Haïti Progrès
 28 Juin  au  4 Juillet  2000


Ingérence et chantages pour
écarter le peuple

Malgré les fortes pressions internationales, le gouvernement haïtien aurait manifesté sa ferme volonté de ne pas revenir sur les résultats du scrutin du 21 mai 2000 tels que publiés par le CEP C'est ce qui ressort de deux rencontres que le président de la République, René Préval, a eues le 21 juin au Palais national avec les représentants des deux groupes qui contestent avec le plus de véhémence les résultats de ces élections: la communauté internationale et la bourgeoisie haïtienne.

La première réunion a eu lieu en présence du Premier ministre Jacques Edouard Alexis, avec les ambassadeurs des principales puissances «tutrices» d'Haïti comme le chargé d'affaires des Etats-Unis Kenneth Duncan, Yves Gaudeul de France, Gilles Bernier du Canada et un représentant de l'OEA. A cette occasion comme au cours de la rencontre avec le secteur privé et la «société civile» haïtienne, Préval a précisé que les autorités haïtiennes ont bel et bien fini avec le premier tour des élections et qu'elles mettraient tout en oeuvre pour la tenue du deuxième tour vers le 9 juillet prochain selon une source diplomatique citée par le quotidien Le Nouvelliste. Face à cette fermeté de Préval les membres du corps diplomatique et leurs alliés et protégés locaux persistent à vouloir considérer le calcul des pourcentages des suffrages ayant donné la victoire à 16 candidats au Sénat de Fanmi Lavalas sur 17 comme erroné, même s'ils disaient ne pas contester l'honnêteté du vote en dépit de certaines irrégularités. Un constat de départ obligé sur lequel ils semblent vouloir revenir depuis pour renforcer leurs pressions.

«La vérité en est que, et l'OEA et l'ONU agissent au nom du gouvernement des Etats-Unis, qui depuis la première élection du président Aristide en 1990, a travaillé pour faire obstruction à et renverser la volonté du peuple haïtien. Washington s'était opposé à Aristide tant avant qu'après son élection, et avait organisé en septembre 1991 un coup d'Etat contre son gouvernement», ont bien fait remarquer l'ancien ambassadeur itinérant d'Haïti Ben Dupuy et l'ancien consul d'Haïti à New York Guy Ferdinand dans une déclaration commune faite à New York le 26 juin 2000 au cours d'une conférence de presse. Cette nette majorité parlementaire en faveur du Parti Fanmi Lavalas dirigé par Aristide qui se dessine a rencontré l'opposition systématique des décideurs internationaux, d'autant que la réélection de ce dernier à la présidence en novembre prochain laisse peu de doute.

Et voilà que sans aucune réserve et de façon tout à fait impudente l'ambassadeur de France en Haïti Yves Gaudeul qui déclare: «Dans la situation actuelle, les résultats des élections ne peuvent être considérés comme valides.» Ne s'arrêtant point là, c'est en des termes peu nuancés qu'il a menacé de suspendre l'aide de l'Union européenne à Haïti estimée à 200 millions d'euros sur une période de cinq ans. Les Etats-Unis lui ont sans aucun doute cédé cette fois cette tâche grossière de brandir le bâton, préférant pour leur part agir moins ouvertement pour donner le change, surtout que malgré la propagande acharnée ils ne sont pas encore parvenus à convaincre l'opinion tant nationale qu'internationale du bien-fondé et de la légitimité de cette ingérence.

Pendant ce temps, le Conseil national d'observation électorale (CNO) a décidé d'intensifier également ses pressions en déclarant qu'il n'assurera pas l'observation du second tour des élections. Une décision prise à l'initiative de la «haute direction» du CNO, puisque contestée par bien des composantes de cet organisme. C'est ainsi que la semaine dernière, Kozepèp, une organisation membre du CNO, avait dénoncé le CNO qui semble vouloir «se transformer en un parti politique», comme le disait Charles Suffrard. D'autres organisations membres et non des moindres, tels: Justice et Paix, la Plate-forme des organisations haïtiennes de droits humains (POHDH), l'Organisation des jeunes patriotes du Sud (OJPS), etc. n'ont point appuyé non plus le retrait décidé par le CNO. Serge Bordenave du POHDH a expliqué ainsi son refus de signer la résolution du CNO: «Aux élections nous autres faisons un travail d'observation électorale, veiller aux violations des lois tout au cours du processus. Nous ne tenons pas tellement compte des résultats.»

Sur le plan international, tout le monde n'accepte pas de suivre l'OEA dans une de ses nouvelles magouilles. Le Caricom a refusé jusqu'à présent de céder aux pressions des fonctionnaires de la Maison-Blanche, du Département d'État et de l'Agence de sécurité nationale des Etats-Unis de même qu'à celles de César Gaviria, secrétaire général de l'OEA. Suite à la réunion tenue le vendredi 23 juin à la Barbade par le Conseil des ministres du CARICOM, les représentants de 14 pays de l'organisme régional ont émis une déclaration conjointe exprimant leur rejet de la suspension d'Haïti de l'OEA sous la pression des États-Unis. La directrice de ce Conseil des ministres et ministre des Affaires étrangères de la Barbade, Billie Miller et son homologue de Saint Christophe et Nevis Sam Condor ont assuré à la presse qu'ils feraient leur possible pour maintenir «le consensus et résister à toute action contre Haïti». «L'appui à Haïti sera une preuve de notre force et de notre unité au sein du CARICOM», de déclarer Miller. À noter que le CARICOM compte pour 14 voix sur les 34 de l'OEA.

Washington tout en niant vouloir suspendre l'affiliation du gouvernement haïtien à l'OEA n'en continue pas moins ses pressions indues. Il est certain qu'il est difficile et à l'OEA et à l'ONU de justifier cette ingérence d'autant plus que ces deux organisations avaient reconnu l'honnêteté du scrutin et qu'il ne leur appartient point de déterminer non plus le système de calcul des pourcentages des suffrages exprimés (voir «Actualité», p 6).

Bien entendu cet appui du CARICOM est un atout non négligeable pour le gouvernement haïtien. Toutefois, il lui revient de continuer à résister au chantage et aux pressions qui vont se poursuivre par toutes sortes de méthodes malhonnêtes. Un exemple nous en a été encore donné au cours de cette semaine par nul autre que le président du CEP, Léon Manus, qui, après avoir simulé sa fuite à l'instigation de la communauté internationale, faisait parvenir un fax dans lequel il contredisait avec outrecuidance la réponse qu'il faisait le 3 juin dernier à Orlando Marville, chef de la Mission d'observation électorale.

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