Haïti Progrès
19 au 25 Juillet 2000
Mobilisation sans précédent contre l'impunité!La lutte contre l'impunité continue de mobiliser de nombreux secteurs, davantage encore depuis l'ignoble meurtre le 3 avril dernier du populaire directeur de Radio Haïti Inter Jean Dominique. La question prend d'autant plus d'ampleur qu'une éventuelle enquête vient de subir un «dur coup» avec la mort plus que mystérieuse à l'hôpital d'un présumé complice des assassins.
En effet, comme nous l'avions rapporté précédemment, parmi quatre suspects interpellés, l'un d'eux, Jean Wilner Lalanne était décédé à l'hôpital d'une prétendue crise cardiaque des suites d'une embolie pulmonaire alors que l'intervention chirurgicale consistait à lui extraire trois balles reçues aux fesses lors de sa capture par la police. L'autopsie pratiquée à l'insistance de la population a révélé que tel n'avait point été la cause du décès de Lalanne. Les causes de son «insuffisance respiratoire» conduisant à sa mort restent encore à déterminer! Des médecins et le personnel avaient supposément été interrogés, mais les choses en sont là, et il ne resterait plus qu'à se fier aux promesses du ministre de la Justice Camille Leblanc qui disait que si nécessaire il ferait appel à une expertise étrangère. Mais peut-on se fier désormais à toutes ces promesses sans lendemain qui ne servent la plupart du temps qu'à faire passer le temps jusqu'à ce que les affaires meurent pour leur part de leur «belle mort».
Justement en ce mois de juillet consacré à réclamer «Justice pour Jean Dominique», les manifestations se font de plus en plus soutenues pour exiger la fin de l'impunité. D'abord la semaine dernière, il y a eu cette «opération téléphone rouge» lancée par la Fondation 30 Septembre, où le public pendant la journée du 12 juillet était invité à appeler et à envoyer des fax au ministère de la Justice en ce sens. Des hommes politiques et des universitaires ont dû se prêter finalement sur les ondes de la radio à des débats sur la justice et l'impunité en général. Par exemple, le sénateur Renaud Bernardin, le professeur Roger Petit-Frère et Victor Benoît qui, lui, reconnaissait qu'«il est temps que les citoyens de ce pays se ressaisissent de telle manière à ce qu'il y ait une volonté politique qui se manifeste concrètement de la part des responsables de l'État... Cela ne dépend pas seulement du pouvoir parce que nous ne pouvons pas rester les bras croisés pour l'attendre du pouvoir». Bien entendu certains groupes assujettis à des secteurs de l'opposition, tels que Enfofanm, Kay Fanm, Sofa, Fanm Yo La, Seksyon Fanm KRAD, Konbit Fanm Saj, avaient cru quelques jours plus tôt pouvoir régler leur propre agenda, mais ce fut peine perdue, car cette situation est devenue trop grave pour être laissée à la merci des intérêts mesquins des assistées de la communauté internationale.
Le vendredi 14 juillet, ce sont des militantes des quartiers populaires faisant partie entre autres de Fanm Vanyan Lasalin, Fanm Rapatriye, Fanm Viktim Leve Kanpe qui ont organisé un sit-in à Fort-Dimanche, cette sinistre geôle où tant de militants sont morts dans la lutte contre la dictature duvaliériste. «...Nous aimerions que le ministre de la Justice apporte des éclaircissements sur les circonstances de la mort de Lalanne... Je sens qu'il y a quelque chose de caché, de louche, quand il fournit un bout d'explication», disait l'une des manifestantes. En effet, le décès suspect de Lalanne ne serait-il pas une mauvaise piste pour faire diversion?
À Port-de-Paix, c'était le 32e sit-in de l'association des victimes du Nord-Ouest pour demander «justice pour Jean Dominique, pour les frères Izméry, pour les victimes de Jean-Rabel, pour toutes les victimes du coup d'État». Et cette campagne coïncide opportunément avec l'ouverture des assises criminelles dans les 15 juridictions du pays. Voilà que se repose, bien sûr, la question du procès de Raboteau que le Pouvoir prétendait devoir être le «Procès du coup d'État»! Encore une fois ce procès est reporté. D'après le ministre Camille Leblanc: «Le tribunal dans sa conception ne peut pas recevoir un tel procès. Nous sommes obligés d'envisager la construction d'un chapiteau dans la cour du tribunal du palais de justice des Gonaïves... En ce sens, la coordonnatrice de la logistique du procès, madame Florence Élie, travaille sur le plan technique pour pouvoir implanter le chapiteau... D'après les premiers éléments de réponse technique que nous avons, c'est que le procès ne peut se tenir avant pratiquement la 2e ou 3e semaine du mois d'août, normalement, approximativement, c'est-à-dire que techniquement nous pouvons être prêt dans la semaine du 20 ou 22 août...» C'est à se demander s'il s'agit d'un chapiteau pour abriter un cirque ou veut-il implicitement indiquer que ce procès est renvoyé aux calendes grecques?
L'acte d'accusation cependant n'aurait pas été signifié aux parties concernées. Mais, toujours selon le ministre Leblanc: «Ce n'est point un problème..., car si techniquement nous avons l'installation du chapiteau..., pour impliquer un commissaire de gouvernement c'est l'affaire de deux jours de travail...» Dans ce dossier, pourtant, un responsable de Justice et Paix des Gonaïves déclarait: «Quand nous considérons ce qui s'est passé à Raboteau le 22 avril 1994..., cette même date du 22 avril en vient à perdre sa signification... Mais nous ne sommes pas décidés à laisser les choses en l'état, puisque nous avons commencé, nous avons décidé de continuer jusqu'à arriver au bout. Cependant, nous, nous n'oublierons pas de rappeler la division semée entre les victimes du coup d'État et ceux de Raboteau... Quand on favorise un petit groupe de façon à garder les autres en respect.»!
En fin de compte, tout le monde sauf les autorités, le ministre de la justice y compris, se rend compte que l'impunité a trop duré, qu'elle est devenue un cercle vicieux, une gangrène. À Casale les survivants des massacres et exécutions effectués par la dictature des Duvalier, 31 ans après n'ont pas baissé les bras. Casale est en effet un des hauts lieux de la lutte contre la dictature duvaliériste où des militants patriotes se joignaient à la paysannerie dans les années soixante pour tenter de renverser le régime duvaliériste et rendre sa dignité au pays face à l'emprise impérialiste. On se serait attendu que des dirigeants de leur mouvement, de retour au pays après 1986, reprennent le flambeau, pour honorer leur mémoire... Mais l'opportunisme qui les caractérise, tout comme l'impunité et l'insécurité qui rongent le pays semblent désormais faire partie des moeurs.
Heureusement, les habitants de Casale, tout comme ceux qui luttent aujourd'hui dans le cadre de ce mois «Justice pour Jean Dominique» savent que la visite du passé reste toujours d'actualité, «elle aide à comprendre de quoi se nourrissent les menaces du présent, car au-delà du crime, quel devenir pour un peuple qui n'a ni contrat social ni justice»?