Haïti Progrès
25 au 31   Octobre   2000


Autopsie d'un coup raté
Guy Philippe à l'ambassade américaine?

Le président René Préval a confirmé qu'il y a eu effectivement, comme nous en faisions état la semaine dernière, un complot contre la sûreté de l'Etat tramé par des commissaires de police en activité, des anciens commissaires de police, des civils et des membres de l'ancienne armée. «Il n'y pas eu de tentative, il y a eu des rumeurs fondées; parce que je dois être clair avec le peuple haïtien, il y a des rumeurs fondées. Aujourd'hui nous pouvons dire que nous contrôlons la situation, nous demandons à tous de rester calmes», a dit Préval avant de prendre l'avion pour Caracas le 18 octobre.

Se souvenant des fausses assurances données au peuple à la veille du putsch de septembre 1991, il a poursuivi en ces termes: «C'est vrai qu'il y a eu un coup douloureux en 1991, mais je crois que les perspectives ne sont pas les mêmes parce que j'ai maîtrisé ce coup-ci de très tôt. Les gens ne doivent pas confondre toute la police et quelques fauteurs de trouble. Par exemple vous avez le CIMO, vous avec le Swat qui nous ont aidés sérieusement. Donc, il ne faudrait pas qu'il y ait une suspicion générale sur toute la police.»

L'opposition actuelle renforcée fait preuve de mauvaise foi et feint d'avoir la mémoire courte en rejetant toute idée de coup d'état réel contre le pouvoir en place. En 1991, dans les mêmes circonstances, avait été élaborée une stratégie visant à renverser par un coup d'Etat parlementaire le gouvernement Aristide-Préval. On se rappelle en effet les nombreuses manœuvres effectuées au sein de la 45e législature à cette fin. Vu l'échec de ce plan, on était alors passé au coup d'Etat militaire du 30 septembre 1991. La similitude est si grande qu'on est tenté d'établir un parallèle entre les machinations d'hier et les faits constatés aujourd'hui. A cet égard, on peut noter que la tentative de coup de force déjouée, dont on parle actuellement, survient justement après l'avortement du coup d'État électoral de l'IFES-USAID-Espace de concertation.

De même, il est intéressant de rappeler que madame Jan Stromsem de l'ICITAP (International Criminal Investigation Training Assistance Program)- qui relève du ministère de la Justice des Etats-Unis et est chargée de la formation de la nouvelle force de police haïtienne -, s'était prononcée contre le recrutement des agents de la PNH par la CIA (Central Intelligence Agency) (voir Haïti-Progrès Vol. 16 No 51, 10-03-1999). Il faut aussi rappeler qu'il revenait à l'ICITAP de choisir les membres de la nouvelle police. Dans la même veine, le magazine The Nation dans sa livraison du 26 février 1996 avait rapporté les propos de Chavannes Jean-Baptiste (MPP et OPL), alors responsable du Bureau de transition du président élu René Préval, dénonçant la présence de la CIA dans tous les secteurs de la police. «La CIA est présente au sein de la police. Elle y est présente partout. Mais à quelle fin? Je ne le sais pas», avait dit Jean-Baptiste à l'époque, qui avait poursuivi ainsi: «Le gouvernement doit contrôler la police. L'important c'est d'avoir une police au service du gouvernement.»

D'autres officiels des Etats-Unis avaient également affirmé que le recrutement de ces policiers par la CIA s'était opéré lors de l'entraînement de ces derniers au Missouri. Effectivement, le «Groupe des 13» ou «Groupe des Equatoriens» impliqué dans cette tentative est constitué d'anciens cadets formés en Equateur pendant le coup d'Etat, qui ont été par la suite appelés à intégrer la Police nationale. Après l'échec du coup d'Etat électoral du 19 mars 2000, ils auraient été ainsi «réactivés» au besoin pour semer la pagaille dans le pays.
 

Le fil des événements

La semaine dernière nous vous donnions des faits saillants et vous présentions les acteurs à l'avant-scène de la tentative de coup d'État. Le dossier s'est un peu étoffé entre-temps. D'autres événements sont venus confirmer nos dires et ajouter d'autres noms à la liste des meneurs et autres complices.

Suivant les informations que nous avons pu obtenir, nous avons pu retracer ainsi le fil de l'action. Tout a commencé à se matérialiser au cours de deux réunions tenues à la résidence privée de l'attaché militaire des Etats-Unis en Haïti, le Major Douyon, les 8 et 11 octobre 2000. Pendant la première rencontre, il avait été par exemple question de visas à délivrer à certains commissaires de police. A la deuxième, ont été abordées des questions plus directement en rapport avec l'objectif visé, comme la nécessité pour les commissaires de police de passer à l'action contre les «chimères  lavalassiennes» qui s'en prennent à eux. D'emblée on voit que l'ennemi «lavalassien» est bien désigné! Ce n'est donc pas par hasard que l'altercation présumée du 2 octobre de Ronald Camille, alias Ronald Cadavre,  avec le commissaire Nau avait ainsi été montée en épingle. Guy Philippe, commissaire de la ville du Cap-Haïtien et directeur départemental adjoint du Nord, en sa qualité de chef des «Equatoriens», aurait joué un rôle prépondérant. Certains policiers présents auraient été surpris d'entendre plus que la seule question de livraison de visas.

Un secteur de l'ambassade des Etats-Unis a alerté les autorités haïtiennes sur le caractère séditieux et subversif de ces réunions. Il faut se rappeler qu'aux Etats-Unis d'Amérique, il y a deux gouvernements: le gouvernement officiel et celui invisible (Pentagone et CIA) que nous désignons souvent sous l'appellation de «Laboratoire». C'est ce gouvernement invisible que soutient le sénateur Jesse Helms, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat des Etats-Unis. Une de ses actions remarquables en Haïti a été la mise en déroute du bateau Harlan County avec à son bord les envoyés du président Bill Clinton et de l'ONU en 1993 qui devaient travailler à la professionnalisation de l'armée haïtienne et au retour du président Aristide. Le chef de station de la CIA en Haïti, John Kambourian, orchestrait avec les hommes de main du Fraph et les macoutes la mascarade au Wharf de Port-au-Prince qui fit perdre la face à Clinton. Le bateau, comme nous le savons bien, avait dû rebrousser chemin.

Revenons sur les préambules de cette nouvelle tentative de coup d'État en faisant référence à l'émission présentée le mardi 24 octobre par le journaliste Sony Bastien de Radio Kiskeya qui dit avoir obtenu «un document» dont les informations recoupent d'assez près les nôtres. Il est ici encore question de la réunion du 8 octobre, et de ce groupe formé d'anciens commissaires de police et d'autres en activité, d'ex-membres de l'armée haïtienne avec comme leader Didier Séïde, qui se fait appeler lieutenant. Notons que ce Didier Séide n'est point un inconnu; c'est un ancien commissaire autrefois affecté au Palais national qui avait été révoqué pour son implication dans le trafic de stupéfiants. Le commissaire du Cap-Haïtien Guy Philippe jouait aussi un rôle de premier plan, et c'est lui qui se serait chargé d'appâter d'autres agents sous prétexte qu'ils pourraient obtenir un visa d'entrée aux USA. La question avait toute son importance comme nous le verrons par la suite. Didier Séide avait voulu rencontrer le chargé d'affaires américain Leslie Alexander, pour lui parler de son projet de putsch au mois de novembre prochain, «une opération qui devait durer trois jours » et à la suite de laquelle les conspirateurs comptaient s'éclipser après avoir installé un gouvernement provisoire composé entre autres de Léon Manus, Olivier Nadal et d'un homme d'affaires 'de plume et d'encre' (yon biznismann ki se plim ak lank). Ce mystérieux homme d'affaires lettré ne serait nul autre que le professeur Jean-Claude Fignolé qui ignore, peut-être encore, qu'il a été l'objet d'un tel choix! Séide et Philippe ont alors déclaré à leur interlocuteur qu'ils disposaient de 600 policiers prêts à passer à l'action avec eux, «y compris des agents de la sécurité du Palais national et d'un support en attente censé venir du pays voisin». L'objectif premier était d'éliminer physiquement Aristide, Préval et le sénateur Danny Toussaint et de traduire le ministre des Finances Fred Joseph devant les tribunaux pour donner du crédit à leur action. Les putschistes promettaient aussi de quitter le pays, une fois leur mission accomplie, si l'ambassade le réclamait. Le fonctionnaire US aurait tenté sans succès de les dissuader dans leur entreprise, se voyant répondre par les chefs du gang qu'ils ne pouvaient plus reculer sans mettre en danger tout le groupe.

Ils sentaient qu'ils avaient le vent en poupe, pensant profiter des élections prochaines aux Etats-Unis et aux pressions exercées par la France à la tête de l'Union européenne contre le gouvernement haïtien.

Disposant, outre ses propres renseignements, de ceux communiqués par un secteur de l'ambassade des Etats-Unis, l'Exécutif ne pouvait plus hésiter. Le dossier a été transmis au directeur général de la PNH Pierre Denizé qui a invité les commissaires à s'expliquer concernant leur réunion chez un attaché militaire étranger à l'insu de la Direction générale. Se sont ainsi présentés à cette convocation: Guy Philippe (Cap-Haïtien), Jean Jacques Nau (Delmas); Gilbert Dragon (Croix-des-Bouquets), Millard Jean Pierre (Pétion-Ville), Riggens André (Carrefour). Ils ont tous prétendu alors ne rien savoir.

Ayant entre-temps compilé d'autres indications, le Premier ministre Alexis a demandé à Denizé de rencontrer à nouveau les commissaires pour plus d'éclaircissements. Devant leur insistance à mentir, Denizé leur a montré le procès-verbal de ces réunions. Certains d'entre eux se sont alors dégonflés et ont voulu faire croire que c'étaient des réunions pour l'obtention de visas. Dans l'intervalle, l'Exécutif recevait des informations complémentaires. Des paysans de Fermathe, dans les hauteurs de la capitale, révélaient avoir noté un mouvement d'hommes armés dans la résidence de l'ancien commissaire de l'aéroport Patrick Dormevil.

Le président Préval rentrant de son voyage à Taïwan le 16 octobre a conduit des investigations plus approfondies, paraît-il, avec sa sécurité personnelle, qui ont débouché sur l'arrestation du gardien de chez Dormevil, André Excellent. Ce dernier a déclaré avoir laissé entrer les conjurés sur ordre formel de son employeur. Ces individus étaient munis d'armes lourdes comme des fusils d'assaut T-65, des Galil et de valises et ont passé toute la nuit à discuter et à festoyer, repartant seulement le lendemain matin vers les 6 heures.

Les autorités ont convoqué à nouveau les 5 commissaires. Seuls ceux de Carrefour et de Pétion-Ville se sont présentés, les trois autres ont préféré gagner le maquis. Dès lors, s'est avérée la gravité de la situation, d'autant que les fuyards ont laissé entendre qu'en tant que tacticiens militaires ils étaient prêts à se défendre contre toute tentative d'arrestation.

Sur instruction du président Préval, le Premier ministre Alexis a ordonné d'arrêter tous ceux qui ne s'étaient pas rapportés. Mais les conjurés avaient déjà pris la poudre d'escampette: ils se faisaient escorter vers la frontière dans la nuit du 17 octobre par une quinzaine de complices qui furent arrêtés, eux, à leur retour. Mais il paraît que ce n'était pas uniquement par fanfaronnade que les conspirateurs affirmaient bénéficier de soutien dans «le pays voisin», puisqu'en effet, comme le rapporte un quotidien dominicain, «ils ont traversé la frontière avec l'aide des membres des Forces armées dominicaines à Dajabon et à Monte Cristi» (Listin Diario, 23-10-00). Face à l'attroupement qui s'était créé autour de l'hôtel où ils étaient hébergés à Dajabon, des hélicoptères ont alors été utilisés pour les évacuer vers la capitale Santo Domingo. D'après la presse dominicaine, ils étaient d'abord six puis deux jours plus tard un septième serait venu les retrouver. Ils ont été identifiés comme: Mésilor Lemais, Didier Séïde, Patrick Jacques Dormévil, Fritz Gaspar Jr., Noël Godwork, Marie Jude Jean-Jacques. Quant à Guy Philippe, qu'on prétendait avoir arrêté à Juana Mendez et ramené à Port-au-Prince, il se trouverait plutôt actuellement à l'ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince, d'après nos informations.
 

Quel rôle joue Fritz Longchamp?

Seront-ils extradés? De prime abord, si l'on en croit les autorités haïtiennes, des démarches auraient été entreprises. Le président dominicain avait déclaré que son homologue haïtien lui en avait fait part lors de leur rencontre du 19 octobre à Caracas. Et Préval lui-même disait le 20 octobre qu'il espérait que la République dominicaine «lui remettrait le plus vite possible les policiers qui avaient participé à la tentative de coup d'État». Pourtant tel n'était pas le son de cloche qui venait du côté des autorités dominicaines qui, pour leur part, disaient que ces individus étaient entrés légalement dans le pays et qu'ils avaient manifesté leur intention de ne pas retourner en Haïti et de se rendre en Équateur. De plus la Chancellerie dominicaine faisait savoir qu'ils n'étaient pas en état d'arrestation et se trouvaient au siège des Forces armées pour leur protection. De son côté le Président Mejìa disait attendre le retour de son ministre des Affaires étrangères Hugo Tolentino Dipp pour prendre une décision. Tout aussi curieusement, le 20 octobre, le sous-secrétaire de la Chancellerie dominicaine Miguel Pichardo, cité par le Listin Diario, déclarait qu'il avait communiqué avec le ministère haïtien des Affaires étrangères et qu'on lui avait simplement répondu d'enquêter sur le groupe et de les renvoyer en Haïti «si c'est nécessaire» (L.D., 20-10-00). Il n'y aurait donc pas eu de demande effective d'extradition de la part des services du ministre Fritz Longchamp!

Ce que la suite allait confirmer, puisque finalement le jeu de cache-cache se terminait ce mardi 24 octobre lorsque, vers midi, le chancelier Tolentino Dipp, après une réunion avec le président Mejìa, annonçait au Palais national qu'il rejetait la demande d'extradition des sept commissaires faite par le gouvernement haïtien: «On cherche une solution, disait-il, qui pourrait être soit de laisser vivre ici ces Haïtiens ou de les envoyer dans un pays tiers» (El Nacional, 24-10-00). Curieusement, le chancelier dominicain révélait qu'avant d'aller voir son président, il s'était réuni dans son bureau avec son homologue haïtien Fritz Longchamp «qui lui a indiqué que les commissaires n'étaient pas accusés de coup d'État ni d'autre action de caractère politique»! (ibid.). Rappelons que lors du massacre des Haïtiens par une patrouille dominicaine à Guasamin au printemps dernier, Fritz Longchamp, toujours lui, se dépêchait d'aller voir le président dominicain, Leonel Fernandez à l'époque, pour désamorcer les protestations tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la République dominicaine. La conduite et les propos de Longchamp viennent à point nommé pour faciliter la décision du président Mejìa qui préfère ne point se mettre en travers du chemin des militaires de son pays, qu'il dorlote par exemple au point de prendre ouvertement parti contre le pouvoir judiciaire. Ce dernier avait convoqué le chef de la Police le général Pedro de Jesùs Candelier avec l'intention de l'interroger sur les nombreuses violations des droits de l'homme dont se rendaient coupables ses subordonnés. «Il (Candelier) n'ira pas, il ne doit pas y aller C'est une réponse, je n'ai plus rien à vérifier là-dedans», clamait alors, le 13 octobre dernier, Mejìa qui n'hésitait pas ainsi, au mépris de tout principe, à s'immiscer dans l'administration de la Justice. Imaginez le tapage qui aurait été fait par ici si Aristide ou Préval avaient tenté d'agir ainsi!

Outre le rôle diffus que s'octroie Longchamp, les complicités nombreuses et variées dont ont bénéficié les commissaires putschistes et leurs comparses, et nombre d'autres détails dont nous avons fait état, il reste encore des questions à élucider, telle la «pseudo-arrestation» du commissaire Guy Philippe qui se retrouverait maintenant abrité à l'ambassade des Etats-Unis. Dans ce contexte il est plus que nécessaire que le peuple obtienne finalement la publication de «la note d'information à la population» promise par le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis sur les tenants et aboutissants du coup avorté.

www.haitiprogres.com * 25 Octobre 2000*http://www.haitiprogres.com/Archiv.htm