Haïti Progrès
Novembre  8 - 14   2000


Fera-t-on la lumière sur
la tentative de putsch?

Des questions se posent encore, même après la fuite des commissaires de police en République dominicaine il y a de cela une quinzaine de jours. Le gouvernement pour sa part n'aurait pas encore mis de côté l'enquête, si l'arrestation de Roger Alteri devait en faire foi. Celui-ci aurait été l'un de ceux qui avaient fait traverser certains des conjurés de l'autre côté de la frontière. Cependant on est encore loin de la «note d'information» promise au public par le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis. L'affaire paraît plus complexe et Alexis se voudrait sans doute discret à cause, sans doute, des importantes complicités dont jouissaient les commissaires. Est-ce que son silence serait le prix à payer pour les informations qui ont permis de faire échouer dans l'oeuf le coup ?

En attendant, l'attention dont ont pu bénéficier les 7 policiers haïtiens de la part des autorités dominicaines est pour le moins étrange. Le chancelier Hugo Tolentino Dipp ainsi que le président Mejìa ne se sont pas gênés pour clamer à maintes reprises qu'ils étaient les «hôtes» de la République dominicaine et qu'ils étaient non pas en état d'arrestation mais bien sous la protection des Forces armées dominicaines et résidaient pour cela à leur siège. En effet il était permis au commissaire Guy Philippe, le chef militaire de la conjuration, de s'épandre publiquement dans des élucubrations pour s'en prendre verbalement à la cible qu'il avait ratée physiquement. Comme on le sait, les bandits comptaient assassiner Aristide, ainsi que l'a confirmé le consul haïtien à Santo Domingo. Bien vite le président et le chancelier dominicains annonçaient que leurs «protégés» ne seraient point extradés vers Haïti et qu'ils avaient le choix de se rendre dans un autre pays. Aussitôt dit, aussitôt fait: les commissaires Didier Séide et Fritz Gaudet s'envolaient vers l'Équateur le 1er novembre où s'étaient déjà rendues leurs épouses équatoriennes avant la tentative de coup d'État. Le gouvernement équatorien indiquait peu après avoir accepté «deux autres policiers haïtiens» impliqués dans le complot, mais seulement «temporairement». Jean-Jacques Nau et Guy Philippe rejoignaient leurs comparses le lendemain tandis que les trois autres arrivaient eux aussi en Équateur pour le compte de sept. Tout aussi surprenant, si l'on veut, les commissaires putschistes ont été accompagnés à l'aéroport Las Americas par l'ambassadeur Wenceslao Guerrero Pou, chargé des Affaires haïtiennes à la Chancellerie dominicaine et salués et conduits jusqu'à l'embarquement dans l'avion par le général Jesùs Marìa Hernandez Cruel. Guy Philippe avait encore tout le loisir de déblatérer en marmottant: «Nous demandons à l'ONU et à Amnesty International de protéger nos familles, parce qu'elles sont menacées de mort par les "chimères" d'Aristide et par les gens du gouvernement... Ils ont dit à nos parents que si nous continuions à parler et à dénoncer ces choses, ils vont tous les tuer.» Entre-temps Gilbert Dragon et Ralph Féthière, réfugiés à l'ambassade dominicaine, arrivaient à Santo Domingo après avoir rapidement obtenu les sauf-conduits du gouvernement haïtien.

Les responsables équatoriens, contrairement aux autorités dominicaines, n'ont pas autorisé les putschistes à faire des déclarations publiques par respect pour la coutume diplomatique dans ces cas. D'après le sous-secrétaire politique de la Chancellerie équatorienne, Luis Gallegos, les deux premiers arrivés, qui ont des liens familiaux dans le pays, pourront y rester, tandis que les autres devront trouver un autre pays d'accueil. Deux d'entre les commissaires auraient déjà d'ailleurs des visas pour un autre pays. «C'est un geste humanitaire du gouvernement de l'Équateur et en outre d'appui et de solidarité pour la solution du problème entre Haïti et la République dominicaine», de faire savoir Gallegos, selon l'agence de presse EFE.

Un «problème» aurait donc existé entre la République dominicaine et Haïti au sujet des commissaires? Ne serait-ce pas plutôt que le président Mejìa aurait voulu prêter main forte à son armée toute puissante pour laquelle il est d'ailleurs aux petits soins? Mais il existe encore d'autres pistes à explorer pour le gouvernement haïtien qui, s'il ne peut interroger l'ex-président du CEP Léon Manus et Olivier Nadal qui se trouvent aux Etats-Unis, peut toujours convoquer Jean-Claude Fignolé. Ce dernier aurait ainsi l'occasion de se dédouaner publiquement de toute intention de siéger avec les deux premiers dans un comité de «salut public», si le coup d'État avait réussi. Il avait bien affirmé il y a une dizaine de jours que ses relations avec l'éventuel quatrième personnage du comité de salut public Guy Philippe n'étaient que familiales!

Mais ce n'est pas tout, la piste des comploteurs conduit aussi ailleurs. En effet, les «Équatoriens», comme se faisaient appeler les commissaires putschistes, ont été à bonne école, comme le révélait Goodwork Noël dans une interview accordée à Haïti-Progrès en 1998. Il nous disait alors qu'en 1993, durant le coup d'État, les Forces armées d'Haïti l'avaient choisi pour aller étudier la tactique et la stratégie militaire à Quito, en Équateur. Mais ses entraîneurs étaient des soldats des forces spéciales des Etats-Unis. Et ce durant 4 ans, jusqu'en 1997. À leur retour, ses 12 collègues et lui ont été intégrés comme commissaires de police à travers Haïti. Point n'est besoin d'épiloguer sur les liens entre les forces spéciales et la CIA. On a déjà amplement parlé dans des éditions précédentes de l'infiltration de cette agence de renseignements dans la formation de la Police haïtienne à travers l'ICITAP (Voir Haïti-Progrès Vol. 16, Nº 51 du 10-3-99).

www.haitiprogres.com ** 8 Novembre 2000** http://www.haitiprogres.com/Archiv.htm