Haïti Progrès
24 au 30 Mai 2000
L'assassinat de Jean Dominique fait-il bouger la Justice?Le suspect Bob Lecorps, déjà libéré suite au procès de l'assassinat du ministre de la Justice Guy Malary, et interpellé au mois d'avril à la frontière haïtiano-dominicaine dans le cadre de l'enquête sur le meurtre le 3 avril du directeur de Radio Haïti Inter Jean Dominique, a une fois de plus recouvré la liberté le vendredi 12 mai. C'est au mois de janvier dernier qu'il avait été libéré précédemment. Cette fois-ci, le ministre Camille Leblanc avait indiqué que les autorités judiciaires devaient l'interroger sur sa présence à la frontière au cours de la période suivant le meurtre du célèbre journaliste.
D'après Lecorps, il n'aurait rien à se reprocher, allant jusqu'à dire peu de temps avant sa libération à des journalistes qui l'interrogeaient qu'il «n'avait rien d'un criminel, que ses onze enfants ne seraient pas en sa compagnie s'il en était un»! Sur les auteurs de l'assassinat de Jean Dominique, il ne saurait rien, puisque, disait-il, il venait juste de passer 4 ans en taule, et que «chaque jour on tuait des gens dans la rue et qu'on ne savait pas qui était l'auteur de ces crimes...» Enfin rien de bien spécial car il a refusé de rapporter même les questions qui lui auraient été posées par la justice.
Mais cette enquête paraît pour le moment secouer la torpeur des autorités, puisque d'autres personnes ont été citées pour interrogatoire la semaine dernière. Car des menaces avaient été proférées à l'adresse de Jean Dominique avant son assassinat et les auteurs de ces menaces sont bien identifiées. Et surtout que ces deux individus étant des avocats, ils ne devraient pas normalement ignorer que de telles menaces constituent des délits très graves, sinon tout aussi graves que le meurtre lui-même. C'est ainsi que les avocats Reynold Georges et Jean-Claude Nord ont dû comparaître devant le juge d'instruction Jean Sénat Fleury au cours d'un interrogatoire qui aurait duré 5 heures. Ils devraient rester à la disposition de la justice et ne pas laisser le pays sans autorisation préalable.
C'est qu'il s'agissait de menaces bien précises; et «pour l'histoire et pour mémoire» Radio Haïti Inter, que dirigeait la victime, a diffusé ces déclarations compromettantes faites par Georges et Nord le 9 février 2000 sur les ondes de la mal-nommée radio Liberté dirigée par Serge Beaulieu, un fugitif de la justice et putschiste réfugié aux États-Unis. À l'occasion de la mort naturelle en détention de l'ancien général Claude Raymond, un duvaliériste endurci, Reynold Georges avait déclaré: «... Je vais voir si cet assassinat... va se passer ainsi. Je vais voir si on va laisser Pierrot Denizé (directeur général de la Police), Jean Dominique et Michèle Montas qui dirigent la sécurité du pays et la police. Ces gens-là doivent laisser le pays, ils doivent laisser le pays. L'assassin du général Claude Raymond: Jean Dominique, ne doit pas dormir en paix, Michèle Montas (son épouse) ne doit pas dormir en paix. Mais nous autres disons cela parce que nous ne sommes pas leur soumis, je n'ai de chèques à recevoir d'eux, ils ne sont pas mes patrons... Le général est mort. Tout le monde doit prendre des précautions... Ceci cela, or, nous savons très bien que c'est Pierrot Denizé, Bob Manuel, Jean Dominique, Michèle Montas qui tracassent tous les gens noirs du pays... Ils ont mis tout une... en prison.»
Autant impudent que médiocre, Jean Claude Nord est allé verser des larmes de crocodile devant ladite station de radio à Delmas le jour de l'assassinat de Jean Dominique. Il avait ainsi interpellé le ministre de la Justice en la même circonstance que Reynold Georges: «Leblanc, vous ne sentez pas avoir une responsabilité, vous ne sentez pas avoir une responsabilité. Un homme qui a une ordonnance de sortie en sa faveur, vous le retenez en prison sous l'ordre de Jean Dominique et de sa femme Michèle Montas... Pourquoi Jean Dominique veut-il être le maître d'un pays? Jésus Christ avait dit lui-même, il avait dit qu'à l'aune qu'on a mesuré Claude Raymond, celui qui l'a tué c'est à cette aune qu'on le mesurera.» Dans la même émission, d'autres macoutes en avaient pour faire les mêmes menaces de mort contre Jean Dominique. Le tout était couronné par l'animateur Serge Beaulieu qui avait curieusement prédit les circonstances de la mort de Dominique: «On va prendre le coeur de ce cadavre pour l'apporter à Jean Dominique, pour aller le déposer sur la route de Delmas, pour aller déposer le coeur de Claude Raymond devant Radio Haïti Inter. C'est là qu'on va enterrer Claude Raymond, oui à l'intérieur de Radio Haïti Inter, tôt ou tard». Malheureux présage car Jean Dominique a été effectivement tué sur la cour de sa station de radio.
Les menaces étaient on ne peut plus claires; et les intéressés semblaient vouloir chercher à tort et à travers des échappatoires, déclarant que le ministre Leblanc voulait régler de la sorte des comptes personnels avec eux. Et encore plus grave, pour des hommes de loi, Nord et Georges n'en menaient pas large et ne pouvaient offrir aucun argument juridique à leur décharge. Finalement ils se rabattaient sur la vieille rengaine usée des Duvalier, la question de couleur, déclarant que: «C'est un problème de classe qui se pose là dans le pays. Nous voyons qu'au sein de Lavalas tous les Noirs qui évoluent, nous voyons que tous les jeunes entourant Aristide, on les a tous mis dans des histoires de drogue, on dit qu'ils sont tous des assassins. Mais aucun mulâtre n'est jamais impliqué dans la drogue, aucun mulâtre n'est jamais un assassin. Pourtant le pays se trouve aux mains des mulâtres.» C'était gros comme défense, d'autant plus que Georges et Nord sont des adversaires à mort de Lavalas dont justement Jean Dominique était l'un des plus grands défenseurs. D'autant plus que tout en prônant l'idéologie noiriste, Duvalier réprimait sauvagement les masses paysannes pour défendre les intérêts des «grans dons» et des féodaux tels que Georges et Nord.
Et se montrant encore plus impudent et audacieux, croyant pouvoir se moquer, Jean-Claude Nord de sa comparution: «Les questions qu'ils m'ont posées tournaient autour de mon appartenance politique, vous comprenez. Je lui ait fait comprendre que moi mon appartenance politique, je suis très proche de Fanmi lavalas.»
Mais telle n'était pas la question, car ce qui intéresse la justice: Est-ce qu'ils seraient passés de la parole aux actes? Ou bien connaîtraient-ils, les deux compères, qui aurait pu mettre leurs menaces à exécution à leur place? Ils devront bien trouver d'autres arguments pour se tirer d'affaire dans ces circonstances si la justice devait suivre normalement son cours.
Celle-ci, la justice, sur l'entrefaite et peut-être surtout dans le contexte, paraît se montrer assez active. En effet, le ministre Camille Leblanc confirmait le lundi 22 mai le démantèlement d'un gang d'anciens militaires (Voir Haïti-Progrès Vol. 18 Nº. 9) en apportant certaines précisions à l'effet que ces individus étaient à la base de nombreux crimes commis à travers le pays et qu'ils avaient également pour objectif de saboter les élections du dimanche 21 mai. Cependant leur chef présumé Serge Justafort serait toujours en fuite, de même que n'a pas été interpellé le mercenaire canado-américain de la CIA Lynn Garrison, ancien conseiller des militaires putschistes et qui aurait été vu dans le pays.
D'un autre côté, la justice a-t-elle voulu rassurer les forces de déstabilisation en mettant en liberté le 17 mai, outre Bob Lecorps quelques jours plus tôt, Ernest Bennett l'ex-beau-père du dictateur Jean-Claude Duvalier, qui était gardé en prison depuis deux années en attendant son jugement pour enrichissement illicite, de même que le protégé de Duvalier, Jean Sambour embastillé au mois de février? À leur défense ces deux gangsters ont prétendu qu'ils n'avaient jamais occupé de fonction officielle dans le régime Duvalier. Ce qui devrait être considéré comme encore plus grave en considérant que même sans fonction officielle, Ernest Bennett faisait et défaisait tout sous le règne de son beau-fils, en s'arrogeant des monopoles au point d'offusquer même les pirates à son image à qui il ne laissait plus que des miettes de ses pillages et dans les affaires commerciales.