Haïti Progrès
11 au 17 Octobre 2000
Procès de Raboteau:
Vigilance plus que jamais!Le procès du massacre de Raboteau ouvert le vendredi 29 septembre a connu sa deuxième journée le lundi 2 octobre sous la tente installée dans la cour du tribunal civil des Gonaïves. Contrairement à l'ouverture des assises, l'assistance a été moins nombreuse, et un silence relatif a permis aux débats d'avancer d'une certaine façon. Parmi les 22 accusés présents, il y a 12 anciens militaires et 10 membres du FRAPH. Parmi les premiers, on retrouve l'ancien capitaine Castera Cénafils qui commandait la 10ème compagnie cantonnée aux Gonaïves au moment de ce massacre du 22 avril 1994, et le soldat Norélus Mondélus surnommé Saddam Hussein. Se retrouvaient dans le box des accusés: Jean Pierre, alias Jean Tatoune, Joseph Pierre, alias Joe Lucy, et Ludovic Adolphe, alias Manzoune, trois individus en fait des quartiers populaires des Gonaïves, qui avaient profité des émeutes précédant la fuite du dictateur Jean Claude Duvalier en 1986 pour se faire passer pour des militants anti-macoutes.
Sur un total de 59 accusés, 37 seront jugés par contumace, dont Emmanuel Constant réfugié aux Etats-Unis. Celui-ci, de son exil doré dans le Queens à New York, jouait à l'innocent, contradictoirement à ses déclarations incendiaires précédentes. «Ce qu'on se plaît à appeler le massacre de Raboteau, crânait-il, n'est qu'une pure invention Ma conscience est claire (comme de l'eau de chique, sans doute!) Je suis à 100% non responsable d'un quelconque meurtre en Haïti. Je n'ai jamais été un chef d'escadron de la mort Le FRAPH n'était pas un escadron de la mort», a dit l'effronté Constant à l'Associated Press. Son avocat J. D. Larosilière se préparerait à venir en Haïti pour «renforcer» le conseil de la défense. Si Constant, comme il le dit lui-même, croit que «le juge d'un homme est sa conscience», pourquoi se met-il à crier soudainement son innocence pour des crimes dont il se vantait auparavant? S'est-il aussi soudainement rendu compte qu'il pourrait être lâché par ses employeurs comme c'est le cas pour de plus gros poissons que lui?
Le président Préval a pour sa part déploré le fait que le triumvirat Raoul Cédras, Philippe Biamby et Michel François n'aient pas été extradés, et que les documents du FRAPH soient incomplets.
Cependant cela ne devrait point empêcher que la justice sévisse cette fois pour un massacre qui ne manque pas d'éléments étayant l'accusation, avec nombre de témoins et de victimes sur place pour offrir leurs témoignages. Aux Gonaïves la population est très attentive au déroulement du procès et le suit continuellement sur les ondes de certaines stations de radio locales, quand elle ne s'y rend pas directement.
Un important dispositif de sécurité a été déployé qui comprend 100 agents de la Swat Team, 60 agents de l'UDMO et 18 policiers de l'APENA, en sus des policiers administratifs attachés au commissariat de police de cette ville. «Tout un périmètre de sécurité qui délimite la zone où le procès se déroule, la police et la mairie ont placé une série de conteneurs. Ces gens sont très actifs là-bas», a dit satisfaite la coordonnatrice du procès madame Florence Élie. Attitude partagée par le ministre de la Justice Camille Leblanc. Même l'expert indépendant des Nations Unies en Haiti Adama Dieng semble avoir été pris dans cette vague d'optimisme. «J'ai eu le privilège de participer à l'ouverture de ce procès, j'ai été au premier rang. Je peux vous dire que c'était un moment de grande, d'intense émotion car après tant d'années les victimes du massacre de Raboteau, la communauté des droits de l'homme, tous ceux qui sont épris de justice, de liberté semblent voir profiler à l'horizon la justice, la justice marquée du sceau de l'impartialité, de l'indépendance», a-t-il déclaré.
Ce procès dont on dit qu'il durera six semaines, les parents de victimes de massacres à travers le pays, comme ceux de Jean Rabel, le suivent de près, et avec les organisations de droits de l'hommme, espèrent qu'il sera différent de la parodie de justice qu'a été le procès du massacre de Carrefour-Feuilles. On attend les prochaines séances et la fin des assises pour juger si vraiment le doyen du tribunal Me Napéla Saintil va corriger les failles enregistrées lors de ce dernier procès. En tout cas, des organisations de droits de l'homme ont déjà relevé des irrégularités et des faux-pas: le non-renforcement de la partie civile par le ministère de la Justice; les certificats médicaux livrés par Reporters Sans Frontières n'ont pas été certifiés par le ministère de la Santé publique; les constats qui n'ont pas été effectués par le juge de paix. Autant de facteurs pouvant bénéficier indûment aux accusés. Comme l'a dit Charles Suffrat de Kozepèp, le procès de Raboteau est loin d'être ce grand procès qui pourrait tempérer le climat d'impunité dans le pays, tout compte fait.
Une situation d'autant plus inquiétante que l'on retrouve le sénateur Samuel Madistin au sein du conseil de défense des accusés de ce massacre. Madistin a fait valoir les droits des accusés à être défendus et qu'il était avocat stagiaire, qu'il avait été refusé par le ministère public. C'est peu convainquant, et c'est à se demander quels gages a dû offrir Samuel Madistin pour se faire accepter aussi aisément dans leurs rangs par les présumés bourreaux et leurs défenseurs? D'autant plus que ces mêmes individus qui s'étaient lancés aux trousses de Madistin pendant le coup d'État, ne le trouvant pas chez lui, avaient rossé copieusement son père! Qu'est-ce qui vaut au sénateur avocat cette confiance de la part de ces individus? L'alliance au sein de la Convergence démocratique des Partis macoutes s'étendrait-elle jusqu'à prendre parti pour l'impunité? Évidemment ceci, rajouté à d'autres signes, fait redoubler de vigilance les victimes, qui n'ont malheureusement à leur service que deux avocats qui complètent à peine le staff réduit du ministère public face à la nombreuse représentation que se sont assuré les accusés, outre celle de Samuel Madistin!