Haïti Progrès
27 Septembre  au 3  Octobre   2000


De Krome à Haïti
Une autre victime de l'INS...

Après quatre jours passés à dormir sur le sol de ciment humide et froid d'une cellule au commissariat de police de Delmas 62, Claudette Étienne décédait le 10 septembre à l'âge de 44 ans. Elle venait d'être déportée après avoir vécu 20 années aux Etats-Unis, où elle avait fui en juin 1980, sous le régime du «président à vie» Jean-Claude Duvalier. Elle avait 23 ans quand elle s'était embarquée dans un voilier, comme tous les boat-people, de ce port du nord-ouest d'Haïti, Jean-Rabel.

Par miracle elle avait réussi la traversée et finalement elle avait pu obtenir le statut de résidente légale en Floride, où elle avait tout essayé pour subvenir à ses besoins, travaillant d'abord comme ouvrière agricole, puis comme vendeuse ambulante de bijoux, etc. Elle avait deux fils, Williams et Bepe âgés respectivement de 7 et 8 ans, tous les deux citoyens américains, avec qui elle vivait ainsi que son concubin Wilfrid Chérubin dans le quartier de Little Haiti, à Miami.

En 1997 le couple avait eu une dispute au cours de laquelle, selon le dossier des plaintes de la police de Miami, Chérubin avait allégué que Claudette avait brandi un tesson de bouteille contre lui. Condamnée à une année de probation, Claudette s'était acquittée des conditions de sa probation en suivant un programme de «counseling». En juin 1999 un policier non identifié déclara avoir acheté de la cocaïne de Claudette, près du domicile de celle-ci à Miami. Elle fut déclarée coupable, mais le juge décida de ne pas recourir à une peine d'emprisonnement et lui imposa une année de probation afin qu'elle puisse demeurer à la maison prendre soin de sa famille.

Claudette devait voir son agent de probation le 10 février 2000. Elle se rendit au rendez-vous accompagnée de son époux. Les officiers de l'Immigration et du Service de naturalisation (INS) l'attendaient. Ils l'arrêtèrent, mettant en application les cruelles lois de l'Immigration de 1996 selon lesquelles les résidents étrangers reconnus coupables d'un délit sont sujets à la déportation immédiate.

Durant les sept mois qui suivirent, Claudette fut emprisonnée au centre de détention de Krome dans les Everglades, à Miami et au centre de détention de Key West. Elle écrivait des lettres poignantes à son mari et appelait désespérément aux bureaux de l'INS, leur demandant de la relâcher, pour qu'elle rejoigne ses enfants. Tandis qu'elle se trouvait à Krome, Chérubin lui rendit visite.

Le 6 septembre dernier, Claudette Étienne fut enchaînée aux poignets et aux chevilles par les gardiens de prison et déportée vers Haïti. À son arrivée, elle fut, en compagnie de plusieurs autres déportés, emprisonnée par la Police nationale qui répartit les captifs dans plusieurs commissariats de la région métropolitaine et de Pétion-Ville et ailleurs dans le pays.

Les conditions de détention sont horribles. Un journaliste qui visitait la semaine dernière la cellule du quartier général de l'Anti-Gang situé dans le centre-ville de Port-au-Prince a pu observer une scène semblable à celle que présentaient les navires négriers. Dans une cellule de ciment de douze pieds par quinze, étaient entassées environ quarante personnes, recroquevillés en rangs serrés, les genoux touchant le menton. Il n'y a ni toilette ni évier et aucun espace pour se coucher. L'air est saturé avec l'odeur de sueur et d'excréments et la température peut atteindre 105 degrés Farenheit.

C'est dans ces conditions que Claudette se trouvait emprisonnée. Aucune nourriture n'est servie aux prisonniers qui doivent compter sur des membres de leur famille, quand ils en ont. Claudette, qui était originaire des Cayes, n'avait pas de famille et était forcée de s'en remettre à la générosité occasionnelle des autres prisonniers ou d'un policier.

Dans la matinée du vendredi 8 septembre, elle avait pu rejoindre au téléphone son mari à Miami pour lui demander de lui envoyer un peu d'argent. Celui-ci lui envoyait 150 dollars par la maison de transfert Boby Express. Malheureusement c'était trop tard, car Claudette avait dû boire l'eau du robinet remplie de micro-organismes pathogènes contre lesquels elle n'était plus immunisée après avoir passé une vingtaine d'années aux Etats-Unis.

Comme la plupart des nouveaux déportés, elle fut prise de diarrhée. Le lendemain, elle vomissait, avait de la fièvre, et se plaignait de douleurs atroces au ventre. Elle supplia alors, aidée par d'autres prisonniers, les policiers de lui faire voir un médecin. Mais c'est seulement au moment où elle agonisait qu'elle fut finalement transférée, le dimanche matin 10 septembre, à l'hôpital général où elle rendait l'âme, quelques heures plus tard.

La mort de Claudette Étienne met en relief la cruauté de la politique de déportation de l'INS suivant laquelle les autorités des Etats-Unis expulsent des résidents légaux qui, bien souvent, n'ont aucune famille en Haïti et assez souvent ne parlent même pas créole. De même qu'en Haïti les déportations sont un élément de déstabilisation pour d'autres pays à travers l'Amérique latine et les Caraïbes qui subissent de fortes pressions pour recevoir les flux de déportés. Pour compliquer encore plus les choses, la population locale voit en ces déportés des hors-la-loi. Bien entendu, quelques uns parmi eux peuvent être des criminels endurcis. Mais quand on renvoie dans un pays comme Haïti des gens qui n'ont aucune connaissance ni des lois ni de la culture, ni des coutumes et qu'ils sont forcés de survivre dans les rues de Port-au-Prince, il n'est pas étonnant que certains se joignent aux gangs de criminels.

Cependant, la plupart de ces déportés sont des gens comme Claudette qui ont été avalés par le système judiciaire des États-Unis, la plupart du temps parce qu'ils sont pauvres, noirs ou immigrants. Tout comme Claudette. Beaucoup d'entre eux n'ont jamais connu la prison.

Cette situation met le gouvernement haïtien face à un dilemme. Avec l'insécurité qui atteint des sommets, il ne peut pas se permettre de relâcher indistinctement tous les déportés, même ceux qui ont déjà purgé leurs peines aux Etats-Unis. Et en même temps il fait face à des difficultés dans le processus pour les évaluer à cause des contraintes financières et logistiques. En outre, conséquemment aux coupures dans l'aide étrangère, même si la situation dans les prisons s'est améliorée depuis la fin du coup d'État il y a six années, elles sont toujours surpeuplées et manquent de services de base et de mobiliers, tels la nourriture et des lits.

Depuis le 26 juin, ce sont 308 de ces déportés qui sont arrivés en Haïti, dit le commissaire de police Michael V. Lucius, qui est chargé de déterminer qui doit être gardé en prison et qui doit être relaxé. Seulement près d'«une trentaine» des déportés ont été libérés, ajoute-t-il. 213 autres arriveront dans les prochaines semaines, et d'autres suivront...

Entre-temps, beaucoup d'entre eux ne survivent en prison que grâce à la charité ou aux efforts déployés par l'organisation Chans Alternativ, une ONG qui s'occupe d'un programme de réhabilitation pour les criminels déportés en Haïti. La semaine précédant la mort de Claudette Étienne, Chans Alternativ avait élaboré les conditions dans lesquelles vivaient les déportés «criminels» en Haïti dans un témoignage écrit présenté à une audience de l'INS, qui stipulait prophétiquement que «le résultat d'une discrimination intensive et de la détention illégale est que des personnes mourront vraisemblablement pendant ou peu de temps après leur détention, en conséquence directe du traitement dégradant et des conditions insalubres». Quelques semaines plus tôt un autre déporté décédait presque immédiatement après sa libération.

Deux semaines après la mort de Claudette Étienne, la Police n'avait pas procédé à l'autopsie ni non plus informé sa famille. Le 22 septembre, un journaliste d'Haïti-Progrès apprenait à Chérubin la mort de sa femme. Et la jeune fille qui répondait au téléphone, d'une voix anxieuse demandait: «Est-ce qu'elle va bien? Y a-t-il quelque chose qui ne va pas?»

Certainement quelque chose ne va pas. Trois mois seulement auparavant, le 20 juin, Claudette Etienne, matricule #A24-673-954, écrivait à l'officier Morales, en charge des déportations à Krome, pour lui demander sa mise en liberté: «Je vous en prie, veuillez reconsidérer mon cas. Je suis encore avec mon mari et nous sommes toujours amoureux l'un de l'autre. Nos deux enfants sont ici à Miami et habitent avec lui. Il travaille et les petits vont à l'école élémentaire à Miami. Mon crime consiste uniquement en une discussion avec mon mari et nous nous sommes réconciliés. Pour la question de la drogue, c'est parce que j'avais besoin d'argent pour mes enfants. J'ai fait quelques erreurs et je ne les referai plus. Je regrette. S'il vous plaît, reconsidérez mon cas. Mes enfants me manquent terriblement.»

Une visite au commissariat de Delmas 62, le week-end dernier nous a montré que les prisonniers étaient toujours sans nourriture, à part le peu que pouvait tenter de leur procurer Chans Alternativ qui ne dispose pour sa part que de moyens très modestes et très limités.

Pour obtenir plus d'informations concernant la situation des déportés en Haïti, contactez Chans Alternativ à altchance@aol.comou appelez en Haïti au (509) 404-1545. Ceux qui voudraient contribuer aux dépenses pour les funérailles de Claudette Étienne peuvent faire parvenir un chèque à Wilfrid Chérubin, P.O. Box 370842, Miami, Fl 33137 USA.

Mara Delt

www.haitiprogres.com     27 Septembre 2000          http://www.haitiprogres.com/Archiv.htm