Haïti Progrès
Novembre 1 - 7 2000
Que se trame-t-il en
République dominicaine?Les autorités haïtiennes ont annoncé sans grande conviction leur décision de continuer les démarches visant à obtenir l'extradition de la République dominicaine des commissaires de police accusés de complot contre la sûreté intérieure de l'Etat. Le président haïtien s'est montré ambivalent quant à sa volonté de juger sur place les conspirateurs et semble accepter comme un fait accompli leur fuite à l'étranger. «Le peuple haïtien lutte pour la stabilité et la démocratie; il y a des gens qui veulent gâter le jeu démocratique. Nous autres avons fait notre devoir, avons formulé une demande d'extradition... Cependant je vous dis qu'il y a des limitations, il y a un traité conclu et le traité dit clairement qu'on n'extradera pas pour des causes politiques», a expliqué Préval qui a indiqué que les discussions se poursuivront quand même à travers le nouvel ambassadeur de la République dominicaine accrédité en Haïti, Alberto Despradel Cabral. Lors de la remise de ses lettres de créance, ce dernier a évidemment cherché à atténuer les choses. «C'est une affaire délicate, mais ce n'est pas un problème», a dit Cabral qui a précisé que les policiers incriminés ont formulé une demande de protection ou d'asile politique que son ministère des Affaires étrangères doit préalablement étudier. Et que si les motifs présentés concernent la politique, les conventions signées entre les deux Etats seront appliquées. En d'autres termes, le traité d'extradition mentionné par le chef de l'Etat haïtien. On n'a pas encore dit si les deux commissaires de police censément réfiés à l'ambassade dominicaine à Port-au-Prince sont couverts par ce traité.
Pour sa part, le chancelier dominicain Hugo Talentino Dipp avait clairement indiqué que son gouvernement, loin d'extrader les policiers vers Haïti, cherchait à les garder sur place ou à leur trouver un asile dans un autre pays. Tolentino Dipp a même spécifié après sa rencontre avec le ministre des Affaires étrangères haïtien Fritz Longchamp, sans trop de diplomatie d'ailleurs, que les conspirateurs haïtiens étaient considérés comme des «hôtes du gouvernement de la République dominicaine», qu'ils n'étaient pas détenus et se trouvaient simplement sous la protection des forces armées et qu'«il n'y avait aucune possibilité d'extradition ni de rapatriement». En outre, au début de cette semaine, le président dominicain Hipolito Mejìa a renchéri en ce sens en annonçant au terme d'une réunion de son cabinet ministériel que de des sept policiers réfugiés dans son pays seront envoyés en Équateur où ils devraient obtenir l'asile politique. Les cinq autres doivent aussi être envoyés dans un autre pays, selon des fonctionnaires dominicains qui usent d'une astuce grosse comme le poing en prétendant que la République dominicaine satisferait ainsi la demande d'extradition sollicitée par Haïti, en même temps que les droits de l'homme! Pourtant, dans un sens ou dans l'autre, Tolentino Dipp ne venait-il pas de dire qu'il n'était point question qu'ils soient extradés!
Du côté haïtien, les palabres vont bon train, le temps de tout faire oublier. Le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis déclarait: «Il y a d'abord une enquête en cours au niveau de la police pour déterminer le nombre de personnes impliquées dans cette tentative de coup d'Etat. De même, nous regardons au niveau de la société civile, des gens qui ne sont pas des policiers, (pour voir) quelle quantité de personnes qui y ont aussi, en fait, participé.» Alexis a adressé une lettre au Parquet du tribunal civil de la capitale pour lui demander de mettre l'action publique en mouvement contre les présumés conjurés. Le commissaire Wilfrid Présent a annoncé avoir émis des mandats d'amener contre seulement quatre des sept commissaires fugitifs: Patrick Dormévil, Gilbert Dragon, Guy Philippe et Jean Jacques Nau.
Entre-temps, les fugitifs ont fait à Santo Domingo des déclarations pour tenter naturellement de se blanchir, tout en étant susceptibles d'établir le caractère politique de leur cas. Dans une entrevue au quotidien dominicain El Siglo, Guy Philippe qui, rappelons-le, est un homme très fortuné, a cru devoir raconter ce qui suit: lors d'une réunion à la résidence privée d'Aristide à Tabarre au mois de mai dernier, ce dernier aurait ordonné à vingt commissaires de police de faire «tout ce qui est nécessaire» pour assurer la victoire de Fanmi Lavalas aux élections du 21 mai, ainsi que d'ouvrir le feu sur des bureaux de vote, afin d'accuser par la suite l'opposition. Ensuite, le jour des élections, des urnes ont été remplies avant même l'arrivée des votants. Et qu'en tant que «professionnel» (enrichi de façon très peu claire), lui, Guy Philippe, n'avait pas exécuté ces ordres. Ces «révélations», que le commissaire Philippe a su garder tout ce temps et qui surviennent juste au moment où les autorités dominicaines doivent prendre une décision, sont tellement farfelues qu'elles ne font que confirmer sa participation à la tentative de coup d'État.
Si leur fuite est due à des ordres qu'ils n'ont pas exécutés, pourquoi avoir attendu tout ce temps?, a demandé le sénateur Yvon Neptune. Ce dernier a estimé que ces comploteurs essaient de justifier ainsi leur plan, fort heureusement découvert par les autorités. De plus ces problèmes politiques soulevés aujourd'hui par les présumés conspirateurs contredisent leurs déclarations antérieures. «Nous ne sommes au courant d'aucun problème avec le gouvernement, vu que dix minutes avant de traverser la frontière, j'avais une conversation avec le directeur de la police nationale Pierre Denizé», avait en effet précédemment dit ce même Guy Philippe.
Mais la question se pose: pourquoi tant de sollicitude de la part des plus hautes autorités dominicaines envers ces «hôtes» de qui elles ne réclament point le minimum de réserve requis généralement dans ces circonstances? Serait-ce en fait l'armée dominicaine qui gère la question, de même qu'elle garde précieusement sous sa protection les sept larrons?
Est à remarquer par ailleurs l'intense va-et-vient qui se fait ces jours-ci à Santo Domingo. La semaine dernière, Mejìa recevait la visite de Peter Romero, sous-secrétaire d'État aux Affaires hémisphériques des Etats-Unis; des hommes d'affaires haïtiens en compagnie d'Hervé Denis, ex-ministre de l'Information du gouvernement Aristide-Malval, se rendaient dans ce pays; et finalement, des dirigeants de l'opposition y allaient faire leur tour, tel Evans Paul qui effectuait un retour «triomphal» en Haïti à la suite de sa visite. Au début de cette semaine, le représentant-adjoint au Commerce des USA, Richard W. Fisher, avait une réunion «semi-officielle» avec Hipolito Mejìa, en compagnie de l'ambassadeur US à Santo Domingo, Charles Manatt. Pour expliquer cette visite «semi-officielle», Fisher racontait qu'il avait une relation personnelle avec le président dominicain et la famille de celui-ci. Pourtant, un communiqué émis peu après par l'ambassade de Manatt expliquait que Fisher voulait donner un suivi aux discussions sur les thèmes du commerce international, les négociations de libre commerce dans les Amériques et la mise en place de l'élargissement de l'Initiative du Bassin des Caraïbes, la propriété intellectuelle, les relations bilatérales et économiques, etc., soulignant que «la République dominicaine est le partenaire le plus important des USA dans les Caraïbes avec un commerce bilatéral qui dépasse les 8 milliards de dollars».
Donc, une attention soutenue envers la République dominicaine dont l'armée est particulièrement courtisée par le président Mejìa, et qui fait penser que les vieux plans que nous dénoncions il y a quelques mois ne sont pas tout à fait rentrés dans les placards, en ce qui concerne Haïti.
** 1 Novembre 2000 **