Haïti Progrès
18 au 24 Octobre 2000
Les dessous d'un coup d'ÉtatLe peuple doit se mobiliser car, incroyablement, le 15 octobre 2000, sixième anniversaire du retour au pouvoir d'Aristide après trois ans d'un exil dû au coup d'Etat de septembre 1991, il a été nettement question de la préparation d'un autre coup d'Etat. Et ce ne serait pas simplement des rumeurs, puisque le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis en a parlé assez explicitement lors de la cérémonie d'ouverture de la foire gastronomique au Champ-de-Mars le samedi 14 octobre. «Je pense qu'il nous faut trouver un moyen de traiter nos différends, nos problèmes dans le dialogue, dans les discussions, dans la critique constructive et non pas chercher à créer des problèmes, introduire des armes dans le pays. Des gens essaient de faire des tentatives d'assassinat, des tentatives de coup d'Etat. Nous pensons qu'il faut en finir avec ces choses-là en Haïti», avait-il déclaré. Et il semble qu'il avait eu de bonnes raisons pour soulever la question au grand jour.
Le même jour, le sénateur Lans Clonès (Fanmi Lavalas)a été attaqué par deux individus circulant à moto. Repérés par les gardes du corps du parlementaire, les bandits se sont enfuis en ouvrant le feu sur la voiture. «Heureusement, nul n'a été touché. Bon, n'était-ce la vigilance de nos agents de sécurité, je ne sais ce qui serait advenu», a indiqué Clonès.
Le lendemain dimanche 15 octobre, une attaque similaire a été effectuée contre le local de l'école nationale Tertulien Guilbaud, en face de la cathédrale de Port-au-Prince, où des organisations populaires proches de Lavalas se réunissent chaque semaine. «Un groupe d'hommes bien armés ont tiré sur le local où se tenait la réunion... Ce groupe de gens à tout faire ont tiré à hauteur d'hommes et ont semé la terreur. N'était-ce l'intelligence des gens assurant ma sécurité, qui avaient riposté et qui les avaient obligé à s'enfuir... On a eu beaucoup de victimes, par exemple nous avons 6 à 7 personnes internées à l'Hôpital général, 2 à l'Asile français...», a expliqué René Civil de JPP.
Ces deux attentats pourraient n'être que des manifestations de l'insécurité et de la déstabilisation constante, mais ils s'inscrivent dans un contexte. Et le président René Préval, qui en sait quelque chose, ne prenait point les choses à la légère, et cette fois n'y allait pas par quatre chemins cette fois pour déclarer dès son retour de Taïwan: «Bon, même si je n'étais pas là, je suis au courant de toutes les rumeurs qui circulent dans le pays. Oui les rumeurs, vous voyez que, bon nous travaillons là-dessus. Je crois qu'il n'y a pas de crainte. On doit prendre toutes les rumeurs au sérieux, surtout quand on parle de ce genre de choses», a dit le chef de l'Etat. Telle était aussi l'opinion exprimée par les sénateurs Lans Clonès, Gérald Gilles et Sonçon Prince Pierre.
Cela a même fait l'objet d'un éditorial de la Télévision nationale (TNH) qui a indiqué des pistes, donné certains faits sans toutefois citer de noms. «Il y a un petit groupe de policiers anciens militaires, surtout ceux qui ont étudié à l'étranger, qui ont eu une réunion le 8 octobre 2000 avec un responsable dans une ambassade étrangère à Port-au-Prince... Un simple petit exemple: comment un commissaire de police transféré en province peut-il habiter dans une chambre d'hôtel qui coûte environ 1500 dollars américains depuis 6 à 7 mois, alors qu'en même temps il paie un appartement dans cette même province?», a indiqué en parabole la Télévision d'Etat qui a révélé que le coup d'Etat était prévu au mois de novembre.
Ce n'est pas pour rien que des ex-militaires entretenant des liens entre eux ont été intégrés à la Police nationale. Selon une source policière que nous avons contactée et qui a réclamé l'anonymat, la tentative de putsch serait l'oeuvre d'un groupe de conjurés dénommé «Groupe 13» ou «Equatorien», une équipe d'individus qui avaient étudié en Equateur, auxquels on a fait appel pour intégrer la police nationale. Ces anciens militaires auraient à leur tête le richissime commissaire de police Guy Philippe secondé par d'autres commissaires de police comme Jean-Jacques Nau alias Jacky Nau de Delmas, et le nommé Dragon de la Croix-des-Bouquets. Si pour Philippe les sources sont concordantes, l'implication des autres est encore au stade de rumeurs. On se rappelle que Jacky Nau se trouvait au coeur d'un conflit l'opposant à Ronald Cadavre lors de la manifestation pro-Aristide du 2 octobre devant le CEP à Delmas. Certains y voyaient une tentative de soulever la police contre de prétendus lyncheurs au supplice du collier dit «Père Lebrun», la même chanson, la même tactique qui avait été utilisée en 1991. Le commerçant que la TNH n'a pas osé citer serait Olivier Nadal qui entretient des liens familiaux avec l'ex-président déserteur du CEP Léon Manus. Guy Philippe demeure au luxueux hôtel Montjolly du Cap-Haïtien. Il avait servi dans la police à Port-de-Paix, à Delmas, avant d'être transféré au Cap-Haïtien. Selon la même source, une arrestation a été effectuée au Palais national dans le cadre de cette affaire.
L'opposition aussi sentait bien que quelque chose de bien précis se tramait avant l'échéance électorale du 26 novembre, et son intransigeance dans les négociations menées par l'OEA tendrait à montrer qu'elle était au courant et voulait simplement gagner du temps! Et bien entendu, ses porte-parole se sont dépêchés de se décharger de toute responsabilité. Puisque Lavalas contrôle presque toute l'administration, estiment-ils cyniquement, «ils se donneraient eux-mêmes un coup d'Etat et puis nous autres prendrons acte de cela. Nous les laisserons s'entre-déchirer et nous resterons là à les regarder», a dit Reynold Georges de l'ALAH-MPSN. Au cours d'une conférence de presse donnée par la Convergence démocratique le 16 octobre, le porte-parole de l'OPL Sauveur Pierre-Etienne a dit pour sa part voir dans ces rumeurs de coup d'Etat une mise en scène de Lavalas. Se vantant d'être un latino-américain, grand connaisseur de ces affaires de coup d'Etat, il a laissé entendre que les coups d'Etat ont plus de chance de réussir quand il y a effet de surprise. On ne sait pas trop si Pierre Étienne a voulu dire par là que lui, il ne serait pas surpris! Qui croyait qu'après trente ans de dictature duvaliériste, la démocratie à peine rétablie, les militaires feraient le coup en 1991? La dissolution de l'armée ne signifie point actuellement que des factions armées bénéficiant de la complicité de quelques faux démocrates ne recommenceraient pas les mêmes manœuvres.
Quelles leçons doit-on tirer de cette affaire? Les responsables ne devraient pas commettre les mêmes erreurs de septembre 1991, en calmant le peuple par une fausse apparence de contrôle de la situation. La TNH a révélé qu'une réunion a eu lieu dans une ambassade, laquelle? Elle a cité «des commerçants», lesquels? Et des commissaires de police, lesquels? C'est cette transparence qui permettra de déjouer tous ces complots. Le peuple doit rester mobilisé et faire preuve de vigilance. Comme Haïti-Progrès l'a maintes fois répété: les forces des ténèbres s'allient aujourd'hui à certains faux démocrates, d'anciens soi-disant communistes et des forces anti-changement aux Etats-Unis opposées à l'irruption des masses populaires sur la scène politique. Pour eux, la meilleure façon d'écraser le mouvement progressiste, c'est d'empêcher le retour au pouvoir d'Aristide. De toutes façons, l'opposition et les incorrigibles opportunistes en son sein, qui visiblement n'ont pas beaucoup à gagner des négociations et ont toujours manifesté leur désir d'un grand chambardement garantissant la fameuse «option zéro», peuvent bien se laisser charmer par les chants de sirènes et aller à l'aventure...