Haïti Progrès
20 au 26 Septembre 2000
Quelles «concessions»
Anthony Lake réclame-t-il?Une nouvelle mission de médiation de l'OEA est attendue à Port-au-Prince le vendredi 22 septembre prochain afin, dit-on, de faciliter le dialogue entre les secteurs impliqués dans la crise post-électorale haïtienne. Elle sera conduite par le numéro 2 de l'organisation régionale, Luigi Enaudi, avec notamment pour tâche de chercher à renforcer le processus démocratique avant la réalisation des élections présidentielle et sénatoriales partielles fixées pour le 26 novembre. Le chancelier haïtien Fritz Longchamp a exprimé la bonne volonté du gouvernement: «Nous sommes en pleine discussion. Nous allons nous asseoir pour discuter. S'il n'y avait pas de discussion, ils ne viendraient pas», a-t-il dit. Mieux encore, Haïti aurait voulu dialoguer avec une mission de l'OEA, après «une très dure rencontre» que la secrétaire d'Etat des Etats-Unis Madeleine Albright a eue avec le président haïtien René Préval en marge du Sommet du millénaire à New York. «A ce moment-là ils (les Haïtiens) n'avaient pas répondu. Ce n'est que dans les jours suivants que nous avons appris des Haïtiens qu'ils voulaient voir revenir l'OEA... Nous ne pouvons pas dire que nous avons un engagement à coopérer mais ils veulent encore parler avec l'OEA», a cru devoir expliquer un officiel du Département d'Etat. Ce dernier a prétendu que Washington ne dictait pas comment Haïti devrait organiser ses élections, mais est prêt à suivre une décision de l'OEA à ce sujet. Sachant les rapports de servitude de l'OEA envers les Etats-Unis, on peut parier que cette décision est déjà connue du maître.
Pourquoi l'envoi d'une nouvelle mission de bons offices de l'OEA en Haïti puisque la première dirigée par le secrétaire général César Gaviria en personne avait fixé une position qu'on croyait définitive: le dialogue entre les Haïtiens pour éviter la répétition lors de la présidentielle des problèmes ayant marqué les élections du 21 mai? Est-ce pour faciliter ce dialogue ou bien s'agit-il là d'une évolution de la position de l'OEA dans le dossier haïtien?
Entre-temps arrivait justement, au début de cette semaine, dans la capitale haïtienne une délégation de la Maison-Blanche composée notamment de Anthony Lake, Donald Steinberg et Arturo Valenzuela en vue, annonçait-on, de s'informer de la conjoncture politique haïtienne. Elle a rencontré le président René Préval et les leaders de l'opposition qui ont réitéré leur demande d'annulation du scrutin du 21 mai. En fait, alors que les nombreux émissaires étrangers invoquent continuellement le dialogue qui doit avoir lieu, l'opposition se montre de plus en plus farouche dans son intransigeance. «Nous ne sommes pas contre le principe du dialogue mais nous ne voyons aucun dialogue qui nous mènera à accepter d'aller aux élections du 26 novembre. Nous cautionnerions ainsi les élections du 21 mai», a dit Victor Benoît du Conacom, membre du Groupe de Convergence.
Peu de jours auparavant, la secrétaire d'Etat Madeleine Albright s'était entretenue avec des diplomates des pays dits amis d'Haïti - Canada, Chili, France, Argentine, Venezuela - dans l'objectif de porter Haïti à renforcer le processus démocratique avant la tenue de l'élection présidentielle. Avant elle, l'ambassadeur des Etats Unis à l'OEA, Luis Lauredo avait accusé les autorités haïtiennes de manque de volonté de résoudre les «sérieuses irrégularités et déficiences» qui auraient caractérisé les élections législatives. «A moins d'un changement substantiel, les Etats-Unis ne soutiendront pas les élections présidentielles et législatives du 26 novembre, financièrement ou à travers des missions d'observation», avait précisé Lauredo. Ce dernier a rappelé la décision de son gouvernement de ne plus canaliser l'aide à Haïti qu'à travers les organisations non gouvernementales et le secteur privé. «Nous autres c'était notre position parce que nous avons dit de ne pas prendre des sanctions contre le peuple haïtien, eh bien ce sont ces messieurs qui ont commis des crimes de lèse démocratie, de lèse-suffrage universel, eh bien ce sont eux qu'il faut pénaliser», a déclaré le porte-parole de l'OPL Sauveur Pierre Etienne qui n'en finit pas au nom de son parti de demander de façon sibylline des sanctions contre le pays. Il ne faisait en effet que répéter ce qu'avait dit son chef Gérard Pierre-Charles qui, suite à la rencontre du Groupe de Convergence avec la délégation conduite par Anthony Lake, déclarait que le Groupe réclamait «une fois de plus l'annulation des élections du 21 mai et la démission du président Préval...» Rien de moins! Il faut dire que l'envoyé de la Maison-Blanche ne s'est pas embarrassé pour encourager ses protégés dans la voie qu'ils ont empruntée, sans doute pour entretenir l'instabilité actuelle et rendre le gouvernement haïtien plus réceptif à des pressions de toutes sortes. La semaine dernière justement nous posions la question en manchette, à savoir si le chantage avait pris fin? La réponse nous est fournie par les propos tenus par Lake qui déclarait que le gouvernement des Etats-Unis ne comptait pas reconnaître la validation des présidentielles de novembre prochain si aucune entente n'était convenue entre les protagonistes haïtiens...» En quoi devrait consister cette entente et sur quoi devrait-elle porter? À en croire un membre de cette opposition, Evans Paul qui voudrait en profiter pour tirer sa propre épingle du jeu en se montrant plus «accommodant», pour ne pas dire «impartial», il s'agirait de «concessions que doivent faire et le gouvernement Lavalas et l'opposition pour dénouer la crise». En fait, qui entretient cette «crise», cette instabilité tandis que la situation économique continue à se détériorer sinon cette opposition et ses tuteurs de la «communauté internationale»?
Pour sa part, l'ambassadeur Lauredo est même allé plus loin que ses pairs et son propre gouvernement, indiquant que le gouvernement haïtien devrait satisfaire les demandes de la communauté internationale. Entre autres, il lui faudrait «reprendre» les élections du 21 mai. «Il n'est pas acceptable de s'engager dans une élection présidentielle en novembre avec le même Conseil électoral dont l'indépendance a été mise en question par tous les observateurs internationaux», a-t-il conclu. En fait de Lake à Lauredo, il s'agit d'une ingérence flagrante dans les affaires internes d'un pays, alors qu'il y a à peine une semaine tous les chefs d'État et de gouvernement contresignaient la Déclaration finale du Sommet du millénaire condamnant justement ce comportement (voir la Déclaration en pages centrales). Bien sûr ce n'est pas la première ni la dernière fois que les grandes puissances violent les traités, chartes et autres, mais Lake, Albright ou Laredo auraient pu attendre quand même que l'encre ait fini de sécher!
Ces va-et-vient de l'OEA en Haïti ajoutés aux actions d'Albright, aux déclarations de Lauredo, aux bonnes dispositions des autorités haïtiennes à recevoir une nouvelle mission de l'OEA, laissent présager que l'on pourrait s'acheminer vers des concessions du régime Lavalas. A quelles fins? Puisque d'une manière ou d'une autre, l'opposition impopulaire ne peut pas honnêtement gagner les élections du 26 novembre 2000.