Actualité politiqueHaïti Progrès
7 - 13 June 2000
La «politique» de la drogue refait surface!Les autorités douanières des Etats-Unis découvraient il y a une vingtaine de jours une quantité de cocaïne évaluée à un million de dollars à bord du navire La Linda, un bateau en provenance d'Haïti. Aussitôt, aux Etats-Unis, résurgence dans la presse de déclarations d'officiels montant l'affaire en épingle et présentant Haïti comme ce qu'ils appellent un «narco-Etat». Et on a droit à une suite de reportages avec d'amples et pittoresques détails décrivant la «vie» des vieux rafiots haïtiens sur le Miami River, un ruban fluvial de 5 milles de long séparant en deux le centre-ville de Miami, qui serait devenu le point d'arrivée de la drogue en provenance d'Haïti. En deux semaines au mois de février, les autorités auraient ainsi saisi 3 mille 400 livres de cocaïne, alors que le total de cocaïne saisi de la sorte depuis octobre dernier s'élèverait à 5 mille 600 livres. «C'est ici le point névralgique... Nous sommes le point de moindre résistance et nous sommes envahis», a dit Bobby Rutherford, un superviseur de groupe du U.S Customs Service à Miami.
Diverses raisons, à les en croire, porteraient les passeurs haïtiens à choisir le Miami River: les frais d'accostage et de débarquement y sont moins chers pour les petits bateaux haïtiens, et les membres d'équipage ont des parents dans la communauté haïtienne du sud de la Floride. Souvent ces navires arrivent sans cargaison régulière à Miami, car selon des agents, leur mission est aussi illicite que commerciale. Les autorités estiment ainsi que les cargaisons de drogue venant d'Haïti en 1999 ont augmenté de 24% par rapport à 1998, ayant passé de 59 tonnes à 74 tonnes. Haïti «est maintenant le plus grand pays de transit de toute la Caraïbe», a déclaré le président du sous-comité de Justice criminelle, de politique anti-drogue et de ressources humaines au Congrès des Etats-Unis, le député John L. Mica (Rép., Floride). Ce sont des arguments «imparables» qui sont lancés, car la conclusion est établie bien avant toute chose. Tout y passe et comme une preuve «tangible» du trafic des stupéfiants, on considère l'éclosion des stations d'essence et la construction de majestueux châteaux surplombant les bidonvilles... «Tout cela s'avère suspect», a dit le coordonnateur de l'OPL Gérard Pierre-Charles qui voudrait rajouter de l'eau au moulin pour s'en prendre au gouvernement et à son adversaire politique, Fanmi Lavalas. Ironie du sort c'est justement l'un des députés de son propre Parti qui avait été, deux ans plus tôt, incarcéré en Suisse pour avoir été attrapé avec de la drogue dissimulée dans son matériel d'exposition d'«artiste peintre»!
En réalité, on ne saurait nier l'existence du trafic des stupéfiants en Haïti comme ailleurs dans la région, à l'instar de la République dominicaine, mais dans le cas haïtien cette question sert principalement aux autorités de Washington à exercer des pressions politiques indues sur un secteur en particulier. En janvier dernier, c'est le secrétaire aux Armées des États-Unis Louis Caldera qui était venu en Haïti pour demander, du moins officiellement, entre autres au président Préval de prendre des mesures sévères contre le trafic de la drogue.
Cette campagne ne faisait que redébuter, même si contradictoirement, au cours de cette même période, le Service de lutte anti-drogue des Etats-Unis (DEA, Drug Enforcement Agency) félicitait particulièrement les responsables haïtiens pour leur collaboration à la suite de l'Opération Columbus entreprise pour contrecarrer le trafic dans toute la région. Le 16 mai, c'est le grand réseau de télévision ABC qui consacrait un chapitre spécial à Haïti sous le titre: «Nouveau champ de bataille - Haïti émerge comme une formidable force dans le trafic de drogue». Un titre pour le moins assez impressionnant pour une présentation qui ne faisait que remuer de la vieille sauce avec un montage assorti d'images surannées et de commentaires tels: «...Depuis que les troupes US et des Nations unies se sont retirées d'Haïti en janvier, la quantité de drogue passant par ce pays a augmenté de façon dramatique...» Pourtant il y a aussi des troupes US aux USA, et c'est là justement que ce trafic est le plus florissant! La preuve, c'est la principale destination de ces «produits», de l'aveu même des autorités des Etats-Unis! On tombait ensuite dans les statistiques, les mêmes auxquelles on ajoutait au besoin de nouveaux pourcentages: «...Spécifiquement, 14 % de toute la cocaïne et de l'héroïne arrivant aux USA passe maintenant à travers Haïti... et ce transit a augmenté en Haïti d'environ 50 % au cours des trois dernières années» (ABC News, id.) Puis vient un paragraphe sur les Colombiens «qui ont déménagé en Haïti pour diverses raisons...»
«Si vous amenez des stupéfiants de la Colombie en Haïti par mer ou par air, vous avez virtuellement 100 % de chances d'y parvenir», de dire un responsable des Douanes, Ray Kelly toujours dans ce même programme d'ABC. Pourtant, un accord signé entre le gouvernement du président haïtien et les Etats-Unis autorise ceux-ci à patrouiller par air et par mer les limites territoriales d'Haïti pour combattre le trafic. C'est à croire que Washington préfère que cette situation perdure pour pouvoir l'utiliser à d'autres fins?
Le 16 mai, c'était cinq jours avant les élections en Haïti où Fanmi Lavalas devait obtenir une confortable victoire. Et le 29 mai 2000, le grand magazine U.S. News & World Report revenait à la charge en spéculant sur des affirmations sans aucune preuve à l'appui, dans un article truffé de déclarations tendancieuses de hauts fonctionnaires des Etats-Unis pour étayer des accusations d'autant plus suspectes qu'elles visent nommément ceux qui viennent de remporter les élections en Haïti.
Intitulé «La connexion de la cocaïne», le texte «révèle» que «le chef de l'unité anti-drogue de la police formée par les Etats-Unis, Jean-Robert Armand avait fui Haïti le 7 mai pour aller à Miami après avoir eu mot qu'il était soupçonné d'avoir volé de l'argent de la drogue saisi à l'aéroport de Port-au-Prince... et que les fonctionnaires US l'interrogeaient actuellement pour savoir où cette piste pouvait mener...» De même, qu'on «apprend» que Luc Joseph Eucher, l'inspecteur général de la Police haïtienne présenté comme un grand allié des Etats-Unis aurait été destitué et transféré à un poste diplomatique à l'étranger, en raison de son combat contre des trafiquants de drogue. Ces derniers feraient la pluie et le beau temps dans le pays parce qu'ils bénéficient de l'impunité. «Nous suspectons que certains individus associés avec Fanmi Lavalas ont trempé dans la drogue... Dans le cas de Dany Toussaint, c'est plus qu'une rumeur», a dit un officiel de l'administration Clinton, cité par le journal.
Le nouveau sénateur de l'Ouest, Dany Toussaint récemment élu est accusé d'avoir appuyé les policiers suspects de trafic de drogue et sous investigation pour obtenir le limogeage de Luc Joseph Eucher. Son nom est aussi associé au départ de Robert Manuel, ancien secrétaire d'État à la Sécurité publique, à l'assassinat de Jean Lamy, un de ses proches amis, à la tentative d'assassinat sur le directeur de la police judiciaire Mario Andresol et le meurtre du journaliste Jean Dominique de Radio Haïti Inter. Puis à nouveau le texte reprend les mêmes statistiques continuellement utilisées, la corruption qui s'exprimerait en termes de millions de dollars saisis tant à Miami qu'à l'aéroport international de Port-au-Prince, et de blanchiment d'argent dans la construction et l'achat de somptueuses villas... «Ce que nous voyons, c'est l'anarchie totale» aurait dit un officiel du gouvernement des Etats-Unis qui a estimé que 90 % des inspecteurs de police sont impliqués dans la drogue. «Haïti est le point le plus critique dans les Caraïbes maintenant», aurait dit Michael Vigil, responsable de la DEA pour la région; «...Les radars US détectent en moyenne deux transports aériens de drogue par semaine arrivant en Haïti... Par mer c'est encore davantage...» A la toute fin de ce «reportage», le magazine cite encore l'officiel de la DEA qui déclare: «Si nous ne nous montrons pas plus agressifs, Haïti deviendra un satellite majeur pour les organisations de trafiquants colombiens et dominicains.» «Si ce n'est déjà fait», de conclure la journaliste Linda Robinson!
Comme on peut le voir, il n'y a rien de précis dans ces différents reportages sur le trafic de drogue en Haïti, sinon les mêmes chiffres qui reviennent, une accumulation de citations de fonctionnaires de Washington qui, pas une fois ne sont eux-mêmes mis en question. Et pour finir, on ne peut que se rendre compte qu'il n'est point vraiment question d'une enquête sur les réseaux du trafic en Haïti, mais d'un détour, d'un prétexte pour s'en prendre à une cible politique. Il est évident que cette «astuce» manque de plus en plus de munitions, et que les autorités US voudraient bien fabriquer d'autres «faits» plus «compromettants» contre leurs adversaires à défaut de pouvoir voir leurs propres protégés triompher démocratiquement par les urnes.