Convergence démocratique constituée d'une quinzaine de partis formés à peu près d'autant de membres et qui se présentent comme l'opposition: «Nous faisons deux remarques, premièrement: la voiture d'où sont partis les coups de feu n'a pas de plaque d'immatriculation. C'est devenu presque monnaie courante. Nous, nous déclarons que les pouvoirs publics sont responsables, le pouvoir Lavalas est responsable, ils sont de connivence avec les bandits, parce que s'ils n'étaient pas de connivence avec les bandits, il y a des mesures. À Port-au-Prince ils auraient quadrillé la ville, ils auraient mis des policiers à des points névralgiques, et ils auraient organisé des filatures, ainsi arriveraient-ils à intercepter toutes les voitures qui circulent dans les rues et qui n'ont pas de plaques et ont des vitres fumées. C'est un appel, s'ils ne le font pas, c'est qu'ils sont complices, ils sont de connivence avec les bandits. Et quand je dis cela, je vais jusqu'au plus haut niveau, jusqu'au président de la République, parce que c'est M. Préval qui est le chef réel de la Police. Je ne dis pas chef théorique, mais chef réel de la Police. Nous pensons que la Police haïtienne a suffisamment de moyens». (Kiskeya, 15-11-00). Remarquons que toutes ces inanités, ce bavardage décousu viennent de la bouche du directeur fondateur d'un collège d'enseignement secondaire, et doivent laisser perplexes plus d'une personne quant à la qualité de son enseignement, «N'est-ce pas!». Ce n'est pas seulement de la mauvaise foi, ni seulement de la bêtise. Préval devrait immédiatement le nommer à la tête de la Police, puisque Benoît semble avoir les «moyens». Son allié au sein de la Convergence, le néo-duvaliériste Reynold Georges de l'ALAH, ne disait pas mieux comme on devait s'y attendre: «Ce sont eux (Lavalas) qui créent tout cela afin de nous éliminer, parce que nous sommes devenus des éléments gênants». C'est pourtant le mouvement Lavalas qui aurait tout à perdre en dissuadant les gens de venir concrétiser sa conquête démocratique du pouvoir le 26 novembre.
Malheureusement, cette attitude de la Convergence cache mal une complicité tacite avec les terroristes, un encouragement à leurs menées aux dépens de toute la population. Et là ne s'arrêtent pas les manoeuvres qui procèdent d'une entreprise concertée, et parfois contradictoire, puisque certains éléments de la communauté internationale au service de cette Convergence dévoilent, sans peut-être s'en rendre compte, le stratagème à l'oeuvre. Ainsi l'ambassadeur d'Espagne Rafael Matos, oublieux de tout devoir de réserve inhérent à sa charge et s'engageant sur les traces des diplomates français nostalgiques, prétendait le 20 novembre au micro de Radio Vision remettre en question «la crédibilité du processus électoral» en Haïti, déplorant le fait que « les dirigeants haïtiens s'entêtaient à réaliser ce scrutin sans la participation des partis politiques de l'opposition». On pourrait lui rappeler en l'occasion les exécutions extra-judiciaires qu'effectuent les forces spéciales espagnoles contre des opposants de l'ETA, mais tel n'est pas le sujet. Disons simplement qu'il essaie d'assurer l'intérim en Haïti, alors que les mentors habituels de la déstabilisation, l'extrême droite républicaine aux Etats-Unis, sont trop accaparés par leur propre coup d'État électoral qui risque de foirer.
Pour finir, voilà que la plupart des candidats à la présidence disent se retirer, laissant seuls dans la course le dirigeant de Fanmi Lavalas et Serge Sylvain. C'était bien entendu à prévoir car la candidature de ces inconnus, dont deux d'entre eux des macoutes déclarés, n'était que de la poudre aux yeux. Et par ailleurs, tout le monde sait qu'Aristide bénéficie d'une popularité écrasante. Il s'agit donc d'une tactique visant à discréditer les élections, en laissant un seul candidat en lice à la présidence. De plus, ces individus savaient bien qu'ils n'avaient aucune chance d'accéder à la magistrature suprême. Ils n'ont d'ailleurs jamais été la cible de la Convergence, de par leur insignifiance. Evans Nicolas et Paul Arthur Fleurival ne demandaient rien de moins que le renvoi de la date des élections et du CEP tandis que le pasteur Dumas voudrait qu'Aristide retire sa candidature!
La réponse du Premier ministre Jacques-Édouard Alexis a été jusqu'à présent assez ferme à ce sujet, et malgré toutes ces manigances déclarait: «Le cap est maintenu pour le 26 novembre et le gouvernement n'est pas responsable si des partis politiques s'abstiennent de participer à ces élections.» Et à juste raison car si l'opposition pense qu'un plébiscite de Jean-Bertrand Aristide le 26 novembre pourrait discréditer les élections, elle se trompe. Par sa forte participation au scrutin, le peuple compte lui donner une réponse tout aussi explicite qu'en décembre 1990 en légitimant ce plébiscite.