Haïti Progrès
13 au 19  Septembre   2000


Duvalier et duvaliéristes pointent le museau

Voyant les «démocrates» faire alliance et former une Convergence avec les néo-duvaliéristes en Haïti, les nostalgiques du macoutisme réfugiés aux États-Unis semblent vouloir reprendre du service. L'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier sera bientôt de retour en Haïti et posera sa candidature à la présidence aux prochaines élections, selon plusieurs de ses sbires réunis à Brooklyn le 10 septembre dernier. Si Duvalier ne prend pas le pouvoir à travers des élections, il le prendra par d'autres moyens, toujours d'après ces duvaliéristes présents à ce meeting. Ils étaient environ 100 au Tropical Reflections Night Club situé au 4501 Glenwood Road, pour écouter un panel d'«experts» vanter les réussites politiques et économiques des années Duvalier et, du même coup, vilipender le Mouvement Lavalas et Aristide.

Un certain Centre haïtien de développement économique et social (CHADES) était l'organisateur attitré de l'événement qui avait été annoncé, du moins en partie, par le biais de prospectus placés sur les vitres des voitures à Queens et à Brooklyn. A l'extérieur du club, s'alignaient Mercedes, BMW et autres voitures sport tandis qu'à l'intérieur, l'assistance se composait principalement d'individus d'âge mûr et de sexe masculin, couverts de bijoux et aux bedons bien en évidence. «C'est un rassemblement pour le retour du président Duvalier en Haïti», de déclarer Lionel Sterling, l'ambassadeur à New York de l'escadron de la mort connu sous le nom de FRAPH (Front révolutionnaire pour l'avancement et le progrès d'Haïti). «Nous ne pouvons dire quand il sera de retour, mais c'est pour bientôt», de poursuivre Sterling dont la présentation avait pour titre: «La Réclamation de Duvalier par le peuple».

Parmi les neuf panélistes se trouvaient, pour débiter chacun son tour ses sornettes: Joseph Mervil, «Conscientisation»; Raoul Dupervil, «Appel à la conscience nationale»; Jocelyne Dorcé, «Emancipation de la femme haïtienne en politique»; Rodrigue Altenor, «L'homme nouveau». Ce dernier disait: «Si Duvalier pa chita sou chaise la, nap fè tremble la terre d'Haïti» (Si Duvalier ne s'assied pas sur le fauteuil, nous ferons trembler la terre d'Haïti).

Frantz Bataille, un ancien animateur de radio à Montréal, était, selon ses acolytes dans la salle, le principal organisateur de cette affaire, et c'est lui qui se chargea de la présentation du thème central de la soirée: «La révolution sociale du Dr. François Duvalier», où il mit en relief la version duvalièriste de l'histoire, soulignant la «sagesse» de Papa Doc et justifiant les massacres de 1969 causés par la «conspiration de la gauche haïtienne». «Nous nous considérons comme la génération qui a grandi sous Duvalier et nous devrions en être fiers», lança Bataille; «C'est cette fierté que nous avions perdue et que nous reprenons maintenant.» «Duvalier ou la mort!» gueula alors le réputé Mirabeau Petit-Homme, l'un des «macoutes lourds» présents dans la salle en cette occasion.

Après la prestation de Bataille, «l'économiste» Parnell Duverger, prit la parole pour fustiger «le désordre économique et politique dans le pays depuis 1986,» après "l'âge d'or" de Jean-Claude Duvalier où il y avait une «croissance robuste».

Finalement arriva le point culminant: le discours adressé par téléphone à l'assistance par l'ex-président à vie lui-même, en direct de France.

S'exprimant avec sa traditionnelle voix nasillarde, Duvalier livra ce qu'il disait être un «message d'espoir... en ...ce moment de gravité exceptionnelle... où le ...régime a trahi la conscience nationale... et est coupable de ...mégalomanie». Ce discours était régulièrement ponctué des cris de «Vive Duvalier!»

Malheureusement, pour les organisateurs, le discours était interrompu par une échauffourée tandis que le «Président à vie» continuait à ronronner. «L'économiste» Duverger se montra vexé au plus haut point parce qu'un reporter du journal Haïti-Progrès avait peu de temps avant pris sa photo alors qu'il se trouvait sur l'estrade. Il s'en prit violemment au journaliste, lui intimant l'ordre de lui rendre sur le champ la pellicule ou il serait obligé de la prendre par la force. Le photographe refusa en demandant s'il s'agissait d'une «rencontre secrète»? Cette remarque sarcastique en était trop paraît-il pour Duverger que ses comparses durent retenir alors qu'il se déchaînait. Sur ce, ces derniers voulurent alors jouer aux «vrais démocrates». Ils s'étaient rendu compte que de brutaliser le reporter d'Haïti-Progrès ne serait pas la meilleure publicité à faire pour le nouveau maquillage du duvaliérisme. Ils dirent alors au journaliste qu'il avait le droit de se trouver là. Dommage qu'une telle mansuétude ne fût pas de mise pour d'autres journalistes, tels Gasner Raymond qui, en 1976 durant cet «âge d'or de Baby Doc», a été assassiné de même que Jackie Caraïbes en 1991, durant le coup d'État.

Malgré tout, Frantz Bataille revint un peu plus tard à la charge pour réclamer à nouveau les négatifs. Ce qui lui fut refusé. Quelques duvaliéristes s'approchèrent alors du reporter après cette confrontation pour lui demander de tirer leur photo, signifiant par là, suivant toute apparence, que contrairement à Duverger et à Frantz Bataille ils n'avaient pas honte de leur affiliation politique. «Nous avons nombre de duvaliéristes ici à New York, et nous devons être capables d'organiser une réunion politique à n'importe quelle moment», claironna l'ex-député de la Grand'Anse de Papa Doc, Willy Bourdeau, qui rencontrait Duvalier en France trois ans auparavant et qui s'attèle à donner une image conciliante du duvaliérisme. «Dans une démocratie, chaque parti politique doit être capable de s'organiser pacifiquement. La démocratie signifie: je vous respecte et vous me respectez.»

Toutefois, un de ses collègues le panéliste Jocelyn Dorcé ne lui laissa même pas le temps d'achever sa phrase, et l'interrompit en hurlant: «Aristide doit s'en aller! Le peuple de la diaspora demande le départ immédiat d'Aristide du pays. Il a détruit le pays!» Le retour d'un des présidents les plus honnis d'Haïti et l'exil du plus populaire, ce n'est point une plate-forme qui utilisera longtemps des moyens démocratiques!

Il est plus que vraisemblable qu'un journal macoute tel Haïti Observateur prétendra que les duvaliéristes sont plus «tolérants» que Lavalas pour avoir permis à Haïti-Progrès d'entrer dans la salle. C'est loin d'être le cas: tout simplement, les organisateurs de l'événement n'étaient pas informés de la présence du journaliste parmi eux. Bien vite ils ont pris des mesures de rétorsion, et Lionel Sterling envoya le photographe d'Haïti Observateur, un certain «Jacky», qui traversa la salle pour aller photographier le journaliste d'Haïti-Progrès. Par ailleurs, Emmanuel Marcellus, ex-trésorier de l'Alliance des Émigrés et correspondant secret d'Haïti Observateur, escorta le reporter d'Haïti-Progrès autour de la salle, tout en lui signifiant: «Ne vous inquiétez pas, je vais assurer votre sécurité.»

La question reste posée: Duvalier oserait-il retourner en Haïti après avoir tant volé, tant pillé, tant torturé et tué autant de gens? «Il y a une accusation criminelle pendante contre Jean-Claude Duvalier. Il est accusé de corruption, et de vol des deniers publics, a déclaré Brian Concanon, un avocat du gouvernement haïtien; un autre dossier pour meurtre est en préparation mais il n'a pas encore été signifié. Je ne peux pas croire qu'il ne serait pas arrêté à vue.» «S'il retourne en Haïti, il sera incarcéré», déclarait pour sa part Ira Kurzban, l'avocat principal du gouvernement haïtien.

De toutes façons, au fur et à mesure que les pressions de Washington augmenteront sur le gouvernement haïtien dans les prochaines semaines, il est vraisemblable que duvaliéristes et membres du FRAPH s'agiteront dans la diaspora. Veulent-ils réellement participer à des élections présidentielles? Par leur conduite et leurs déclarations, il est évident que non. Le résultat serait le même que le fiasco qu'ont connu leurs complices du MPSN aux élections de mai dernier. Leur objectif réel est plutôt de capitaliser sur la campagne de déstabilisation en cours contre Haïti de façon à saisir l'occasion pour installer «par d'autres moyens» un duvaliériste sur le fauteuil.

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