Haïti Progrès
30  Août   au  5 Septembre   2000


Carrefour-Feuilles:
Nouvel échec en perspective?

Une semaine après l'ouverture des assises spéciales organisées pour juger les accusés du massacre de Carrefour-Feuilles, ce dossier marquerait plutôt le pas. Après cinq journées consécutives d'audiences, la doyenne du tribunal civil, Lise Pierre-Pierre, a autorisé un répit de 48 heures. Des dépositions faites par des responsables de la police ont été jugées accablantes pour l'accusé principal, l'ancien commissaire de police de Port-au-Prince Coles Rameau. A la barre, le directeur général de la PNH, Pierre Denizé, a déclaré que Coles avait agi de son propre chef en ce qui concerne les meurtres des 11 jeunes de Carrefour-Feuilles. L'ancien directeur départemental de la police dans l'Ouest, Aramick Louis, a révélé avoir demandé à Rameau de conduire les prévenus au commissariat tandis que l'actuel commissaire de police de la capitale déclarait n'avoir rien vu ni entendu à Carrefour-Feuilles le soir du 28 mai 1999. Réagissant à la demande du doyen, les accusés ont rejeté les déclarations de Louis. Les dépositions de trois autres policiers supposément témoins à charge: Étienne Saint Gourdin (Swat Team), Guy Philippe (ex-commissaire de Delmas) et Gary Rivière,(agent II) n'ont pas permis de déterminer les responsabilités.

Jusqu'alors, le conseil d'accusation n'avait pas encore apporté les preuves tangibles de l'implication directe des accusés dans la tuerie. Le ministère public ne s'est pas montré à la hauteur en laissant malmener, sans intervenir, ses témoins à charge par la défense. Des témoins antérieurement interrogés au cabinet d'instruction ne se sont pas présentés, portant le directeur de l'Ecole de la magistrature Willy Lubin, à qualifier le ministère public de négligent. Et ce n'est là qu'un euphémisme. En effet, Lovinsky Pierre Antoine de la Fondation 30 septembre et Simon St-Hubert de la Plate-forme des organisations haïtiennes de droits humains (PDHDA), eux aussi, se sont dit étonnés que ces gens entendus par le juge d'instruction ne figuraient pas sur la liste des témoins à charge.

Encore une fois devra-t-on assister à un procès bâclé? Le manque de préparation du ministère public est patent et pour comble il serait à l'origine d'une mésentente entre lui et les avocats de l'accusation censés défendre la même cause. De plus des policiers témoins à charge se sont crus «obligés» après leurs dépositions de saluer militairement les accusés censés suspendus de la PNH!

Inutile de dire que les avocats de la défense ne se privent pas de profiter des bévues de l'accusation, faisant même des exigences comme de réclamer une série d'expertises farfelues, heureusement refusées par la doyenne Me Pierre-Pierre. Elle a dû même intervenir pour rappeler à l'ordre les entreprenants procureurs des accusés qui tentaient de faire diversion. «Je regrette, leur a-t-elle fait observer, je ne fais pas le procès de la PNH.»

Malgré tout, le commissaire du gouvernement Wilfrid Présent, qui fait partie du ministère public s'est dit satisfait du déroulement du procès. Pour lui, la seule présence du directeur de la PNH Pierre Denizé à la barre est une «preuve» que nul n'est au-dessus de la loi. Autant dire qu'il n'en demande pas beaucoup, ou du moins ce haut personnage du système judiciaire ne serait-il pas à même de faire la différence entre des témoins et des accusés. Ne nous dépêchons pas de le mettre pour autant au banc des accusés, et attendons plutôt la fin de ce nouvel épisode de la justice haïtienne. Ce n'est sans doute qu'un prélude au procès de Raboteau qui devrait débuter le 12 septembre prochain.

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