Actualité politiqueHaïti Progrès
4 au 10 Octobre 2000
La diplomatie haïtienne
dans un état déplorable
(2e partie)La semaine dernière nous avons entrepris cette série sur la diplomatie haïtienne en constatant de prime abord son «état de complète léthargie, sans direction, marquée par une absence totale d'initiative et de coordination». Considérant les cas de sa représentation à l'OEA, en République dominicaine et aux Bahamas, nous avons pu relever des exemples d'insubordination, de complaisance diplomatique, et dans l'administration, de négligence à tout le moins. Sur ce, il nous faut bien reconnaître que cet état lamentable des choses est due au laxisme et souvent à la direction inexplicablement contradictoire du ministre des Affaires étrangères Fritz Longchamp. Nous poursuivons donc cette semaine avec d'autres légations.
Washington - Depuis le départ de Jean Casimir il n'y a plus d'ambassadeur à Washington. Il s'y trouve seulement un chargé d'affaires, Louis Harold Joseph. Une situation ridicule s'il en est, puisqu'il existe plusieurs personnalités qui pourraient être nommées à ce poste, tels par exemple les ambassadeurs actuels à la Jamaïque et en France, respectivement Raymond Valcin et Marc A. Trouillot ou encore l'ex-Premier ministre et ex-ministre des Affaires étrangères Claudette Werleigh. Washington est pourtant sans l'ombre d'un doute le plus important poste diplomatique d'Haïti. Malheureusement il ne s'y trouve ni ambassadeur, ni une équipe et point de mission!
«Il devrait y avoir un ambassadeur dynamique à Washington, pour établir des relations et y faire des amis pour Haïti, s'informer, se mettre en quête d'investisseurs, évaluer les opportunités tant économiques que politiques», nous dit un diplomate accrédité à l'étranger, «Vous ne pouvez pas dépendre d'avocats et de lobbyistes; vous devez avoir un accès direct et crédible. Un ambassadeur reçoit des instructions, mais il prend aussi des initiatives. A Washington il n'y a personne pour prendre des initiatives.»
Nations unies - L'ambassadeur Pierre Lelong est à la tête de cette Mission stratégique depuis les quatre dernières années et demie. S'est-il effectivement acquitté de sa tâche? Les positions qu'il a prises à l'Organisation mondiale ont été généralement timides, dociles. Par exemple, il n'a élevé aucune protestation au sujet des bombardements et des persécutions contre des pays comme la Yougoslavie et l'Iraq. Tandis qu'en l'occurrence cette attitude correspond peut-être aux directives reçues de Port-au-Prince, ce n'est certainement pas toujours le cas. Quelle a été sa réaction quand, au mois de juin dernier, le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan sommait le Conseil électoral haïtien, une institution souveraine, d'«adhérer strictement aux procédures stipulées dans la Loi électorale»? Lelong aurait dû présenter une réplique prompte et ferme, mais il s'est abstenu. «Il est là, mais il n'est point là», résumait une des sources diplomatiques pour cet article. «Il ne prend aucune initiative, ce qui constitue une véritable honte à une si importante mission telle que l'ONU.»
En outre, la Mission diplomatique haïtienne aux Nations unies est de façon criante sous-représentée. Ainsi, à côté du représentant permanent, l'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, on dénombre seulement un ministre conseiller, quatre conseillers, et un attaché. Par contre, la République dominicaine dispose d'un représentant permanent, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, d'un ambassadeur pour les affaires économiques, de huit ambassadeurs, représentants permanents suppléants, de quatre ministres conseillers, de trois conseillers, de trois premiers secrétaires, de deux troisièmes secrétaires, et de deux attachés.
Pour terminer, certains diplomates s'interrogent sur les affinités politiques de l'ambassadeur Lelong. Celui-ci a cependant nié une allégeance quelconque à l'OPL ou à Gérard Pierre-Charles, avec qui il était proche quand ils vivaient tous les deux à Mexico, où Lelong fut par la suite nommé ambassadeur. On lui doit le bénéfice du doute, mais sa prestation aux Nations unies n'a point été exemplaire.
Cuba - Pierre Lelong est aussi Ambassadeur à Cuba. Est-ce là quelque chose de sensé? Les Etats-Unis maintiennent contre Cuba un embargo commercial et sur les voyages à destination de ce pays de façon presque totale, de sorte qu'il est pratiquement impossible de voyager régulièrement de New York à La Havane. Ces deux villes sont aussi distantes l'une de l'autre de plus de 2500 kilomètres.
Mais il y a mieux ou pire que cela. L'ambassadeur accrédité à Cuba devrait être «un modèle d'Haïtien progressiste, un homme de principes, dévoué, et doté d'une capacité de comprendre la situation de Cuba», suivant les termes d'un diplomate haïtien. Bien au contraire, sur place c'est le conseiller William Exantus, qui s'occupe de l'ambassade et qui mène le bal; «un homme de droite qui n'a que faire du gouvernement socialiste de Cuba», disait une source diplomatique. Il y a aussi Michel Casimir, frère de Jean Casimir, Attaché Culturel, et qui se retrouve à ce poste comme un éléphant dans un magasin de faïence, comme ont pu le constater nombre de visiteurs. Pendant ce temps, alors que le gouvernement cubain avait manifesté son désir d'offrir à titre gracieux à Haïti un local pour l'ambassade, les responsables haïtiens préfèrent débourser 8000 dollars par mois pour un siège plus «prestigieux».
Curaçao - Cette mission illustre une fois de plus la mauvaise gestion des ressources diplomatiques. Quelques milliers d'Haïtiens seulement vivent à Curaçao mais il y a un consul et deux vice-consuls. Tandis qu'aux Bahamas où l'on compte plus de 100 000 Haïtiens, seulement un vice-consul y est assigné actuellement.
Italie - Au début de cette année, alors que le gouvernement haïtien connaît une crise financière, le chargé d'affaires Jean Walnard Dornéval a fait l'acquisition d'une maison de plus de 5 millions de dollars U.S. pour en faire sa résidence et le siège de l'ambassade, aux dires d'un diplomate haïtien. Comment peut-on justifier une telle dépense pour ce qui n'est en réalité qu'un simple avant-poste diplomatique? En outre, l'Italie a reçu à titre gracieux un terrain situé au Bicentenaire pour la construction éventuelle d'un siège diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères haïtien ne pourrait-il pas chercher à obtenir la réciprocité?
Plusieurs autres ambassades et consulats se signalent par la mauvaise administration, les nominations inappropriées, la complaisance, la léthargie ou le népotisme, et notre survol fournit une idée de l'ampleur du problème.
Incidemment signalons, quitte à revenir là-dessus en une prochaine occasion, qu'il n'y a point non plus d'ambassadeur à Ottawa, un ministre conseiller étant toujours en charge à cette non moins importante mission au Canada depuis la mort de l'ambassadeur Emmanuel Ambroise.
Le ministre des Affaires étrangères Fritz Longchamp est en grande partie responsable de cette situation. Il y a d'abord la question des postes clés qui sont confiés à des individus pour le moins douteux. Nous avons examiné le cas de Guy Pierre et de Ricot Dorméus (voir Haïti Progrès, Vol. 18 Nº 28, 27/09/2000). On peut également mentionner la nomination par Longchamp de Guy-Marie Louis comme directeur du Département international, responsable d'important dossiers en rapport avec l'ONU et l'OEA. Louis fait partie du ministère des Affaires étrangères depuis l'époque de la dictature des Duvalier. Bien sûr, ce n'est peut-être pas là une raison pour procéder automatiquement à son renvoi, mais comment comprendre qu'un poste aussi important lui soit confié?
Il semble que Longchamp, jugeant sans doute disposer «de bonstechniciens», se sente plus confortable, entouré des anciens diplomates, plutôt que de faire l'effort de préparer une nouvelle génération de diplomates.
Ce conservatisme, pour ne pas dire cette complaisance, ne conduit nulle part ou plutôt condamne la diplomatie haïtienne à perdurer dans la médiocrité et la corruption qui la caractérisent depuis de très longues années.
Il apparaît évident que Longchamp n'a aucune idée des priorités, ni des besoins véritables pour le déploiement du personnel diplomatique sur l'échiquier international. Des ambassades et consulats clés sont sous-représentés ou manquent de ressources financières tandis que dans d'autres Missions purement protocolaires, on retrouve une pléthore de ronds-de-cuir et de «chauffeurs de chaises».
Les Affaires étrangères haïtiennes sous la «poigne» de Longchamp ont été par-dessus tout marquées par une absence totale de suivi, d'affirmation et de volonté pour exposer et défendre le cas d'Haïti devant l'opinion nationale et internationale. Longchamp paraît préférer se complaire dans cette sorte de «nonchalance». À titre d'exemple, cette réponse qu'il faisait deux ans auparavant à l'ambassadeur de Washington en Haïti Timothy Carney qui avait déclaré alors avec arrogance que l'île de La Navase «est sous la souveraineté américaine» et que en dépit du fait qu'Haïti la réclamait «en donnant les faits historiques, notre point de vue est supérieur aux autres» (voir Haïti Progrès, Vol. 16 Nº 26,16/09/98). La réponse de Longchamp était tout à fait mièvre: «Pour ce qui concerne le gouvernement, La Navase fait partie du territoire national.» Longchamp se contredisait ensuite, en déclarant que quand Washington avait envoyé une expédition sur cette île «c'est aux autorités haïtiennes qu'ils avaient demandé l'autorisation», pour rajouter peu de temps après au sujet de la même expédition: «Nous n'en avons jamais entendu parler; nous l'avons écouté dans la presse comme tout le monde.» (!)
Plus récemment, face à la campagne internationale lancée en vue de discréditer les élections du 21 mai dernier, la défense présentée par Longchamp manquait tout à fait de conviction. En fait, des sources au sein du ministère des Affaires étrangères indiquent qu'au cours d'une réunion avec son personnel, Longchamp exprimait son accord avec les conclusions d'Orlando Marville, chef de la mission des observateurs de l'OEA en Haïti. En effet, cette information est corroborée par le fait que des instructions avaient été passées à toutes les missions haïtiennes de cesser la publication des résultats des élections du 21 mai. En résumé, l'action de Longchamp se révèle néfaste dans la plupart des domaines.
Il faut pourtant, particulièrement dans les circonstances actuelles, une politique étrangère très active. La campagne de discrédit concernant les élections haïtiennes devrait être contrée et dénoncée avec fermeté.
Au moment où l'on achevait cet article, la délégation de l'OEA était en Haïti et pas un mot exprimant la position du gouvernement n'est venu du ministère des Affaires étrangères.
La politique des Affaires étrangères ne peut plus consister en une politique de marronnage, comme si le fait d'ignorer ou de minimiser les attaques étrangères atténueront les dégâts. De telles attaques doivent être contrecarrées énergiquement. Par ailleurs, la politique étrangère devrait être conduite de façon à informer et à impliquer le peuple haïtien. À ce titre, on peut citer l'exemple de Cuba; comme lors du kidnapping du jeune Elian Gonzalez, où la population s'est mobilisée pour exiger son retour. Le gouvernement cubain offre au peuple des espaces et des moyens pour exprimer ses griefs, poser des questions et faire part de ses opinions.
La politique étrangère haïtienne, de fait le gouvernement lui-même au complet, devrait pouvoir adopter une attitude semblable. Après tout, la «participation» n'est-elle pas l'un des trois axes («3 wòch dife») de Lavalas?
Nous devons mettre fin à cette époque où les intérêts du peuple sont négociés dans des corridors, derrière des portes closes et sous la table. Finalement le pays doit rompre avec l'ombrageuse tutelle de Washington, créer de nouvelles ouvertures et construire des ponts avec de nouveaux alliés comme par exemple les pays scandinaves, l'Afrique et la Chine.
Haïti a besoin d'une politique étrangère cohérente, active et claire. Il faut en finir avec ce temps où les diplomates ne sont rien de plus que des dilettantes grassement rémunérés qui passent leur temps au téléphone à bavarder entre eux en buvant leur café. Haïti doit être défendue et le ministère des Affaires étrangères constitue l'avant-garde en cette matière. Veillons à ce qu'il soit nettoyé et renforcé.
NOTE - Une erreur s'est glissée dans notre précédent article sur la Diplomatie haïtienne parue dans cette même page 6. En effet dans la deuxième colonne (13e ligne), nous notions «(sic)» après «notes verbales» alors qu'il s'agit bien là de l'expression consacrée en langage diplomatique.