Haïti Progrès
 7 au 13 Juin  2000


Enquête sur l'assassinat de Jean Dominique

Des «intouchables» seront-ils interpellés pour l'assassinat de Jean Dominique? C'est la question que l'on se pose après la présentation de l'enquête qu'a faite le 3 juin sa veuve Mme Michelle Montas sur les ondes de la station Radio Haïti Inter que dirigeait la victime. Nous reproduisons presque au complet ses propos (Les ponctuations sont de nous.).
 

«Aujourd'hui est le 3 juin; il y a deux mois jour pour jour Jean Léopold Dominique, journaliste, analyste politique, directeur de Radio Haïti, mon mari était assassiné dans la cour de cette station... Il est mort abattu par un tireur professionnel, l'autopsie réalisé le même soir devait révéler que 3 des 4 balles qui lui ont transpercé le corps étaient mortelles, l'une qui lui a traversé le cou aurait sectionné d'un seul coup les deux carotides...

Lundi 3 avril il était 6 heures 05. Selon les enquêteurs Jean serait mort en quelques secondes. Je suis arrivée comme d'habitude le lundi, 10 minutes après, pour le trouver inanimé baignant dans son sang, deux voitures de la Police d'urgence venaient d'arriver et ce sont ces voitures qui devaient servir d'ambulance pour gagner du temps pour Jean-Claude qui, lui, bougeait encore atteint d'une balle à l'abdomen...

Aujourd'hui les questions qui se posaient ce 3 avril et se posent encore avec plus d'acuité: qui a tué?, qui a payé pour ce contrat?, qui avaient à faire taire Jean Dominique?, pourquoi? Ces questions interpellent ce matin la Justice haïtienne. Une tradition d'impunité tenace pèse sur cette justice, pourtant le même modus operandi se retrouve d'un crime à l'autre, du meurtre d'Antoine Izméry à celui de Jean-Marie Vincent ou du père Jean Pierre-Louis ou à celui d'Yvon Toussaint; dans chacun de ces cas: une exécution.

Sont-ce les mêmes assassins payés peut-être par des bailleurs de fonds différents opérant en toute impunité, que ce soit pendant le coup d'Etat, que ce soit aujourd'hui. Ces hommes de main, ces "atoufè" sont-ils protégés par qui? Où en est l'enquête? Certaines pistes poursuivies par la Justice relèvent du secret de l'instruction, le juge a déjà entendu des dizaines de témoins et questionné plusieurs personnes pouvant fournir des informations ou liés à des dossiers traités par le journaliste ou des gens désignés par la clameur public dans cet assassinat qui a frappé aussi bien les coeurs que les esprits.

Aussi bien que des individus ayant proféré des menaces publiques de mort contre Jean Dominique, des avis de comparution devant le juge d'instruction dans le cadre de l'enquête ont été lancés et touchent plusieurs personnes dont certaines absentes du territoire haïtien. Après la comparution de Mes Gérard Georges et Jean-Claude Nord, Réginald et Roudolphe Boulos ont été invités à répondre aux questions du juge d'instruction. Le docteur Réginald Boulos a déjà comparu, d'autres doivent comparaître la semaine prochaine.

Trouvera-t-on à la fois les tueurs et les auteurs intellectuels du crime, la collecte des faits se heurterait-elle à des butoirs intouchables? Une commission spéciale d'enquête a été en tout cas crée il y a une dizaine de jours pour tenter d'activer un dossier lourdement handicapé au début par des peurs, des tergiversations, des carences professionnelles pour qu'enfin justice soit rendue.

Les faits ont été partiellement reconstitués: il s'agissait d'une opération soigneusement planifiée impliquant une dizaine d'hommes et trois véhicules: une Cherokee blanche, une Pathfinder rouge foncée et une pick-up Toyota Blanche. Deux tueurs différents ont opéré: l'un a abattu Jean entre sa voiture et l'entrée de Radio Haïti, l'autre a grièvement blessé le gardien Jean-Claude d'une balle de 9 milimètres... qui a explosé dans l'abdomen sectionnant la moelle épinière, balle apparemment destinée à abattre Jean au cas où il aurait porté un gilet pare-balle... Quelqu'un quelque part a monnayé un contrat de mort, deux tueurs ont agi. Paieront-ils pour leurs crimes. Des milliers de gens à travers ce pays demandent justice pour Jean Dominique, certes rien ne remplira ce vide. Rien ne rendra à ce pays un militant de cette trempe, de ce courage...

Et si Justice n'est pas rendue il y aura d'autres êtres irremplaçables qui seront détruits par d'autres assassins et ce pays continuera à s'en aller en lambeaux jusqu'à ce que nous disions collectivement: Jamais plus, jusqu'à ce que nous exigions justice

En fait il nous reste bien peu de chose à ajouter à ce stade, sauf que de réitérer ce qu'a dit Mme Montas Dominique, que les tueurs étaient de véritables professionnels, qui disposaient de balles Dum Dum explosant à l'intérieur du corps, des balles dont ne dispose pas n'importe qui, à moins de faire partie de forces de police spéciales en Amérique du Nord par exemple. Et surtout qui en toute impunité, et ce depuis le coup d'État, décide qui doit être éliminé pour barrer le chemin à la lutte du peuple haïtien pour la démocratie?

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