Haïti Progrès
23 au 29 Août 2000
Des «recettes simples» contre l'insécurité?On ne parle plus d'augmentation de l'insécurité ni de sa diminution, car cette situation est devenue une constante à la capitale. Les statistiques établissant une victime de plus ou de moins d'un jour à l'autre ne sauraient rendre compte de la tension à laquelle sont soumis les citoyens quotidiennement. C'est qu'en effet, au cours des dernières semaines, on ne peut compter un seul jour sans que deux ou trois personnes ne soient tombées sous les balles des bandits dans la zone métropolitaine. Encore que ce soient là de rapports partiels, de ces cas dont fait état la presse.
En ce sens, le mois d'août a débuté comme s'était terminé le mois précédent, c'est-à-dire sous le signe d'une insécurité dont on ne voit pas la fin dans les circonstances actuelles. La première moitié de ce mois-ci a connu une succession ininterrompue d'actes criminels dont nous citerons quelques exemples. Le samedi 12 août les cadavres de deux individus ont été retrouvés sur la nationale #2 à hauteur de Léogâne. L'un portait des traces de coups de machette et l'autre l'impact d'une balle à la tête. Le même jour le corps d'un jeune homme dans la trentaine a été découvert à l'aube sur la chaussée à la rue Richard-Jules à Delmas 35. Dans la zone de Télé Haïti au Bicentenaire, un homme âgé d'environ 50 ans a été retrouvé mort dans sa voiture. Le vendredi 14 août vers midi, l'ancien colonel Gabriel Pinson est décédé à l'hôpital des suites de blessures reçues quelques jours plus tôt lors de l'attentat contre lui à Debussy, où avait péri son chauffeur. L'agronome Luc Sainvil de l'ONG anglaise Oxfam, alors qu'il tentait de s'enfuir, a été blessé dans la nuit du 11 août par des bandits qui apparemment voulaient s'emparer de son véhicule. Il sortait du Ciné Impérial à Delmas 19. Dans la nuit du 10 au 11 août, Sylvestre Solages, professeur de mathématiques au lycée Jean-Jacques Dessalines a été retrouvé mort à la rue du Champ-de-Mars. D'après le juge Lyonel Dragon, la victime a été étranglée avec une corde en caoutchouc qui se trouvait dans le coffre de sa voiture.
Laurore Hérold, un marchand de livres d'occasion, qui tenait boutique devant la Maison du tourisme au Champ-de-Mars, a été abattu de plusieurs balles le samedi 19 août. Son ou ses assassins n'auraient rien emporté, et ses voisins, deux marchands aussi ont dit n'avoir rien vu, sauf qu'ils ont entendu trois détonations pour découvrir Hérold gisant dans son sang. Vers 4 heures de l'après-midi le même jour, Frédéric Moïse âgé de 24 ans a été abattu à Lalue, au coin de la 1ère ruelle Jérémie. La veille, c'est un nommé Willy Thervil âgé de 53 ans, un ancien enrôlé dans l'armée des Etats-Unis revenu au pays en 1986, qui a été dépouillé et abattu dans son commerce à Carrefour Shada par deux individus. D'autre part on ne compte pas non plus les viols et autres agressions physiques, vols et autres qui sont monnaie courante.
Dans certaines villes de province la situation est loin de se présenter autrement, surtout là où des gangs ont eu la voie libre pour établir leurs quartiers. Du côté de Mirebalais et de Plaisance, la demeure du maire de Ville-Bonheur et l'hôtel de ville ont été cambriolés; dans la matinée du 15 août au marché public de Carrefour-Dufort non loin de Léogâne, les bandits ont criblé de balles deux autres venus de la capitale et à qui ils reprocheraient d'être venus chasser sur leur territoire! Et toujours dans la région de Léogâne, le corps d'un jeune homme a été trouvé criblé de balles au bord la rivière La Rouyonne.
À Saut d'Eau, la résidence des religieuses a été mise à sac, et ces dernières ne disposaient plus d'un sou après le passage d'un groupe de malfaiteurs. En outre cette affaire aura donné l'occasion à des policiers de conter un conte à dormir debout. En effet trois des bandits arrêtés par la suite auraient pu leur glisser tout aussi vite entre les mains, d'après les dires de ces agents de l'ordre. Toutes ces affaires ne font que favoriser la tentation chez les victimes de recourir à une justice expéditive, dont on connaît les abus et les erreurs irréparables qu'elle peut occasionner. Ainsi du mardi 8 au mardi 15 août, à Belle-Fontaine, section communale de la Croix-des-Bouquets, dans la région de la capitale, une dizaine d'individus accusés de voler et de décimer le bétail ont été lapidés à mort par la population. En fait, même si les voleurs étaient connus comme des zenglendos notoires, il ne s'agissait pas précisément de flagrant délit, car devant l'indifférence des autorités judiciaires les riverains ont fait du porte-à-porte pour aller quérir les bandits chez eux. Parmi les victimes figure un ex-candidat au Casec sous la bannière de l'Espace de concertation du nom de Dieudonné Luc Charles qui était paraît-il, un voleur impénitent. «Quand le peuple a interrogé Dieudonné Luc Charles, il a avoué avoir volé treize boeufs, cabris et cochons. Alors le peuple l'a lapidé. Il a même été tué avec un cheval amarré à sa ceinture. C'est le peuple qui l'a tué mais non le Casec ni personne d'autre», a précisé le porte-parole d'une organisation populaire de Belle-Fontaine, Jean Victor Turenne.
La solution à ce marasme ne paraît pas être pour demain, car avec l'arrivée de 45 autres déportés des États-Unis, portant à 274 le nombre en deux mois, le directeur général du ministère de l'Intérieur Lubrène Bien-Aimé a voulu encore trouver une échappatoire en déclarant que la plupart des crimes en Haïti sont commis par les déportés venus des Etats-Unis et du Canada. Il est vrai que parmi ces repris de justice il s'en trouve de très dangereux, mais ce n'est pas en faisant ce constat et en continuant à les recevoir que le ministre de la Justice Camille Leblanc et le directeur Bien-Aimé vont apporter une solution à l'insécurité, qui ne peut être uniquement le fait des nouveaux venus.
Est-ce peut-être le fait que les autorités concernées s'avèrent impuissantes qui a poussé le premier sénateur de l'Ouest, l'ex-major Dany Toussaint, à annoncer solennellement, à l'issue de la séance de travail des sénateurs de Fanmi Lavalas avec l'ancien président Aristide, qu'il avait conçu un projet contre l'insécurité qu'il exprimait en ces termes: «...Donc en marge de cela, avant même de prêter serment ou bien d'entrer au Parlement, nous avons commencé à faire des recherches sur la façon dont s'y prennent les bandits et le crime organisé...Et nous pensons que d'ici la semaine prochaine nous aurons des documents qui vont être prêts et la presse sera mise au courant; des documents que nous allons envoyer aux commerçants et aux chauffeurs qui se font voler leur voiture; ce sont des choses simples mais auxquelles les gens ne portent pas attention. Alors que nous remarquons qu'en Haïti les gens ne s'aident pas vraiment, c'est-à-dire qu'ils ne font que livrer leur tête aux voleurs ou bien ils laissent cette charge à la police...Donc je pense que la participation de la population est très importante. Et nous avons des documents que nous préparons..., et s'il le faut nous prendrons contact avec la télévision nationale au jour le jour pour informer les gens, leur donner des conseils sur les dispositions à prendre chez eux, quand ils sont dans la rue, au magasin ou bien quand ils sortent d'un magasin, ou bien quand ils sortent d'une station de radio ou de télévision...»
Son projet n'est donc pas aussi simple comme le prétend le futur sénateur, et c'est presqu'un manuel qu'il lui faudrait écrire pour apprendre aux intéressés à faire face à toutes les situations qu'il envisage. Malheureusement l'insécurité est une affaire trop grave pour que Toussaint, en qualité d'élu, s'en serve pour pavoiser, et que personne parmi ses pairs, en l'occurrence, n'ait pensé à lui rappeler en quoi consisteraient dorénavant ses fonctions, ses devoirs et surtout les pouvoirs attenants à sa nouvelle charge. Il aura tout le loisir de faire des propositions au Parlement pour faire fonctionner finalement le système judiciaire, mais il ne pourra point se substituer à la Police ni à la justice. En effet le sénateur Toussaint devra se montrer plus responsable dans ses fonctions, car tout de suite après on voyait l'assemblée municipale de Port-au-Prince monter dans son train pour annoncer qu'elle avait retenu certaines des suggestions. La Police en ces circonstances n'aura plus qu'à s'en laver les mains -ce qu'elle fait déjà assez couramment sans même qu'on le lui demande! Et ce ne sont pas des «recettes» simplistes qui viendront changer cet état des choses, mais plutôt une réelle volonté de la part des nouveaux élus de ne pas s'endormir au Parlement pour veiller aux intérêts du pays et de sa population.