Nouveau cycle d'insécuritéHaïti Progrès
10 au 16 Mai 2000
Alors que le compte à rebours a commencé pour les élections législatives, communales et locales fixées au 21 mai, le pays se trouve à nouveau dans une longue série noire d'assassinats et d'attentats. A vrai dire l'insécurité de droit commun a été constamment présente où le chômage s'avère la règle générale, mais elle avait quelque peu baissé depuis que des patrouilles policières nocturnes motorisées sont placées à des points stratégiques de la zone métropolitaine et surtout ses victimes n'étaient pas ciblées ni la vague aussi fournie.
Pendant que l'on parle à tort et à travers de la sacro-sainte sécurité des élections, c'est justement le moment où l'insécurité connaît un nouveau sommet. Et en ces circonstances, ces actes de banditisme soulèvent bien des questions. Au point de se demander si ceux qui ont intérêt à créer le chaos dans le pays ne sont pas en train de mettre le paquet. Ceux justement qui prônent l'option zéro et la mise en place d'un gouvernement de «salut public»`à leur image pour organiser une parodie d'élections d'où seraient exclus les masses populaires et leurs représentants.
Du 26 avril au 6 mai, la liste des victimes a été particulièrement étendue. Sans être exhaustifs les exemples suivant donnent une très bonne idée de cette situation. Le 28 avril, Pierre Wilfrid Laguerre, un inspecteur de police affecté au service anti-gang a été abattu devant son domicile à Delmas; le lendemain 29 avril un important commerçant de la région proche de Mirebalais a été tué chez lui; Le 26 avril, Dussertain Armaud, 63 ans, un candidat à l'Asec du PDCH à Thomazeau a été assassiné à coups de machette; le 5 mai deux individus ont abattu le chauffeur Jérôme Castin à l'angle des rues Courte et Dr Aubry et pillé les autres passagers; le 2 mai, un religieux de la congrégation des Oblats, le père Stanley Casséus, a reçu une balle à la cuisse alors qu'il s'enfuyait pour échapper à ses agresseurs; la veille la police avait procédé à l'arrestation de quatre jeunes hommes impliqués dans une tentative d'assassinat contre le père Bruny, curé de la paroisse de la 9e section des Palmes à Petit-Goâve; et on aurait voulu faire passer ces bandits pour des partisans de Fanmi Lavalas; le 6 mai, Michel-Ange Alexandre, un policier du CIMO a été tué par deux zenglendos alors qu'il rentrait chez lui.
Parmi ces crimes et ceux non divulgués publiquement, deux meurtres ont particulièrement retenu l'attention. D'abord celui du père Lagnot Belot, curé de la paroisse de Thomassique tué d'une balle à la tête à Delmas qui a alarmé le parti Fanmi lavalas et Justice et Paix, et le président de la Conférence épiscopale Mgr Hubert Constant devait s'apitoyer en la circonstance en ces termes: «La Conférence épiscopale d'Haïti est concernée et lève les bras au ciel pour implorer du Seigneur que s'arrête ce déferlement de violence, d'horreur et de crime.» Puis l'autre assassinat notable parmi les nombreux autres, c'est celui commis sur la personne du docteur Harry Bordes le 6 mai à la rue Cordada sur la route de Nazon. Le docteur Bordes, 74 ans, était le fondateur de l'Association médicale haïtienne (AMH), spécialiste en santé publique, sujet sur lequel il a effectué et publié de nombreuses études et ouvrages, ainsi qu'un manuel scolaire d'hygiène publique. Il a été en outre le concepteur du théâtre radiophonique «Radyo Doktè» rendu célèbre par le couple Fanie et Ti Djo. Il a reçu 2 balles à la tête. L'un des bandits a été lynché par la foule à Delmas 13, tandis que deux autres complices ont été arrêtés par la police à Sans-Fil. Un crime tout à fait planifié, puisque les assassins semblaient l'attendre.
Comme dans le cas de Jean Dominique dont ils ont éteint la voix dérangeante, les pêcheurs en eaux troubles, les agents des forces des ténèbres ont évidemment tenté vainement de se servir de ce crime à des fins opportunes. Insidieusement, l'OPL a essayé d'associer ce meurtre à ceux perpétrés sur des personnes de différents secteurs politiques proches ou opposés au pouvoir.
Frustrés de leur plan de réaliser le coup d'État électoral du 19 mars, les stratèges du «laboratoire» et leurs complices indigènes mettent les bouchées doubles pour arriver à leurs fins, surtout que ces opportunistes se rendent compte que, malgré tous leurs efforts, les résultats des élections du 21 mai, si celles-ci devaient se réaliser, pourraient s'avérer quand même défavorables à eux-mêmes. Leur frustration n'a fait que croître avec l'expulsion de leur protectrice et patronne Micheline Bégin de l'IFES (v. ci-dessous). Désormais ils semblent opter résolument pour l'option zéro qui passera sans doute par une intervention militaire dominicaine en Haïti, un plan au sujet duquel nous avons amplement parlé précédemment. Une entreprise où les chefs militaires dominicains pensent éviter l'enlisement, puisque aussitôt un prétexte serait créé pour envoyer sur place une «force de paix internationale» qui prendrait le pays en mains pour le livrer à la racaille de son choix.
Et comme pour inciter ses valets locaux dans cette voie «royale», la communauté internationale commence par tenir la dragée haute au gouvernement haïtien accusé de mauvaise fois dans le processus électoral. A ce compte, l'Union européenne a gelé son assistance à Haïti pour exiger la tenue dans n'importe quelles conditions du scrutin et l'installation d'un nouveau gouvernement.
Mais ces pressions ne sont qu'un «extra» dans la conjoncture, car pris à leur propre jeu, avec le fiasco de leur coup projeté pour le 19 mars, les ténors de l'opposition attendent de la «communauté internationale» qu'elle crée les conditions limites pour l'option zéro, leur seule «planche de salut» en dehors d'un coup d'État électoral. L'insécurité quotidienne ne suffit plus, des personnalités notoires sont ciblées, et à l'instar de l'assassinat de Jean Dominique, ce sont maintenant ceux du père Belot et du docteur Bordes qui doivent servir pour étayer la thèse du chaos et de l'anarchie.