Haïti Progrès
18 au 24 Octobre 2000
La hausse des prix incontrôlable?Une hausse des prix continuelle des produits de première nécessité dont on ne voit pas la fin sévit en Haïti alors que le pouvoir d'achat de la grande masse de la population se réduit constamment. Bien sûr plusieurs facteurs contribuent à entretenir cette situation. Certains conjoncturels, comme la hausse brutale et subite dernièrement de 44 % du prix des produits pétroliers que le FMI avait enjoint le gouvernement haïtien de cesser de subventionner. Il y a aussi très certainement la hausse du dollar US par rapport à la gourde. Justement, cette question de variations du taux du dollar est l'un des aspects qu'il faudrait examiner de plus près et voir dans quelle mesure elle peut être l'arbitre incontesté des prix des denrées alimentaires.
A ce sujet, ces derniers jours les consommateurs ont dû faire un amer constat. Il y a une dizaine de jours, la gourde plongeait de 22 à 33 gourdes pour un dollar US, et aussitôt les prix à la consommation décuplaient. La semaine dernière, la monnaie haïtienne opérait une remontée entre 22 et 23 gourdes pour un dollar US - qui s'est maintenue au début de cette semaine-ci, sans qu'il y ait une baisse correspondante dans les prix qui sont restés «au beau fixe». Pourquoi en est-il ainsi? C'est bien le taux du billet vert qui a été évoqué par les commerçants pour justifier la hausse vertigineuse des prix. «La dépréciation de la gourde par rapport au dollar US est tout à la fois une raison et un prétexte avancé par les commerçants pour procéder à ces augmentations... Il faut aussi prendre en compte la situation politique, les raretés artificielles créées par des commerçants soutenant une cause politique et l'action des profiteurs», écrivions-nous quelques semaines plus tôt (Haïti-Progrès, vol 18 Nº 24, du 30 août au 5 septembre 2000).
En effet, la chute substantielle du dollar n'a pas eu cette heureuse incidence sur les prix, comme on pourrait s'y attendre. Mentionnons entre parenthèses les disputes provoquées par ce contexte entre commerçants, petits détaillants et consommateurs, et qui font boule de neige...
Pour illustrer notre propos, ci-dessous un tableau comparatif de l'évolution des prix cette année de certains produits, du 26 février au 26 août et de cette date au lundi 16 octobre 2000:
Produits (5,5 lb) 26 fév. 26 août 16 oct. Maïs 16 gdes 28gdes 40gdes Pt-mil 15gdes 28gdes 30gdes Fèves noires 45gdes 70gdes 55gdes Fèves de Miami 35gdes 50gdes 50gdes Blé 15gdes 22gdes 30gdes Farine de pomme de terre 30gdes 45gdes 45gdes Farine 17gdes 25gdes 40gdes Riz (Rebbon,100lb) 520gdes 540gdes 740gdes Comme on peut s'en rendre compte, à part les fèves noires (pois noirs) qui ont connu une baisse relative, la fève en provenance de Miami et la farine de pomme de terre sont restées stationnaires, l'augmentation est nette pour les autres articles. Dans la vente en détail ce tableau est encore plus criant, car il n'y a jamais de commune mesure entre le prix d'un article à la vente en gros et chez les détaillants. Prenons l'exemple suivant: si on ajoute cinq gourdes sur la caisse de cola de 24 bouteilles, cela se traduit au détail par une hausse d'une gourde sur chaque bouteille.
Cette situation est-elle inévitable et obéit-elle seulement aux sacro-saintes «lois du marché»? L'action du gouvernement n'est-elle pas nécessaire pour la juguler? Il ne s'agit pas uniquement d'un contrôle des prix qui, pour parer à l'urgence, serait nécessaire car, comme nous le disions, beaucoup de facteurs sont impliqués. La plupart des produits de première nécessité ne doivent pas être obligatoirement importés comme c'est de plus en plus le cas. Remarquons aussi que ces hausses se font de plus en plus incontrôlables, à un moment où la production nationale a été presque complètement détruite par l'application du plan néolibéral laissant libre cours au dumping des produits étrangers en concurrence déloyale avec les produits locaux. On a déjà longuement parlé du sort des planteurs de l'Artibonite qui ont vu leurs productions complètement dévaluées par l'importation massive du riz de Miami. Notons en la circonstance que dans le pays voisin, la République dominicaine, le nouveau président Hipolito Mejìa
a déclaré qu'il était prêt «à repousser les importations massives et sans contrôle de produits agricoles qui ont dans le passé rompu le système de production nationale et que (son) gouvernement tenait à garantir la rentabilité aux producteurs» (Listin Diario,16-10-00). Il faut, disait-il, que ce soit une réalité pour que l'argent puisse circuler à la campagne et que cela mette fin à l'exode des paysans vers les villes (ibid.). Il compte aussi mettre en œuvre des mécanismes garantissant qu'il n'y aura pas d'abus dans un cas ou dans l'autre aux dépens du consommateur dominicain, par exemple en rendant effectif l'Institut national des prix d'où 4000 fonctionnaires en sinécure viennent d'être délogés sur les 5500 qui s'y trouvaient.
Si le président de la République dominicaine, qui est relativement bien mieux lotie que nous, trouve nécessaire de prendre de telles mesures, c'est à se demander ce qu'attendent les autorités haïtiennes pour en faire autant !
Mais il n'y a pas que cela pour décourager les producteurs agricoles nationaux. À ce titre il est intéressant de signaler que de nombreux produits de qualité ont été présentés à la foire gastronomique haïtienne, qui s'est tenue au Champ de Mars du 14 au 17 octobre 2000. Produits qu'on ne retrouve pas normalement sur le marché ou alors à des prix exorbitants. Pourquoi en est-il ainsi? Les contraintes sont nombreuses. Car si tant bien que mal subsiste quelque part un foyer de production, il subit le coût du transport et le mauvais état des routes nationales, l'inexistence même des voies secondaires, etc. De plus rien n'est fait par le secteur privé, tant à la mode, pour organiser de façon moderne la distribution de ces articles et les rendre aussi accessibles à tous. On comprend alors pourquoi le pays est envahi par des produits étrangers qu'on pourrait trouver en Haïti même. Au cours de cette foire nous avons eu le loisir de converser avec certains exposants qui ont avoué qu'il leur avait fallu faire des heures et des heures de route pour participer à cette foire. Quel est donc l'intérêt de cet événement organisé par le gouvernement si ce n'est de promouvoir la production nationale? Autrement, c'est de la pure démagogie.
Face aux protestations contre la vie chère qui se sont intensifiées, le ministre du Commerce Gérald Germain, s'est enfin manifesté. Sortant d'un long mutisme, il n'a trouvé rien de mieux que d'annoncer que sous peu, une commission d'information instituée au ministère du Commerce allait renseigner la population sur les prix! L'on se demande: qu'adviendra-t-il après? Ainsi officiellement informée de la réalité des prix, appartiendra-t-il à la population de faire respecter ces prix? Une application tacite du plan néolibéral empêcherait-elle le ministre et ses collègues concernés de définir un plan cohérent pour faire face à tous ces problèmes qui s'accumulent et rendent impossible la vie quotidienne des familles?