Actualité politiqueHaïti Progrès
28 Juin au 4 Juillet 2000
Deux anciens diplomates haïtiens dénoncent «l'immixtion étrangère massive» dans les élections haïtiennesBen Dupuy, ancien ambassadeur itinérant du gouvernement Aristide de 1991 à 1993, et Guy Ferdinand, ancien vice-consul d'Haïti à New York de 1991 à 1996, ont donné le 26 juin une conférence de presse au United Nations Church Center à Manhattan. Au cours de la rencontre, ils ont présenté une déclaration commune appelant Washington, l'Organisation des Etats Américains (OEA) et la grande presse à «laisser Haïti en paix».
La semaine dernière, les autorités électorales haïtiennes ont annoncé les résultats officiels du premier tour des élections législatives et locales organisées à travers le pays le 21 mai. Certains officiels de l'OEA et de l'ONU, avec le soutien implicite de Washington, ont critiqué la façon dont les pourcentages des suffrages des candidats au Sénat ont été calculés, déclarant que la Loi électorale a été violée.
MM. Dupuy et Ferdinand ont rejeté ces accusations et ont dénoncé les officiels étrangers d'agir comme «arbitres des élections haïtiennes».
Des fonctionnaires des Etats-Unis et européens ont laissé entendre que l'aide étrangère sera suspendue à moins que les résultats soient recalculés, des menaces que les autorités haïtiennes ont rejetées. Le Conseil électoral d'Haïti a fixé le deuxième tour du scrutin au 9 juillet.
M. Dupuy, qui vit en Haïti, est le secrétaire général du Parti populaire national (PPN). M. Ferdinand, aujourd'hui établi à New York, est le responsable du chapitre local du Parti Fanmi lavalas, dirigé par Jean-Bertrand Aristide.
La déclaration suivante a été faite par MM. Dupuy et Ferdinand.
Déclaration de l'ancien ambassadeur itinérant Benjamin Dupuy et de l'ancien consul haïtien à New York Guy Ferdinand
New York, le 26 juin 2000Récemment, il y a eu une immixtion étrangère massive dans les affaires internes d'Haïti accompagnée d'une campagne concertée de désinformation concernant la situation politique d'Haïti, orchestrée par certains politiciens et des organes de presse des Etats-Unis. En tant qu'anciens diplomates du gouvernement haïtien, nous sommes consternés par ces développements et les dénonçons afin de rétablir la vérité.
Tout d'abord, les élections du 21 mai en Haïti ont été un succès, même d'après des critiques du gouvernement haïtien. Ecoutons les propos de James Morel du Center for International Policy (CIP), un groupe d'experts dirigé par l'ancien ambassadeur des Etats-Unis Robert White: «La majorité de l'électorat haïtien s'est rendu aux bureaux de vote d'une manière impressionnante, digne et ont accordé au parti Lavalas de l'ancien président Aristide un mandat populaire massif. Le jour du scrutin s'est passé virtuellement sans violence et les observateurs de l'OEA ont rapporté peu d'irrégularités.»
Malgré cette déclaration favorable, M. Morel a poursuivi en accusant le Conseil électoral provisoire, ou CEP, d'être un instrument du Parti Fanmi lavalas de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide et a déclaré que «dans leur hâte de contrôler le Sénat, ils défié une injonction de l'OEA de conter tous les bulletins et n'ont pris en compte que les quatre premiers candidats pour déterminer le pourcentage victorieux des candidats lavalas».
Quelle «injonction» le CEP a-t-il défiée? M. Morrel se réfère certainement à la déclaration du 20 juin du secrétaire général de l'Organisation des Etats américains César Gaviria, qui «a exprimé sa préoccupation concernant le calcul des pourcentages pour les récentes sénatoriales haïtiennes, publiés par le CEP en Haïti le 19 juin. Selon la Mission d'observation électorale de l'OEA, ces calculs ne suivent ni les prescrits de la Constitution d'Haïti ni la loi électorale, qui avait été justement prise pour régir ces élections».
Nous voudrions demander à la fois à M. Morrel et à M. Gaviria: Qui a nommé l'OEA pour arbitrer les élections haïtiennes? Où donc la Constitution haïtienne et la loi électorale lui donnent-elles à l'OEA le droit de lancer une «injonction» aux autorités électorales haïtiennes? Qui sont-ils donc pour interpréter les lois haïtiennes? Quelle loi dit que les observateurs électoraux détermineront la méthode de décompte des suffrages à adopter?
En fait, l'article premier de la loi électorale de juillet 1999 stipule que le CEP «est responsable de l'organisation et du contrôle, en toute indépendance, des élections sur tout le territoire de la République jusqu'à la proclamation des résultats du scrutin. Il jouit de l'autonomie administrative. Il est le contentieux de toutes les contestations soulevées à l'occasion soit des élections, soit de l'application ou de la violation de la Loi électorale sous réserve de toute poursuite légale à entreprendre contre le ou les coupables par-devant les tribunaux compétents».
De plus, selon l'article 11, «Afin d'assurer le bon déroulement du processus électoral et de garantir les droits des candidats, il est établi un Bureau du Contentieux Electoral Central, désigné sous le sigle BCEC, chargé d'entendre, en dernier ressort s'il y a lieu, les différends relatifs aux opérations électorales entendus par le BCED...»
Ainsi donc notre loi électorale est très claire sur la façon dont les conflits doivent être résolus et par qui, et il est clair que ce n'est pas par l'OEA ou l'Associated Press ou Reuters.
En outre, nous mettons en défi l'OEA et ses faiseurs d'opinions de nous montrer dans la loi électorale quel article stipule comment le scrutin doit être dépouillé. Elle ne le peut pas. La loi est claire. C'est la prérogative exclusive du CEP.
Les pouvoirs du CEP dans les affaires électorales sont justement comme ceux de la Cour suprême de ne pas vouloir réouvrir le dossier de Gary Graham connu sous le nom de Shaka Sankofa, l'homme presque tout à fait innocent qui a été exécuté par le gouvernement du Texas de George W. Bush jeudi dernier. Mais c'était la prérogative de la Cour suprême.
Certains médias montrent du doigt la démission du président du CEP Léon Manus et de deux autres membres parmi les neuf membres du corps électoral. Mais encore une fois, la Loi électorale est claire. Les décisions du corps doivent être prises par la majorité. Le départ de trois dissidents, pour obéir aux diktats de Washington, n'affecte pas les décisions prises par la majorité du CEP.
Enfin l'article 163 donne au CEP, non à l'OEA, le pouvoir de «proclamer les résultats définitifs des élections».
En fait, l'OEA devrait être plus préoccupée à se conformer à ses propres règlements plutôt que pérorer sur Haïti. Par exemple, l'article 3 de la Charte de l'OEA déclare que «Chaque Etat a le droit de choisir, sans ingérence externe, son système politique, économique et social, et de s'organiser de la façon qui lui convient le mieux, et a le devoir de s'abstenir d'intervenir dans les affaires d'un autre Etat».
Le Secrétaire général des Nations unies Kofi Annan a soutenu l'OEA en disant que les officiels du CEP doivent «strictement respecter les procédures stipulées dans la loi électorale», comme s'ils ne l'avaient pas fait. Il ferait mieux de «respecter strictement les procédures stipulées» dans la Charte de l'ONU qui interdit explicitement à l'Organisation de s'ingérer dans les affaires internes des Etats membres.
La vérité est que et l'OEA et l'ONU agissent au nom du gouvernement des Etats-Unis qui, depuis la première élection du président Aristide en 1990, a travaillé pour faire obstruction à et renverser la volonté du peuple haïtien. Washington s'était opposé à Aristide tant avant qu'après son élection, et avait organisé en septembre 1991 un coup d'Etat contre son gouvernement.
Le gouvernement des Etats-Unis fait aussi obstruction à la justice en Haïti. Les fonctionnaires des USA refusent de retourner les 160 mille pages de documents saisis par les troupes des Etats-Unis aux quartiers généraux de l'armée et des paramilitaires. Ces documents appartiennent au gouvernement et au peuple haïtiens, mais les Etats-Unis refusent de les retourner sans enlever les noms de ses citoyens impliqués dans des crimes de lèse-humanité pendant le coup d'Etat.
Notons que les troupes des Etats-Unis sont entrées en Haïti en septembre 1994 sous la couverture de l'ONU. Si le Secrétaire général veut faire une «injonction», il devrait demander que les Etats-Unis remettent les documents à Haïti, non pas s'immiscer dans les élections haïtiennes.
Le gouvernement des Etats-Unis et certains de ses sténographes (nous ne les appellerons pas journalistes) semblent avoir adopté la formule de propagande de Goebbels: «Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose». Par exemple, ils continuent à répéter que le président René Préval a dissous le Parlement haïtien et dirige maintenant par décret. C'est un mensonge. Le mandat des parlementaires a pris fin en janvier 1999, et le président Préval a refusé de cautionner leur tentative inconstitutionnelle de prolonger leur mandat.
Le nouveau mensonge, tel que formulé par Michael Norton, le correspondant de Associated Press, est qu'Haïti «est en passe de devenir virtuellement un Etat à parti unique». Pourquoi? Parce que Washington craint qu'Aristide remporte l'élection présidentielle de novembre en Haïti. Quand un président bénéficie d'une majorité parlementaire, cela fait-il d'une nation un Etat à parti unique? Quand le président français François Mitterrand avait un Parlement social-démocrate, était-ce un Etat à parti unique? Quand le président des Etats-Unis Johnson avait un Congrès démocrate, était-ce un Etat à parti unique?
En usant de tels mensonges et distorsions, Washington essaie de pressurer certains membres de l'OEA afin de prendre ses sanctions contre Haïti si le CEP n'obéit pas aux diktats étrangers en changeant les résultats officiels des élections publiés les 19 et 20 juin. Nous saluons la Caricom, qui refuse de marcher dans cette action punitive hautement injustifiée.
En résumé, nous demandons à l'OEA, à l'ONU et à Washington et également à la grande presse d'avoir un peu de décence. Cessez d'attaquer le pays et ses dirigeants. Laissez Haïti en paix et laissez le pays, dont la révolution anti-esclavagiste a inauguré les luttes pour l'indépendance de toute l'Amérique latine, jouir de sa souveraineté. Laissez au peuple haïtien le soin de décider de son propre destin.
. . . . . Résolution 54/168 de l'Assemblée générale de l'ONU votée en décembre 1999 intitulée: «Respect des principes de souveraineté nationale et de non-ingérence dans les affaires internes des Etats, dans leur processus électoral»
Article 2. Réaffirme le droit des peuples, sans ingérence externe, à déterminer les méthodes et établir les institutions concernant le processus électoral et que, en conséquence, les Etats devraient s'assurer, en accord avec leurs Constitution et législation nationale, le mécanisme nécessaire et les moyens de faciliter une participation populaire pleine et effective dans ces processus;
Article 3. Réaffirme aussi que toutes activités qui tentent directement ou indirectement d'interférer dans le libre développement des processus électoraux nationaux, notamment dans les pays en développement, ou qui entendent influencer les résultats de tels processus, violent l'esprit et la lettre des principes établis dans la Charte et dans la Déclaration sur les principes de droit international concernant les relations amicales et la coopération entre les Etats, conformément à la Charte des Nations Unies.
Article 5. Appelle fermement tous les Etats à s'abstenir de financer les partis ou groupes politiques dans d'autres Etats et de prendre aucune autre action qui dérange leurs processus électoraux.
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P.S. Notons que les Etats-Unis ont voté contre cette Résolution de l'ONU.