Haïti Progrès
28 Juin au 4 Juillet 2000
Choix entre un partage «démocratique»
ou le verdict des urnes?La «fuite» à l'étranger du président du CEP Léon Manus n'aura pas eu l'effet escompté, sauf d'avoir discrédité le «fuyard» lui-même. Car Manus avait été le premier, dans une lettre en date du 3 juin, à faire de façon éloquente et convaincante la leçon au chef de la Mission d'observation électorale de l'OEA Orlando Marville (voir Haïti-Progrès Vol. 18 Nº 14). Et nous reprenons ce passage où le président du CEP disait en s'adressant à Marville: «...Ingérence d'autant plus grave que cet observateur étranger, parlant au nom d'une Organisation internationale très respectée, a, par des déclarations précipitées, sur une question d'importance nationale, induit en erreur le peuple Haïtien, et cherché à décrédibiliser aux yeux de la Nation le CEP... Le CEP actuel n'a pas inventé ce système de calcul du pourcentage qu'on lui reproche, il n'a fait que suivre en la matière la jurisprudence établie depuis 1990...»
Chez Manus, les contradictions sont si flagrantes, si impudentes que même ceux qui le patronnent se rendent compte que cette mise en scène, sa fuite, n'a été qu'un coup d'épée dans l'eau. En effet alors que Manus, pour justifier son départ, laissait entendre qu'il était l'objet de menaces, il semble en recevoir davantage maintenant, là où il a trouvé refuge, puisqu'il se contredit de façon inconsidérée et épouvantable dans un message télécopié daté du 21 juin 2000 «adressé à la Nation», exposant ses «péripéties» au sein du CEP et disant cette fois: «Les résultats définitifs pour les candidats au Sénat de la République ont vu seulement 5 sénateurs élus dès le premier tour. La majorité de ceux-là qui venaient en tête au moment du décompte partiel devaient participer à un second tour, c'est ce qu'ont révélé le décompte final des votes et la calculation des résultats en fonction des dispositions de la loi électorale...» Et de poursuivre, plein d'audace, sur le même élan: «...La publication de certains résultats partiels a été exploitée par les uns et les autres pour jeter le discrédit sur le CEP. Même la Mission d'observation de l'OEA jugeait nécessaire de lancer une mise en garde qui a été diversement interprétée...Je dois reconnaître que certaines des considérations qu'elle contient nous ont permis de mieux approfondir certains aspects techniques et de calculer à nouveau le pourcentage en stricte conformité avec les stipulations de la loi électorale...» Une loi électorale qui vient de changer en l'espace d'une quinzaine de jours ou que Manus ignorait sans doute quand le 3 juin dernier, il déclarait publiquement et solennellement le contraire à Orlando Marville? Est-ce le même Léon Manus qui a écrit la lettre du 3 juin et le message du 21 juin? On pourrait en douter!
Fanmi Lavalas, encore moins que d'autres, n'a pas été dupe. Le porte-parole de ce Parti, Yvon Neptune déclarait: «Quand c'est à l'étranger que le président du CEP a choisi pour s'adresser à nouveau au peuple sur cette question, ce n'est pas au peuple qu'il s'adresse. Il répète plutôt les mêmes paroles que l'ancien commissaire de l'OEA a voulu qu'il dise... Il est évident pour le peuple haïtien: c'est la continuation du coup d'Etat électoral...»
En dépit de ces pressions, le CEP n'a point cédé puisque les six membres actifs, jouissant du quorum nécessaire, attendent confirmation de l'Exécutif pour le choix du 9 juillet pour le second tour des élections. Ils ont exprimé leur fermeté et le conseiller Carlo Dupiton ne voit point l'absence du président Léon Manus comme un obstacle insurmontable. Loin de là, car il qualifie celui-ci d'un «membre comme tous les autres» et il déclarait le 26 juin: «Je vous apprends, messieurs, que nous sommes un pays souverain et que la méthode utilisée là quant à présent a été utilisée en 90, en 95 et 97; il ne faut plus y revenir.»
En effet, le but réel et de la communauté internationale et de cette opposition qu'elle chaperonne, ce n'est pas la justesse du calcul des pourcentages mais bien un partage qu'elles visent. Et dans le désarroi de leurs piètres performances aux urnes, les dirigeants de cette opposition l'avouent ouvertement: «La démocratie ne peut pas se faire quand vous prenez le tout, vous n'avez même pas concédé les os, vous avez pris le tout. Maintenant vous nous appelez au dialogue...», se plaignait Micha Gaillard, candidat malheureux de l'Espace de concertation à la mairie de Port-au-Prince.
Le verdict des urnes a été clair. Les candidats de l'opposition ne peuvent, au nom tantôt de la démocratie ou à défaut, au nom du «pluralisme» vouloir se faire nommer à des postes électifs sur une base de «négociations» entre les élites, le marchandage et le chantage.