21 mai:Haïti Progrès
17 au 23 Mai 2000
Incertitude et double jeuLes parties impliquées dans le processus électoral semblent vouloir conjuguer leurs efforts pour que les comices aient effectivement lieu le 21 mai 2000. Du moins les dernières touches seraient en train d'être mises pour permettre aux 29.490 candidats à ces élections législatives, communales et locales d'obtenir les faveurs de plus de 4 millions d'électeurs présumément inscrits qui auront à voter dans les 11.143 bureaux à être installés le jour du scrutin. Plus de 23 millions de bulletins auraient ainsi été imprimés par le Conseil électoral provisoire (CEP).
La communauté internationale ne lésinerait plus à fournir sa quote-part. La Mission d'observation de l'OEA a obtenu des fonds octroyés par le Canada (voir p. 6) et l'inévitable CNO de Léopold Berlanger a reçu du CEP 7205 cartes pour ses «observateurs». Emboîtant le pas, la France a enfin et aussi décaissé une aide de 2 millions 740 gourdes pour la Mission de l'OEA . Avec cet argent, la relationniste de l'OEA Marie Durran et son chef Orlando Marville ont même prévu des observateurs supplémentaires. Des garanties de sécurité ont été données par les autorités réunies au sein du Conseil supérieur de la police nationale; un arrangement a pu être trouvé dans la Grand'Anse où le BED a été reconstitué de même que dans la ville de l'Anse d'Hainault les inscriptions ont pu reprendre. Et après bien des palabres et autant d'exigences, la majorité des partis politiques ont confirmé leur participation. Le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis n'a su quoi leur offrir de plus en leur indiquant que les Scouts, les agents multiplicateurs de changement de la secrétairerie d'Etat à la Jeunesse aideront la police dans ses efforts de sécurisation des opérations: «C'est qu'il nous faut absolument aider la police à créer cette ambiance sécuritaire, c'est la raison pour laquelle nous avons attiré l'attention d'abord du CEP pour que justement lui de son côté il n'y ait pas d'erreurs.»
Tout paraîtrait ainsi baigner dans l'huile. Mais on ne sait trop pourquoi, la communauté internationale n'en continue pas moins ses menaces qui sont étrangement destinées exclusivement à l'Exécutif et à Fanmi Lavalas. Et malgré qu'il n'ait pas encore présenté ses lettres de créances au président Préval, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, Brian Dean Curran ne se ménage point, déclarant au quotidien Miami Herald: «Nous avons dit clairement que l'échec dans la réalisation d'élections promptes et crédibles - suivies d'une mise en place rapide d'un Parlement avec les pleins pouvoirs - risquera d'entraîner l'isolement d'Haïti, de la communauté des pays démocratiques, mettra en péril la coopération future et minera la légitimité des élections présidentielles de la fin de cette année. Ce n'est pas une menace, mais un constat.» C'est déjà là rejeter à l'avance tous les incidents malheureux qui pourraient survenir sur le pouvoir lors du scrutin, alors qu'un candidat indépendant au Sénat, l'ancien député de Pétion-Ville, Alix Fils-Aimé a déclaré justement que ceux qui prennent prétexte de l'insécurité pour ne pas aller aux élections sont précisément les mêmes qui avaient réalisé les massacres et l'insécurité pendant le coup d'Etat de 1991-1994.
Pourquoi donc ces menaces car la «communauté internationale» serait la plus qualifiée pour tenir en laisse ceux qui avaient fait avorter dans le sang les élections de novembre 1987, qui ont fait le coup d'État et qui ont continué à éliminer tous ceux qui, comme Jean Dominique, dénonçaient les trafics malhonnêtes dans le processus électoral. Les protégés de cette «communauté internationale», tel l'Espace de concertation, ne sont-ils pas prêts à accepter un verdict des urnes qui leur serait défavorable?
C'est ce qu'ils démontrent justement dans leurs déclarations et attitudes qui l'indiquent assez nettement. Impopulaires et ayant vu déjà déjoué par le peuple leur première tentative de coup d'État électoral du 19 mars, les partis d'opposition ont mis deux fers au feu: aller aux élections qu'ils ne peuvent pas remporter par crainte qu'elles soient honnêtes, tout en dénonçant d'avance l'impartialité du scrutin en faveur d'un seul et même parti, Fanmi Lavalas. Après quoi ils pourront ainsi crier au scandale comme ce fut le cas après les élections du 6 avril 1997.
Le pro-putschiste de septembre 1991, Serge Gilles de l'Espace de concertation a relaté en ces termes sa rencontre avec le sous-secrétaire général de l'ONU chargé des affaires politiques, Danilo Turk: «Il nous a fait part de ses préoccupations au sujet de la situation.. au sujet de la violence qui existe dans ce pays, bon, on a fait, nous avons donné notre opinion, nous lui avons fait part de nos analyses... Il a pris beaucoup de notes... et il va faire part aussi au Conseil de sécurité de l'ONU de nos préoccupations.» Qu'est-ce que le Conseil de sécurité de l'ONU a donc à voir avec des élections internes dans un pays membre? De son côté, le chef de l'alliance néo-duvaliériste MPSN Hubert De Ronceray va encore plus loin en envisageant de se retirer de la course électorale deux jours avant le 21 mai si la «sécurisation du scrutin n'est pas satisfaisante à son goût». Pour Leslie Manigat du RDNP, qui s'était fait porter au pouvoir par les militaires en 1988: «Si les élections ne sont pas décentes, il n'y aura pas de sortie de crise car les résultats ne seront pas acceptés.» En attendant, cependant il appelle à la formation d'un front «largement large» de l'opposition pour faire échec à Lavalas, donc il reconnaît explicitement ainsi l'inégalable popularité sur le terrain même face à une «large» alliance de multiples groupuscules, dont le RDNP de Manigat lui-même.
Ne pouvant rien construire sur une base populaire et n'ayant visiblement aucun projet, une alliance macouto-bourgeoise n'a pour parvenir au pouvoir d'autre choix que les coups d'État, militaires ou électoraux, et même l'intervention militaire étrangère pour les mettre aux commandes. Tout laisse donc croire que l'on s'achemine vers «l'inconnu» pour ce dimanche 21 mai. Jusqu'où est prêt à aller la «communauté internationale» pour faire «triompher» ses élus? Si le scrutin devait se dérouler normalement, le président du CEP Léon Manus n'aura-t-il qu'à continuer à se courber et à accepter les résultats que lui tendra le chef de la Mission de l'OEA Orlando Marville pour désigner les «vainqueurs» ou fera-t-on planer la menace d'une répétition du 27 novembre 1987 pour dissuader les électeurs d'aller voter pour Fanmi Lavalas?