Haïti Progrès
7 au 13 Juin 2000
L'ingérence et les manoeuvres de l'OEA dénoncées«OEA, OEA, quand j'ai faim, je ne plaisante pas, je ne négocie pas mon vote, je ne négocie», tel était le cri que lançaient en chantant des centaines de manifestants à travers les rues de la capitale haïtienne le lundi 5 juin, principalement en passant devant le siège de l'Organisation des États américains (OEA), devant le bureau des Nations unies, devant les consulats et ambassades et consulats français et des USA. «Le peuple ne négociera pas un iota de son vote; les résultats du scrutin tels qu'annoncés ne sont pas négociables», déclarait l'un des manifestants.
Cette marche de protestation concernait la lettre envoyée le 31 mai par le Barbadien Orlando Marville, chef de la Mission d'observation électorale de l'OEA en Haïti au Conseil électoral provisoire (CEP). Dans cette missive Marville prétend qu'en révisant le compte des votes par l'organisme électoral national, son équipe avait découvert «une grave erreur affectant le nombre de sièges parlementaires remportés au premier tour des élections» La Direction des opérations électorales avait «décidé d'ajouter seulement les votes d'un petit nombre de candidats qui avaient obtenu le plus de votes» et par suite «avait obtenu des pourcentages erronés».
Tels des vautours, les grands moyens de presse s'étaient précipités pour appuyer, comme l'Associated Press (AP) qui rapportait: «Haïti a compté les votes pour les quatre premiers candidats et non pas tous les bulletins exprimés.» Mais personne ne s'est préoccupé de vérifier les calculs de l'OEA.
Donnons-nous la peine d'y procéder. Dans la course aux sièges pour le Sénat, cette année par exemple, les électeurs avaient à choisir deux candidats dans leur bulletin. Mais certains n'ont fait qu'un X pour seulement un choix. De même le CEP a adopté la même méthode utilisée pour les législatives de 1990, 1995 et 1997. Chaque vote était compté et le total était ensuite divisé par 2. Comme pour les élections précédentes il y a deux candidats en tête pour Chaque siège, ce qui fait quatre. Par exemple dans le département de l'Ouest, il y a un total de 1.528.349 votes exprimés pour les candidats à deux sièges au Sénat. En d'autres termes, statistiquement cela fait 764.164,5 électeurs. Dany Toussaint de Fanmi Lavalas (FL) a obtenu 536.802 votes (70,24 %), et Yvon Neptune (FL) 483.782 votes (63,22 %), Mirlande Manigat du RDNP: 81.381 votes (10,64 %) et Marie-Laurence Lassègue du PLB: 64.121 votes (8,4 %). Puisque Toussaint et Neptune avaient une majorité absolue (plus de 51 %), ils ont gagné au premier tour. On se demande alors par quel artifice Orlando Marville a pu découvrir pour sa part qu'il ne serait question que de 24 %! En multipliant chaque électeur par 2?
«Le CEP actuel n'a pas inventé ce système de calcul du pourcentage qu'on lui reproche» a expliqué le président de l'organisme Léon Manus dans une réponse officielle de cinq pages à Orlando Marville; «Il n'a fait que suivre en la matière la jurisprudence établie depuis 1990.» Cette méthode n'a au grand jamais été mise en question auparavant, a fait remarquer Manus, révélant de ce fait que «la Communauté internationale avait accepté ce principe» (souligné par le CEP).
Le conseiller Carlo Dupiton a corroboré cette position en disant: «Il n'y a pas d'erreur du tout. C'est une formule qui a été acceptée depuis 1990.» Luciano Pharaon, responsable des opérations électorales était tout aussi affirmatif: «Non seulement nous avons fait notre travail de façon à être correct, mais encore c'est la même méthode de calcul qui avait été utilisée en 1990, 1995, 1997; tout le monde l'avait acceptée. Je ne vois pas le problème qu'ils ont cette fois-ci ; si ce n'est pas un faux problème, c'est quelque chose d'autres qu'ils veulent!»
Manus a aussi expliqué dans sa lettre que les résultats livrés jusqu'à présent «ne sont que de simples résultats partiels fournis au pays pour calmer son impatience. D'autres résultats continuent d'arriver... mais aucun résultat définitif n'a été proclamé». En un mot: «Votre analyse devance largement la marche du processus», fait-il remarquer à Marville.
Et Léon Manus de poursuivre de façon encore plus significative: «Je considère le fait, par un Observateur étranger, de publier dans la Presse Haïtienne, une lettre critiquant ouvertement une Institution Nationale (en l'occurrence le CEP), comme un acte d'ingérence. Ingérence d'autant plus grave que cet observateur étranger, parlant au nom d'une Organisation Internationale très respectée, a, par des déclarations précipitées, sur une question d'importance nationale, induit en erreur le peuple Haïtien, et cherché à décrédibiliser, aux yeux de la Nation, le CEP qui, dans une époque difficile, chargée de passions contradictoires, travaille courageusement - à réaliser un travail électoral honnête et propre.»
D'autres membres du CEP ont manifesté une indignation semblable. «C'est une gifle pour la nation et en aucun cas nous ne pouvons accepter une telle chose» de dire le porte-parole du CEP Macajoux Médard. «Nous sommes obligés de compter sur l'aide internationale, mais cela ne donne droit à personne de venir nous dire ce que nous devons faire. Ce n'est pas leur rôle. M. Marville se permet de passer des ordres au CEP, de lui émettre des injonctions pour l'inviter à corriger... Je pense que c'est grave.»
Les organisations populaires et les secteurs progressistes ont amèrement réagi à la lettre de l'OEA. Charles Suffrat de l'organisation paysanne KOZEPEP a désigné la lettre de l'OEA d'«impertinence» tandis que Poitevien Jean-Philippe de Jeunesse Pouvoir Populaire (JPP) suggérait de «les (l'OEA) déclarer persona non grata».
«Ces observateurs traitent toujours les pays en développement comme s'ils étaient des enfants», déclarait Ben Dupuy, secrétaire général du Parti populaire national (PPN). «Quand est-ce qu'ils seront prêts à aller observer les élections aux États-Unis et au Canada pour discerner les irrégularités qui y ont cours; c'est à ce moment-là que nous pourrions les inviter à observer nos élections.»
Entre-temps Yvon Neptune de Fanmi Lavalas déclarait que «la majorité de la population sait qu'il n'y a absolument aucune erreur à avoir été commise. Elle doit rester en alerte pour que personne n'enlève pas un seul des votes du peuple...pour que personne ne vienne nous dire que 2 plus 2 sont 5...»
Évidemment les Etats-Unis ont appuyé la critique des calculs du CEP qu'a voulu faire l'OEA, selon un communiqué de leur ambassade. La dite opposition haïtienne a pour sa part voulu prendre la lettre comme un ultime prétexte pour annoncer son retrait du second tour des élections. Ainsi le KONAKOM, MOCHRENA, et le MPSN ont rejoint cette semaine l'OPL et le RDNP. La plupart ont aussi déclaré qu'ils ne participeraient pas aux élections dans le département de la Grand'Anse fixées pour le 11 juin prochain.
Une véritable et violente hystérie plus que jamais s'est emparée de cette opposition qui en appelle au renversement du gouvernement de René Préval. Comme le faisait observer cette semaine le sénateur Wesner Emmanuel qui disait: «Je pense que peut-être il y a des gens qui veulent en arriver à l'option zéro par une série de moyens. Donc ils créent une situation de tension.» Comme par exemple, Gérard Pierre-Charles, dirigeant de l'OPL qui en appelait au renversement de Préval en criant: «Si Lavalas ne peut pas faire des élections, eh bien le président René Préval ne peut pas rester au pouvoir pour faire d'autres élections.» En dépit de la lamentable performance de son parti aux élections, Pierre-Charles trouve moyen de prétendre que le gouvernement de Préval «n'a pas de légitimité». Son bras droit Sauveur Pierre Etienne a déclaré que «c'est un pouvoir fasciste et que cela impliquerait qu'il fasse au moins 100 mille morts dans le pays».
Le néo-duvaliériste Hubert Deronceray du MPSN a émis une analyse de son «Service d'information» débutant ainsi: «Les préparatifs de la guerre civile en Haiti s'accélèrent.» Comme dans une scène du théâtre de l'absurde, ce porte-parole des terroristes putschistes durant le coup d'État de 1991-1994 accuse aujourd'hui «les barons lavalassiens» de planifier une opération «koupé tèt boulé kay' en sept étapes»: 1. Arrêter ou lyncher l'Ambassadeur Orlando Marville Chef de la Mission d'Observation de l'OEA; 2. Exiger l'expulsion immédiate de tous les membres de la Mission d'Observation de l'OEA; 3. Incendier les locaux des Nations Unies, de l'USAID et de l'OEA à Port-au-Prince et à Pétion-Ville; 4. Incendier les locaux de l'Ambassade américaine et du Consulat américain; 5. Incendier les locaux de tous les partis politiques de l'opposition; 6. Assassiner tous les leaders politiques de l'opposition; 7. Bloquer les routes départementales Nord-Sud et les principales artères de Port-au-Prince, du Cap-Haïtien, des Gonaïves, de Jacmel, de Petit-Goâve, etc. pour faciliter l'extermination de leurs populations.» Une véritable logorrhée qu'on n'a même pas besoin de commenter.
Cependant malgré ces élucubrations, il ne faudrait pas perdre de vue les manoeuvres géopolitiques de l'impérialisme. Le week-end passé, le Canada et les États-Unis se sont arrangés pour que le ministre canadien des Affaires étrangères Lloyd Axworthy et le secrétaire général de l'OEA César Gaviria fassent le voyage au Pérou pour s'immiscer dans les élections dans ce pays, même si la Charte de l'OEA interdit explicitement à l'Organisation de s'ingérer dans les affaires internes des États membres.
Bien entendu l'objectif réel d'une telle entreprise n'est point Fujimori, qui est un fidèle allié des Etats-Unis, mais des pays comme le Venezuela ou Haïti. Le Venezuela, qui doit justement organiser très bientôt des élections, s'est d'ailleurs vigoureusement opposé à l'ingérence de l'OEA au Pérou, voyant là un moyen de créer un précédent pour intervenir dans d'autres élections. «Le Venezuela aimerait lancer un avertissement concernant ce risqué de façon à ne pas ouvrir la porte pour que l'OEA se place comme un joueur décisif pour mettre en question une élection», a déclaré à Windsor, au Canada le ministre vénézuélien des Affaires étrangères José Vicente Rangel, au Sommet de l'OEA.
Comme les élections en Haïti, au Venezuela ne se sont pas déroulés ou ne se dérouleront pas comme le voudraient les «ingénieurs d'élections», les Etats-Unis et leurs complices veulent établir la juridiction de l'OEA à ces fins pour faire mieux passer leurs plans.
Mais comme le disait l'un des manifestants contre les agissements de Orlando Marville en Haïti cette semaine: «Pour nous autres, ce 21 mai qui vient de se dérouler, le peuple a voté lavalassement et nous croyons que nous remporterons la victoire lavalassement... Nous ne partagerons pas en coulisses nos votes...» En conclusion, même si Orlando Marville voudrait persévérer avec ses patrons dans la mise au point d'autres magouilles pour offrir des postes législatifs à leurs protégés de l'opposition, il est clair qu'ils ne peuvent plus tromper personne.
Résultats des sénateurs
du département de l'OuestDépartement Ouest
Joseph Léon Max, Adam; CDSH 12.891
Jean Auguste Bellerice; PENH 7,970
Eliner Cadet, RANFO 12,275
André Calixte, FRONCIPH, 12,976
Phito Calixte, MODEJHA, 7.403
Ernst Pedro Casséus, MOP, 19,926
Suzy Castor, OPL 43,842
Marie Denise Claude, FRONCIPH, 21.889
Alix Fils-Aimé, IND, 13.554
Amos Georges, IND, 9.376Marie Laurence Jocelyn Lassègue, PLB, 64.121; 8.40%
Antoine Joseph, IND, 8.6831
Jean Robert Louima, MOCHRENA, 30.156Mirlande Manigat, RDNP 81.381, 10.64%
Jean-Pierre Rodrigue Mathieu, IND, 5.169
Maurice Antoine Leslie Maximilien, PENH, 9.462
Frantz Monchais, MPSN, 15.4802ème Yvon Neptune, FL, 483.782, 63.22%
Evans Nicolas, URN, 15.400
Lucien Petit, APPA, 14.679
Raymond Piou, MOCHRENA 30.03X
Wilner Prempin, IND, 5.135
Clotaire Saint Natus, IND 6,258
Daniel Supplice, EC, 59,757
1er Dany Toussaint, FL, 536.802, 70.24%
Résultats des députés
du département de l'OuestArrondissement de Port-au-Prince
1ère Zone Nord
Ernst Vilsaint, FL, 66639, 73.32%, Elu2ème Zone Est
Etienne Lionel, FL, 31726, 55.75%, Elu3ème Zone Sud
Liberis Simson, FL, 68176, 70.43%, Elu4ème Pétion-Ville
Doran Pheliton, FL, 51193, 55.30%, Elu6ème Delmas
Cristallin Yves, FL, 71827, 61.19%, EluArrondissement Croix des Bouquets
1ère Croix des Bouquets
F. Richelle Lafaille, FL, 39544, 56.18%, Elu2ème Fonds Verrettes
En Ballottage
Jn Bertrand Mathurin, FL, 10785
Jean Lionel Bouzi, Fronciph, 51643ème Cornillon
En ballotage
Raymonde Rival, FL, 5947
Gasner Douze, Espace, 2374Arrondissement de Arcahaie
1ère Arcahaie
Melchior Antoine, FL, 26742, 51,67%, EluArrondissement de la Gonâve
Gilvert Angervil, FL, 13701, 63,07%, EluArrondissement de Léogâne
1ère Léogâne
Désilus Jean-Marie, FL, 29995, 56.54%, Elu2ème Petit-Goâve
Dufort Milord, FL, 43004, 55.75%, Elu
PS: Ces nouveaux élus au premier tour s'ajoutent à la liste
que nous avons publiée la semaine dernière pour sept autres départements,
à l'exception de la Grand'Anse (11 juin).