Actualité politiqueHaïti Progrès
27 Septembre au 3 Octobre 2000
La diplomatie haïtienne
dans un état déplorable
Ie partieIl est clair et net aux yeux de tous que la diplomatie haïtienne se trouve depuis les quatre dernières années dans un état de complète léthargie, sans direction, marquée par une absence totale d'initiative et de coordination.
De façon générale, tout cela se fait aux dépens du pays et se manifeste tout simplement par une série d'occasions ratées dues à l'insouciance du ministre Fritz Longchamp, au timon des Affaires étrangères. Cependant, à présent la situation est devenue beaucoup plus critique. Car tandis que Washington et certains putschistes travaillent d'arrache-pied à discréditer les dernières élections et à isoler diplomatiquement le pays, ce manque de vision et d'action, cette irresponsabilité ont des conséquences plus graves.
En outre, les postes clé de la diplomatie haïtienne sont aux mains de diplomates qui sont soit des hommes de l'opposition, soit d'anciens sbires de la dictature des Duvalier, ou les deux à la fois. Il en résulte que la diplomatie haïtienne est, de fait, infiltrée au plus haut échelon par des diplomates hostiles au gouvernement même qu'ils sont censés représenter.
Cette question a été tout récemment mise en relief, au mois d'août dernier, lorsqu'un mémorandum interne émis par Guy Pierre, le Chargé d'affaires haïtien à l'OEA, et destiné au ministre Longchamp a été divulgué de façon non-officielle. «Le Conseil permanent [de l'OEA] veut aider le gouvernement à corriger les erreurs des élections du 21 mai pour pouvoir construire l'avenir», écrivait Pierre, un membre de longue date de l'OPL. «Je ne peux pas le défendre. Ce, pour deux raisons. Premièrement, parce que je constate comme tous (sic) le monde que la situation actuelle a pour origine immédiate la non application de l'article 64 de la loi électorale de 1999, deuxièmement, parce que je reste convaincu, comme je vous l'ai déjà dit dans plusieurs notes verbales (sic) et comme je l'ai dit également au chef de l'État en votre présence, que c'est seulement en reprenant les "erreurs du 21 mai" que l'on peut édifier de manière durable les institutions politiques dont le pays a besoin pour remettre en marche son économie et améliorer le niveau de vie du peuple.»
Pierre continuait en faisant valoir qu'Haïti devait se plier aux diktats de l'OEA, sinon «la situation s'aggraverait automatiquement. Car le reste de la communauté internationale suivrait la ligne d'action de l'OEA. Le pays se serait alors isolé du reste du monde. Or, tout responsable politique, tout citoyen a pour devoir, face aux circonstances actuelles, de pousser la nation à se rapprocher de la communauté internationale. Et cela sans mettre en péril la souveraineté nationale. D'ailleurs, nous devons abandonner une certaine pratique politique pour penser la question de la souveraineté nationale dans une nouvelle perspective historique.» On laissera le lecteur juger de la conception de la souveraineté nationale de monsieur Pierre à travers les méandres de son discours. Il terminait en demandant à Longchamp d'amener le président et le Premier ministre à «faire preuve de flexibilité» parce que «le pays en a besoin.» Si on comprend bien Pierre prenait en mains par un coup d'état diplomatique, les destinées du pays en se plaçant au-dessus de tout le pouvoir exécutif. Puis finalement, dans une vaine tentative de justifier son insubordination, il concluait: «Je suis un fonctionnaire. J'attache un grand respect aux règles administratives. Mais à condition, comme je vous l'ai dit hier soir au téléphone, que ces règles n'aillent pas à l'encontre de la morale politique. En d'autre termes je refuse de respecter toute règle administrative qui ne prend pas en compte le mouvement de l'histoire ou qui tend a entraver ou freiner le développement de la nation. Je veux dire concrètement par la que je ne peux défendre dans une enceinte internationale la position qui apparaît dans le texte d'Haïti.»
Cependant, l'aspect le plus choquant de cette mutinerie réside dans le fait que Longchamp eût tenté de la passer sous silence et de ne pas démettre le fonctionnaire. Ce ne fut qu'après la fuite dans la presse du document en question que Préval fut mis au fait de cet acte d'insubordination, qu'il obligea Longchamp à révoquer Pierre. Pour couronner le tout, Guy Pierre était remplacé par nul autre que Ricot Dorméus, un ex-Jean-Claudiste, engagé aux Affaires étrangères sous le régime des Duvalier. Ce Dorméus était si «fidèle» à son job qu'il est resté à travailler au ministère des Affaires étrangères pour les putschistes d 199 à 1994, pendant toute la période du coup d'État. Et c'est lui le diplomate choisi par Longchamp pour défendre les intérêts d'Haïti à l'OEA!
Préalablement à cette promotion, Longchamp maintenait Dorméus comme directeur des affaires politiques dans son ministère, en charge de dossiers délicats et critiques concernant le FRAPH, l'OEA, et la Commission mixte haïtiano-dominicaine. Ce bref épisode offre un avant-goût des problèmes qui accablent la diplomatie haïtienne. Mais, pour avoir une vision complète de l'étendue du désastre, du niveau de désorganisation, de corruption et d'intrigues faisons un bref tour de quelques unes des légations d'Haïti à l'étranger.
République Dominicaine- Un véritable désordre règne à l'ambassade d'Haïti à Santo Domingo. Selon des sources diplomatiques haïtiennes, il y a des irrégularités dans la gestion financière, dans l'émission des passeports, et la tenue des dossiers que constituent les rapports diplomatiques, économiques et politiques que l'ambassade doit faire parvenir à Port-au-Prince. Quant au personnel, des 32 employés de l'ambassade, 22 sont des citoyens dominicains y compris le comptable. «Beaucoup de personnes du corps diplomatique et du ministère des Affaires étrangères ont critiqué le fait que le coeur même de l'ambassade haïtienne à Santo Domingo, c'est-à-dire, l'administration et la comptabilité, est aux mains de Dominicains», nous a déclaré un fonctionnaire haïtien sous le couvert de l'anonymat. «Pour des raisons politiques et de sécurité, ces postes devraient être occupés par des Haïtiens.» De plus, les employés dominicains, plutôt que d'être employés selon les lois haïtiennes, comme il est de coutume, ont des contrats de travail de 5 ans, comme stipulés dans la législation dominicaine. Ils ne peuvent être révoqués ni mis à pied. En dépit de la grande et constante importance de la représentation diplomatique en République dominicaine, il n'y a pas d'ambassadeur, seulement un chargé d'affaires, André Dortonne, considéré lui aussi par plusieurs de ses collègues comme aligné politiquement sur l'OPL.
Le président Préval a été mis au fit des problèmes à l'ambassade dominicaine lors de sa visite au mois d'août dernier. Tout d'abord, la présentation folklorique organisée par l'ambassade était, suivant les mots mêmes d'un diplomate, une «honte nationale». Puis il fut informé des problèmes administratifs et réclama alors une enquête. Au début du mois de septembre, une délégation de 5 membres du ministère des Affaires étrangères. Formée de: Jean-Robert Hérard, conseiller spécial du ministre, Joseph Oliva Franklin, directeur général, et Joseph Martin, chef du personnel, se présentait à cette ambassade. «Le désordre était comme ils s'y attendaient, peut-être pire. Ils ont estimé que la situation était pour le moins chaotique.»
Cette évaluation ne rassure point étant donné les revenus appréciables générés par les consulats d'Haïti en République Dominicaine. Il s'agit, pour les passeports uniquement, d'une somme oscillant entre 15 et 20 mille dollars; 15 mille pour les visas ; et des milliers de plus pour les multiples services consulaires de toutes sortes. Notons qu'un reçu doit être émis pour tous les revenus consulaires, et envoyé à la DGI, en Haïti. Cette règle est-elle suivie? Le rapport de la mission d'enquête nous le dira peut-être!
Bahamas- Un autre cas d'irrégularités et de négligence, selon des sources bien informées. Le Chargé d'affaires Joseph Étienne est à ce poste depuis plus de 9 ans. Une aberration, suivant les normes diplomatiques. Dans la plupart des pays, les ambassadeurs et consuls sont assignés dans un pays au maximum pour une durée de 4 ans.
L'un des points cruciaux dans l'administration de cette ambassade, c'est d'abord la question des passeports. Le service est terrible; il faut au moins trois à quatre mois pour obtenir un passeport. Pourquoi ce délai?
Ensuite, à Washington ou à Miami, on paie 60 dollars pour un nouveau passeport mais à Nassau, là où les Haïtiens sont en grande majorité très démunis, le coût en est de 75 dollars. Les 15 dollars supplémentaires par passeport sont retenus pour l'administration de cette mission.
Dans un mémorandum datant de 1998, et obtenu par Haïti-Progrès, les Bahamas étaient le 4e plus grand émetteur de passeports (après New York, Miami et Santo Domingo). Environ 10 mille passeports ont été émis en 1999. Ajoutez à cela, les services consulaires qui peuvent aller jusqu'à 50 dollars par acte, un revenu annuel d'environ 60 mille dollars... Au lieu d'être envoyés à la DGI à Port-au-Prince, ces montants sont utilisés pour les dépenses de l'ambassade et du consulat. Sans compter les US $300 000 dollars que l'ambassade reçoit annuellement du gouvernement haïtien pour ses activités.
Ainsi, pour l'année 1999, les revenus de l'ambassade des Bahamas étaient de l'ordre d'un demi million de dollars US. Mais jusqu'à tout récemment les trois comptes bancaires de la mission étaient « gérés uniquement par le Chargé d'Affaires» Joe Etienne, une anomalie signalée dans un rapport interne de 1997 du ministère des Affaires étrangères. «Deux de ces comptes sont en dollars américains dont l'un est au nom de l'Ambassade et l'autre au nom privé du Chargé d'Affaires», lit-on dans ce rapport. «Il paie les employés dans ce compte.» Payer les employés de l'ambassade à même un compte personnel? et ce, durant neuf ans?
Ce n'est qu'à peine quelques semaines plus tôt que les comptes ont été mis au nom de l'ambassade, trois ans après la rédaction du rapport!
En dépit d'un budget plutôt impressionnant l'ambassade haïtienne au Bahamas manque de personnel, les lieux sont délabrés. «La Mission n'a pas de véhicule, pas suffisamment de chaises à la salle d'attente pour les ressortissants, un seul ordinateur, le tapis de l'Ambassade est dans un état lamentable», écrivait l'ex-consul Pierre Richard Cajuste à Joe Etienne le 24 mars 2000. «Au cours du mois de février, le téléphone et le câble de télévision ont été débranchés pour non-paiement. Il faut mentionner également que l'Ambassade n'est pas branchée à l'Internet, il n'y a pas d'abonnement de journaux ou de magazines et aucune assurance de santé,... D'où absence d'informations sur les grands dossiers diplomatiques, consulaires et politiques du monde, incapacité de visiter les autres îles de l'archipel. De plus, vous avez réduit le personnel de soutien de l'Ambassade à cinq personnes qui sont vos employés. Vous avez nommé une dactylographe très peu crédible qui n'a même pas de documents légaux du pays de siège.»
Tout comme la série des 6 consuls avant lui, Cajuste, a été transféré au mois de mai à cause de conflits avec Étienne. Au mois d'avril, le vice-consul pour les îles Turks & Caicos, Delan Joseph était aussi transféré à la Guyane, à cause de différends avec Étienne sur des questions administratives.
(À suivre)
27 Septembre 2000
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