Actualité politiqueHaïti Progrès
19 au 25 Juillet 2000
Message diffus de la communauté internationaleMalgré l'organisation du deuxième tour du scrutin le 9 juillet et l'installation des élus des collectivités territoriales, la communauté internationale semble tenir encore à sa contestation des résultats du premier tour tels que publiés par le CEP. C'est ce qui ressort de diverses déclarations faites la semaine dernière par certains porte-parole de cette communauté internationale qui s'en remettent aux déclarations du chef de la Mission d'observation électorale de l'OEA, Orlando Marville.
Ce dernier, suivant ses conclusions précédentes, a présenté le 13 juillet un rapport de sa mission à ses supérieurs hiérarchiques du siège de l'OEA à Washington. Dans ce rapport, qui dépasse de loin le cadre d'une mission d'observation, Marville a maintenu ses reproches de mauvais calcul des pourcentages des résultats des sénatoriales, qui, d'après lui, aurait permis qu'il n'y ait pas eu de ballottage pour 10 sénateurs pour le deuxième tour le 9 juillet. En appui à ses dires, il a noté que le président du CEP Léon Manus avait préféré s'enfuir du pays plutôt que de cautionner ces résultats. On sait ce qu'il en ait, car comme nous l'avions montré, la déclaration de Manus suite à son étrange «fuite» contredisait la lettre qu'il avait fait parvenir précédemment à ce même Marville.
La MOE s'était bien entendu retirée de l'observation du scrutin du 9 juillet. Mais les autorités gouvernementales haïtiennes n'avaient point cédé aux pressions et le deuxième tour s'est tenu comme prévu.
Le Département d'État des États-Unis a eu la même position que la MOE en considérant le deuxième tour «incomplet et inapproprié» en raison de l'absence des candidats au Sénat. Il en va naturellement de même pour le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan dont le porte-parole a, dans une note de presse du 10 juillet, exprimé son regret que les autorités haïtiennes aient tenu le deuxième tour sans résoudre les problèmes soulevés lors du premier tour. Pour lui c'est ce qui a expliqué une faible participation des électeurs le dimanche 9 juillet. En réalité aucun deuxième tour de scrutin, du 20 janvier 1991 à aujourd'hui, n'a eu une plus forte participation des électeurs.
Passant de la contestation aux menaces de sanctions, le Canada et l'Union européenne ont avisé l'État, en contradiction avec leurs déclarations précédentes, qu'ils pourraient suspendre leur aide à Haïti, le jeudi 13 juillet à l'occasion d'une session spéciale du Conseil permanent de l'OEA autour du rapport de la mission dirigée par Marville. Le représentant du Canada, Peter Boehm, a indiqué que préoccupé par la situation actuelle en Haïti son gouvernement allait réexaminer son aide à Haïti. Pour sa part, Thomas Shannon des États-Unis a parlé de difficultés «des membres de la communauté internationale de travailler avec un Parlement haïtien élu durant un processus trouble». La ronde des menaces a été bouclée par le représentant de la France, Marie Anne Courrian, qui a évoqué de possibles sanctions de l'Union européenne, à moins que les «erreurs» relevées soient corrigées. C'est à son tour le secrétaire général de la Francophonie,- incidemment dont la représentativité est insignifiante- Boutros Boutros Ghali qui a dépêché une mission spéciale dirigée par l'ambassadeur Ridha Bouabid en vue de s'informer de la situation électorale en Haïti. Après sa rencontre avec le CEP, le conseiller électoral Carlo Dupiton a déclaré que Bouabid «a eu une vision assez claire de la situation». Quant à Bouabid, il a déclaré dans la capitale haïtienne: «Je m'informe...Je rencontre également les parlementaires multilatéraux aussi bien du côté des Nations unies que de l'OEA, et je dispose des informations suffisantes là-dessus... Mon rôle ici est une mission d'information et de contacts...» On voudrait bien le croire, mais il faudra bien attendre pour voir s'il ne répercutera pas exactement les déclarations de Marville, suivant les desiderata de la France qui contrôle en réalité son organisme.
La situation politique et la nouvelle «crise» électorale en Haïti ont été évoquées au cours des discussions qu'a eues le président élu de la République dominicaine Hipòlito Mejìa en tournée aux États-Unis et en Europe. Des officiels des États-Unis ont porté Mejìa à considérer Haïti comme un point important de passage de la drogue en provenance de la Colombie, a prétendu un membre de la délégation dominicaine. En fait il s'agit aussi de pressions appliquées sur le prochain gouvernement de Mejìa lui-même qui entrera en fonction le 16 août prochain.
Face à ces actions et menaces de la communauté internationale, le gouvernement haïtien a montré une fermeté inhabituelle. Pour la session spéciale du Conseil permanent de l'OEA sur Haïti, le chancelier Fritz Longchamp a fait le déplacement à Washington. «Je ne sais comment un corps étranger peut-il imposer certaines choses à un gouvernement», a dit Longchamp qui a expliqué les difficultés d'application de la loi électorale quand plusieurs sièges de sénateur sont en jeu pour un même département. Le CEP a tout fait pour rester le plus proche possible de la loi électorale, a-t-il dit, en faisant remarquer que «le gouvernement ne défend pas une forme ou une autre de faire le décompte des votes, le gouvernement s'en tient à ce que le Conseil électoral, l'unique autorité électorale, considère que les deux modes distincts de calcul ont leurs imperfections et que le Conseil électoral a déterminé que l'un était plus compatible avec les intérêts du pays».
Fort de la même conviction, le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis a indiqué que son gouvernement travaille activement à l'entrée en fonction sans délai de la 47e législature, qui devra oeuvrer, selon lui, de concert avec l'Exécutif pour améliorer les conditions de vie de la population haïtienne. Alexis a aussi réagi aux menaces de sanctions de la communauté internationale en signalant que l'assistance économique internationale a de toute façon été très faible tout au cours de la présidence de Préval. Le Premier ministre est payé pour le savoir, puisqu'il n'a point reçu les financements externes sur quoi reposait son beau Programme d'action gouvernementale (PAG). «Nous devons serrer nos reins et investir à partir de nos propres ressources», a-t-il dit. Ce serait en effet une très bonne décision de la part de tous les membres du gouvernement qui, personnellement aussi, pourraient profiter pour commencer à pratiquer une certaine sobriété.
Mais les menaces ne semblent pas s'épuiser pour autant, et malgré des divergences épisodiques entre les composantes de la «communauté internationale» concernant d'éventuelles sanctions, on recommence à brandir la menace de priver Haïti des éternels 500 millions de dollars d'aide. Si la semaine précédente l'ambassadeur canadien en Haïti Gilles Bernier, remettant un don à l'hôpital de Saint-Marc, disait qu'il n'était pas question d'appliquer des sanctions, la semaine dernière au siège de l'OEA, son collègue Peter Boehm chantait une autre chanson en déclarant que le gouvernement canadien «allait réviser maintenant pour voir jusqu'à quel point le Canada allait continuer à accompagner Haïti dans son développement, tant du point de vue des activités bilatérales que multilatérales». En fait rien de bien précis. Quant au représentant des États-Unis à l'OEA, Thomas Shannon, il a exprimé «la déception et la préoccupation» de Washington, annonçant du même coup que «le temps était écoulé pour Haïti...et qu'il est de plus en plus difficile pour les Etats-Unis et pour d'autres nations de travailler avec Haïti». Jusqu'à présent cela reste bien vague. Il faut aussi signaler l'intervention de l'ambassadeur mexicain Claude Heller qui, tout en déclarant préalablement que «la démocratie ne prenait pas naissance à partir de sanctions internationales... Aujourd'hui nous discutons ici sur la législation électorale et l'interprétation de la loi électorale d'un État membre, et ce n'est pas notre rôle»; il concluait: «Mais nous voyons bien que le processus tel qu'il s'est déroulé en Haïti pourrait générer de manière irréversible un mal à l'effort démocratique en Haïti.»
En réalité, comme on peut le remarquer le message demeure diffus et il semble que la fermeté du gouvernement haïtien ait fait réfléchir la communauté internationale qui cherche d'autres voies pour aboutir à ses fins, d'autant plus qu'elle sait que l'opposition qu'elle a tenue à bout de bras pour réussir le coup d'État électoral ne fait point le poids face à la volonté populaire. La communauté internationale est en train plutôt de rassembler ses atouts pour continuer à imposer à un nouveau Parlement et à son gouvernement la ligne à suivre suivant ses diktats.