Haïti Progrès
 10 au 16  Mai  2000
Micheline Bégin persona non grata
Pourquoi pas l'IFES au complet?

Le lundi 8 mai, la nouvelle est tombée comme une chape: l'expulsion par l'Exécutif de la directrice en Haïti de la Fondation internationale pour les systèmes électoraux (IFES), madame Micheline Bégin, grande architecte de toute la pagaille électorale depuis le début du processus. Le Premier ministre Jacques-Édouard Alexis, qui a annoncé la nouvelle, a indiqué que l'intéressée était devenue indésirable pour avoir accusé certains conseillers techniques du CEP et même la Présidence de vouloir favoriser le parti Fanmi Lavalas et de repousser sans raison valable les échéances électorales. Suite à des réunions tenues, on se le rappelle, au Palais national entre l'Exécutif, l'IFES et les techniciens du CEP, «quelle a été notre surprise, la surprise de l'Exécutif lorsque nous avons appris, lorsque nous avons obtenu un rapport préparé par madame Bégin. Elle avait préparé deux rapports: un rapport pour ici mais il y a eu un autre envoyé à Washington. Et c'est dans le rapport envoyé à Washington... qu'elle a fait deux commentaires négatifs qu'au niveau de l'Exécutif nous considérons comme étant un affront intolérable», a expliqué Alexis. Il était temps qu'Alexis s'en aperçoive et c'est peut-être la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

Mais la personne de Bégin est-elle vraiment le noeud de l'affaire? Qui est-elle en fait cette Micheline Bégin que l'IFES basé à Washington a chargé d'exécuter ses plans en Haïti? C'est une ancienne collaboratrice du Bureau du directeur des élections dans la province de Québec au Canada, une de ces technocrates qui font carrière dans les organismes internationaux au service de n'importe quelle cause, un nouveau type de ces «mercenaires en cravate» prêts à tout pour «arriver», des exécutants supérieurs à l'instar des cadres supérieurs.

La question donc à se poser dans cette affaire est de se demander si l'obstacle représenté par l'IFES au déroulement normal du processus électoral en Haïti peut se ramener à la seule petite personne de madame Bégin? Quid de ses patrons de l'USAID qui en toute indépendance ont traité avec l'IFES sans passer par le gouvernement? N'est-ce pas l'IFES même qu'il faudrait déclarer persona non grata, comme l'avait demandé le Parti populaire national (PPN)? Ce n'était que peine perdue, vu que les autorités haïtiennes sont tellement sur la défensive. L'IRI, qui en avait fait bien pire, n'a jamais été inquiété par elles, jusqu'à ce que las des protestations populaires, cette succursale des républicains de Washington a fait un esclandre et prétendu déménager ses pénates d'Haïti, sans bien sûr cesser d'oeuvrer dans le pays à travers ses «antennes».

Malgré tout, les protégés de l'IFES-USAID ont trouvé à redire; ils ont vu dans la décision somme toute modérée de l'Exécutif un signe du refus à organiser des «élections crédibles» - un euphémisme pour parler de leur coup d'État électoral. «Il faut que la population soit au courant de ce document, il faut qu'on rende ce document public afin de juger de la validité des accusations portées par madame Bégin contre ceux qui au sein du CEP travaillent au profit de Fanmi Lavalas et du pouvoir», a réclamé le solitaire Claude Roumain du parti Génération 2004, membre de l'Espace de concertation. Le partisan invétéré de l'option zéro Hubert de Ronceray, qui n'a de toutes façons rien à gagner à des élections, a lui aussi déclaré: «Certainement madame Bégin avait des données très précises, elle avait des informations de la plus haute importance concernant le processus électoral... Le départ de Bégin représente indiscutablement un profond malaise pour le processus électoral.» Audacieuse, c'est encore un terme relativement trop faible pour qualifier une telle assurance, surtout que ces «données précises» devaient être exclusivement profitables à lui-même et à l'Espace de concertation.

Bien que leur coup d'état électoral ne soit que reporté ou à la rigueur partiellement déjoué, l'opposition se montre on ne peut plus inquiète. Et elle se rabat de toutes ses forces sur un autre instrument du coup monté: l'observation électorale. L'Espace de concertation entreprend maintenant des démarches sans relâche pour que le CEP accorde des moyens de fonctionnement au CNOE (Conseil national d'observation électorale) de Léopold Berlanger qui, pour réprendre les termes de feu Jean Dominique, «fait partie d'une coalition, à travers Vision 2000, résolument engagée dans le déchoucage de Lavalas»! La société civile, la bourgeoisie, et le patronat, des Olivier Nadal, Guy Alexandre de IDE, Richard Coles, Rosny Desroches affichent la même position. Depuis la révélation faite par Jean Dominique sur l'existence d'un contrat discret, pour ne pas dire secret, entre le président du CEP Léon Manus et Léopold Berlanger, le CNOE bat de l'aile. Désormais, il a ciblé le conseiller électoral Ernst Mirville qui avait déclaré publiquement qu'avec l'accord Manus-Berlanger, le CNOE était devenu «un Etat dans l'Etat». Cette remarque de Mirville a montré qu'il en avait finalement ras le bol, puisqu'il avait toujours tenté de garder un profil bas au CEP.

Cependant, l'expulsion de Bégin n'a point dérangé les manoeuvres auxquelles se livrent la dite opposition et la dite communauté internationale. Tandis que l'Espace, le PADHEM de Clark Parent, le MPSN, le RDNP et le MOCHRENAH menacent de se retirer de la course en raison de l'insécurité, de la dépendance du CEP, qui leur était pourtant tout dévoué, et du déséquilibre dans la formation des BD (bureaux de vote), leur allié de la Mission d'observation électorale de l'OEA, Orlando Marville, a déclaré: «Techniquement les élections sont possibles. Ce qu'il faut pour avoir les élections, c'est la volonté politique, pas seulement de la part des acteurs politiques mais de la population en général.» Son attitude paraît contradictoire à celle de ses protégés, mais ce n'est qu'en apparence. Car Marville ne semble pas avoir froid aux yeux. Et il n'a pas hésité à s'appuyer sur un nombre imaginaire de plus de 4 millions d'électeurs inscrits avancé dans un rapport de sa mission d'observation électorale. Comme on peut le constater, ce n'est pas le renvoi de Micheline Bégin, qui devait être au bout du rouleau, qui va changer la donne. Tout au plus, le gouvernement a pu sans trop de mal donner l'impression de lever la tête; gest symboliquement «impressionnant», qui le serait davantage si c'était l'IFES au complet et l'USAID qu'il inviterait à ne plus dicter leur loi dans le processus électoral.

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