Haïti Progrès
October  25 - 31   2000
Actualité politique


L'opposition torpille
les négociations

Encore une fois le médiateur de l'OEA dans les négociations visant à résoudre la crise post-électorale haïtienne est reparti de Port-au-Prince le samedi 21 octobre sans avoir pu obtenir des protagonistes une solution définitive. Pourtant son retour en Haïti et le prolongement de son séjour avaient soulevé beaucoup d'espoirs pour une autre ronde de négociations qui se déroulerait cette fois en présence du Premier ministre haïtien Jacques-Edouard Alexis, des ambassadeurs du Canada et de France en Haïti Gilles Bernier et Yves Gaudel, du représentant du secrétaire général de l'ONU en Haïti Oscar Fernandez Tarranco, et d'un représentant du gouvernement des Etats-Unis. Luigi Einaudi s'est refusé toutefois à parler d'échec, espérant que les choses finiront par s'arranger avec le temps. «Je pars sans un accord général, avec beaucoup de problèmes non résolus, mais avec les prémisses d'une nouvelle direction et une somme remarquable de bonne volonté commençant à se développer... Il y a un plus grand réalisme parmi les parties concernant le besoin de trouver une solution démocratique pour l'avenir d'Haïti... Je ne pense pas qu'elle (la mission) ait échoué. C'est un jugement trop sévère. Nous avons bien obtenu un accord autour des principes généraux et les gens continuent de dialoguer. Beaucoup de choses peuvent arriver au cours des deux prochaines semaines», disait-il au moment de son départ. Tirant les conclusions qui s'imposent, Einaudi poursuivait en ces termes: «Je crois de toutes façons que le chemin le plus probable maintenant, c'est qu'on aura ces élections le 26 novembre, comme elles sont actuellement programmées.» Il promettait malgré tout de voir ce qu'il pourrait faire dans les prochains jours, rejoignant ainsi la position exprimée par le président René Préval : «Si entre-temps les parties en conflit trouvent un accord qui peut être appliqué dans un délai qui permet l'investiture du nouveau président élu le 7 février 2001, nous l'appliquerons»,indiquait M. Préval.

Mais qu'est-ce qui aura fait échouer les pourparlers? Puisque, à la veille même de la fin de la mission, le négociateur Einaudi et les parties en présence, Fanmi Lavalas et le groupe de Convergence, avaient laissé entendre qu'une entente allait être trouvée. «Les délégués de Fanmi Lavalas ont montré quelques signes de conciliation», disait un reporter de Radio Haïti Inter. En effet, le numéro 2 de l'OEA avait préparé pour les délégations invitées au dialogue un ordre du jour en six points: problématique des élections du 21 mai, conditions pour les élections fixées au 26 novembre, restructuration du CEP, mesures pour le renforcement de la démocratie, la question de sécurité, et le rôle de la communauté internationale, en sus des questions d'intérêt général qui seraient éventuellement soulevées par les participants. Au terme des échanges concernant l'ordre du jour, le secrétaire général adjoint de l'OEA a élaboré le document intitulé «Eléments de réflexion pour un accord national», une sorte de synthèse des différents points de vue exprimés. «Ce sont des éléments de réflexion, ce n'est pas une proposition comme telle; des éléments de réflexion qui reflètent ce que nous avons, qui correspondent au mandat que j'ai, moi, de formuler des options et des recommandations», a précisé Luigi Einaudi.

«Fanmi Lavalas a analysé le document, et c'était un document visiblement acceptable qui nous aurait permis d'arriver à un compromis», a fait remarquer le porte-parole du parti, le sénateur Yvon Neptune. Et pour faire montre de sa bonne volonté de trouver une entente finale, le parti d'Aristide a présenté une contre-proposition qui, mises à part certaines petites modifications, a repris presque tous les six points touchés par Einaudi. Fanmi Lavalas s'était en effet engagé à: «chercher avec l'opposition une solution politique et légale aux controverses surgies des élections du 21 mai, en particulier les postes contestés au Sénat; encourager les autorités de l'Etat à créer une commission d'évaluation chargée d'examiner les postes contestés au Sénat; participer aux élections du 26 novembre avec l'actuel CEP ou un autre CEP issu d'un compromis entre l'opposition, Fanmi Lavalas et les autorités de l'État; contribuer au climat de paix et de sécurité en cultivant la tolérance, la modération et le respect mutuel; encourager toutes mesures visant à renforcer la démocratie». A part le rôle de la communauté internationale qui ne sera discuté qu'après la conclusion d'un accord, Fanmi Lavalas a abordé la question de la neutralité de la Police et de l'accès équitable de tous les partis politiques aux médias de l'État. Yvon Neptune a fait remarquer que Fanmi Lavalas n'était pas objectivement obligé de faire ces concessions puisqu'en tant que parti politique, il n'avait aucune responsabilité dans des élections sur lesquelles le Conseil électoral s'est déjà prononcé.

Pour sa part, l'opposition a exprimé deux attitudes négatives qui reviennent au même: l'intransigeance maladive et une fausse propension à toujours reprendre les négociations avortées, ce qui est en fait une autre stratégie visant à obtenir l'option zéro par le débordement des échéances constitutionnelles. Dès le départ la Convergence démocratique avait accueilli le document du négociateur de l'OEA avec une certaine arrogance. «Bon, ça c'est le document de M. Einaudi. Nos propositions ne peuvent y être incluses. C'est à nous de formuler nos propres propositions, et cet après-midi il se peut que nous soumettions nos propositions à M. Einaudi», a dit Sauveur Pierre Etienne de l'OPL/Convergence. Ces propositions, qui n'ont pas du tout évolué depuis le 21 mai, se sont encore avérées inacceptables: 1. la mise en veilleuse du fonctionnement du Parlement 2. le remplacement temporaire des cartels des collectivités territoriales par des commissions mixtes (pouvoir-opposition) pour liquider les affaires (courantes) et assurer la neutralité de la campagne électorale. 3. la formation d'un CEP complètement nouveau 4. confier le sort des élections du 21 mai à ce CEP nouveau. Autant de propositions dont on savait pertinemment qu'elles conduiraient à l'impasse. Et pour bien montrer leur mauvaise foi, ils ont tourné en dérision une probable volonté de Fanmi à revenir sur l'élection dès le premier tour de certains sénateurs, comme l'exigeait la mission d'observation électorale d'Orlando Marville. «Nous ne voulons pas qu'un parti politique vienne sacrifier ses membres, avec notre aide. C'est leur position mais pas la nôtre. Nous autres de la Convergence sommes pour l'annulation des résultats du coup de force du 21 mai 2000», a encore dit Sauveur Pierre Etienne au milieu des négociations. A quelle conciliation des positions initiales des parties pouvait-on aboutir avec de telles têtes brûlées? Dans une tentative désespérée, la Convergence a tenu une conférence de presse pour rejeter l'échec des négociations sur Lavalas.

Il s'agit là de manœuvres de diversion d'une opposition politique manifestement impopulaire qui n'a presque rien à gagner d'une solution de compromis. Comme l'a bien dit Yvon Neptune: «L'opposition s'en tient à l'option zéro. Quelle que soit la façon dont elle tourne sa langue, quelle que soit le beau masque qu'elle porte au visage, et quelle que soit sa tentative pour jeter la poudre aux yeux du peuple, apparaît toujours à clair l'option zéro»

A vrai dire, l'opposition haïtienne sait bien qu'elle peut toujours compter sur l'aide ouverte ou du moins la complicité de la communauté internationale. Depuis l'affaire pré-électorale IRI-IFES-USAID-Code Inc., les étrangers avaient manifesté leur soutien à la cause de l'opposition susceptible de renverser l'irruption des masses populaires sur la scène politique haïtienne. Au lieu de chercher à déterminer quelle partie bloque les négociations pour éventuellement la dénoncer, la communauté internationale a laissé entendre que si les Haïtiens n'arrivent pas à trouver une solution à leur crise post-électorale, l'aide internationale à Haïti sera coupée, sauf une aide humanitaire qui passera par le biais des organisations non gouvernementales. Qui serait alors sanctionné, si ce n'est le peuple haïtien ou le gouvernement issu des élections du 21 mai? N'était-ce pas là une invite à l'intransigeance pour l'opposition qui, de toutes façons, n'a rien à perdre?

Pourtant certains observateurs familiers de la scène haïtienne reconnaissent que l'opposition n'a point bougé et qu'elle ne fait que passer le temps. C'est ce que faisait observer l'ex-président vénézuélien Carlos Andrés Pérez au cours de sa visite au début de cette semaine en République dominicaine. Tout en annonçant son intention de se rendre en Haïti pour intervenir, il disait au sujet des résultats de ces négociations: «C'est malheureusement le produit du manque de capacité de compréhension, parce que les partis d'opposition - je suis l'ami de leurs dirigeants - n'ont pas accepté la position de Luigi Einaudi, l'envoyé de l'OEA pour arriver à un accord» Après tout, Einaudi lui-même doit bien savoir où il veut en venir, puisque dans le bref communiqué émis par l'OEA le 23 octobre, il est noté que «des progrès ont été faits malgré les désaccords».

www.haitiprogres.com    * 25 Octobre 2000*http://www.haitiprogres.com/Archiv.htm