Actualité politiqueHaïti Progrès
14 - 21 June 2000
Échec aux intrigues de l'OEA!
Manifestation contre l'ingérence étrangère devant l'ONULe vendredi 9 juin, une centaine de compatriotes ont tenu un rassemblement devant le siège des Nations unies à Manhattan pour dénoncer les intrigues du représentant de l'Organisation des Etats américains (OEA) dans les élections haïtiennes.
Avec de petits bicolores en main, les manifestants regroupés derrière les barricades bleues du Dag Hammerskold Plaza, ont scandé en choeur à l'adresse des nombreux visiteurs sortant de l'édifice de l'ONU: «How did we vote?» («Pour qui avons-nous voté?») demandait Fritznel Benoît avec son haut-parleur; «Lavalas!» répondait la foule.
«C'est un piquet que nous faisons pour protester contre l'ingérence de l'OEA dans les affaires internes d'Haïti», a expliqué Charles Desgrottes, un membre de Fanmi Lavalas à New York.
Le 31 mars, Orlando Marville, chef de la Mission d'observation électorale de l'OEA en Haïti, a demandé au Conseil Electoral Provisoire (CEP) de recalculer les pourcentages des résultats préliminaires et partiels que l'organisme avait déjà fait publier. Marville a prétendu de façon erronée que les pourcentages des gagnants étaient formulées en ajoutant seulement les résultats des quatre candidats avec la plus grande quantité de votes. En réalité, les calculs ont inclus tous les candidats et avaient été faits conformément à la méthode en vigueur au cours de toutes les élections depuis 1990 (voir Haïti Progrès, Vol. 18, Nº. 12, le 7 juin 2000).
«Nous sommes ici pour dire à l'OEA que nous ne négocierons pas les votes que nous avons émis le 21 mai», a dit Marie Point du Jour, une représentante de Fanmi Lavalas à New York. «Ils sont tout simplement en train d'essayer de semer la confusion chez les gens.»
D'autres ont vu dans les déclarations d'Orlando Marville une tentative par les puissances étrangères de sauver leur coup d'état électoral. D'ailleurs la dite opposition haïtienne, l'Espace de concertation, l'OPL de Gérard Pierre-Charles, les néo-duvaliéristes du MPSN, le RDNP et tout le reste, qui se sont constitués au sein d'un prétendu Front de convergence, n'ont fait que lancer des appels à la «communauté internationale» et non au peuple qui n'a point voté pour eux. «L'impérialisme n'admet jamais; en plusieurs fois ils nous ont donné des coups d'État», a dit Pierre Florestal, un militant de longue date et animateur de l'émission Fanmi Lavalas à New York. «Cette fois-ci, nous avons fait une élection, où le peuple s'est grandiosement manifesté, le peuple est allé participer aux élections. Le fait que nous ayons gagné les élections, ils croient que cela ne doit pas se faire, ils sont venus nous demander de partager les postes avec eux, de sorte que nous garderions 9 sièges pour leur en laisser 7 au Sénat (Authentique!). Ce n'est pas d'un jeu de domino ni d'un autre jeu de hasard qu'il s'agit, c'est le peuple haïtien qui s'est levé, qui a fait son choix; le peuple haïtien a de la compréhension... Donc je ne pense pas qu'il existe des gens qui viendront nous donner des leçons de démocratie et nous dire de séparer le pouvoir. Nous non plus nous ne partagerons pas le pouvoir; les Républicains à Washington ont la majorité dans une Chambre, on ne leur dit pas de séparer le pouvoir avec les Démocrates. Ainsi comment se fait-il que ce soit à nous qu'ils demandent de partager le pouvoir? Comme vous voyez, c'est un manque de respect, un manque d'égards. Et c'est en réponse à tout ceci que par ici le peuple haïtien, même si nous ne sommes pas en grand nombre, mais de toute façon nous sommes venus quand même apporter une réplique».
En fait, la participation était assez remarquable en prenant en compte que les organisateurs de Fanmi Lavalas n'avaient annoncé la manif sur les ondes que la veille dans la soirée. Une mobilisation de plus de cent personnes en moins de 24 heures!
D'après certains, le coup d'État électoral rêvé par Washington et ses politiciens complices s'avère impossible: «Il est trop tard pour un coup d'État électoral», de dire Harold Louissaint, un autre manifestant. «Avec l'expérience que vient de vivre le pays, nos yeux sont ouverts maintenant, tandis qu'il y a 14 ou 15 ans, il n'y avait pas de notion politique. Mais à présent tout le monde en Haïti a eu le temps de faire son éducation politique plus ou moins; le peuple a finalement compris ce qu'il représente dans le pays, son importance, son rôle historique. Il n'y a plus de coup d'État électoral possible!»
Ben Dupuy, secrétaire général du Parti populaire nationale (PPN), de passage à New York, a aussi présenté une analyse de la conjoncture: «Aujourd'hui ils ont vu que Lavalas ("le torrent") est descendu, ce n'est pas aussi simple, mais Washington n'a pas encore dit son mot», a dit Dupuy; «Nous savons que l'OEA est le ministère des Affaires coloniales des Etats-Unis, donc quand Washington donne un ordre, eh bien ils font volte-face... De plus en plus ils doivent se dévoiler plus clairement. Et je crois que le peuple haïtien est en train d'apprendre aussi. Et quand on voit une série de personnes se retourner contre le peuple, c'est pas simplement contre Aristide, c'est contre le peuple. Ils avaient profité auparavant, pensant qu'ils allaient pouvoir se servir d'Aristide comme d'une doublure, comme historiquement ils ont l'habitude de le faire: ils installent quelqu'un et puis ce sont eux qui le dirigent. C'est ce que Gérard Pierre-Charles (OPL) avait cru pouvoir faire. Donc quand lui et ses acolytes ont vu qu'il n'en était pas ainsi, ils ont rejoint leur vrai camp, celui de l'ennemi du peuple.»
Dupuy a aussi expliqué que le PPN n'avait pas pris part aux élections pour une question de principe, parce que les agences étrangères - l'USAID et l'IFES - s'y étaient immiscées pour favoriser leurs sicaires locaux. «Mais heureusement, le peuple a découvert le jeu à temps... Et c'est à cause de cela qu'ils ruent maintenant. Parce que si la magouille qu'ils voulaient faire avait réussi, ils auraient dit que les élections ont été magnifiques. Donc en ce moment ils commencent à faire marche arrière. Mais la voiture du peuple haïtien pour sa part n'a pas de levier de marche arrière, elle continue à avancer».
Cette manifestation ainsi que plusieurs protestations populaires qui ont eu lieu en Haïti ont démasqué publiquement la dernière manoeuvre de l'OEA qui avait précédemment reconnu que les élections s'étaient bien déroulées le 21 mai. Quelques jours plus tard, ayant reçu des ordres, le chef de la Mission Orlando Marville, après s'être armé ainsi d'une apparence de crédibilité, faisait marche arrière en sortant une "astuce" de sa poche pour déclarer que les calculs des pourcentages donnant gagnants au premier tour plusieurs candidats de Fanmi Lavalas n'étaient pas corrects. L'argument de Marville ne tenait point et aussitôt le président du Conseil électoral provisoire le lui a fait savoir tout en condamnant son outrecuidante ingérence. En effet, la Mission d'observation de l'OEA avait pour but de vérifier la régularité du déroulement du scrutin et non de légiférer sur le mode utilisé pour l'établissement du pourcentage de voix obtenu par les candidats. Tout de suite après l'«appréciation» de l'OEA on a vu le Conseil national d'observation faire marche arrière elle aussi, mais de façon plus mitigée pour donner le change. Orlando Marville savait bien que son coup était cousu de fil blanc, mais il ne voulait qu'apporter de l'eau au moulin aux protestations délirantes d'une opposition totalement en déroute et mettre celle-ci en position d'exiger un «partage» en coulisses des sièges électoraux que n'avait pas su gagner aux urnes. En effet en retenant le plus de sièges possibles en ballottage en vue du second tour, la «communauté internationale» et son agent le Barbadien Orlando Marville comptaient pouvoir récupérer une majorité au Sénat pour leurs protégés de l'opposition tout en «concédant» une mince part au Parti Fanmi Lavalas. C'est contre cette version remaniée du coup d'État électoral que le peuple haïtien se dresse à nouveau en exigeant des «démocrates» étrangers le respect du vote démocratique. En attendant, si la manoeuvre de l'OEA est dévoilée à présent et doit être mise en échec, il importe de savoir si le CEP continuera à vouloir tenir la tête haute en ne cédant pas aux pressions de visiteurs impromptus qui commencent déjà à affluer à son siège. La vigilance du peuple haïtien est plus que jamais à l'ordre du jour.