Haïti Progrès
 3 au 9  Mai  2000


Le CEP en déconfiture

L'hypocrisie de la communauté internationale aura pu bénéficier de la servilité du Conseil électoral provisoire tout au cours du processus électoral que l'on a connu. Pour avoir délibérément choisi la voie de la trahison, le CEP de Léon Manus est enfin arrivé dans l'impasse et surtout dans un discrédit dont ne pourront point s'abstraire pendant longtemps les membres de cet organisme. Cela, le Parti populaire national (PPN) l'avait à maintes reprises prédit, mais le constat est devenu général le jeudi 27 avril 2000. A cette date, une rencontre tenue à l'hôtel Christopher à Port-au-Prince entre le CEP, des partis politiques, des membres de la dite société civile et des représentants de la «communauté internationale», afin de faire le point sur le processus électoral, s'est soldé par un échec retentissant. L'arrogance de la représentante de l'Espace de concertation au CEP a tout fait basculer, elle qui rabrouait sans pudeur un représentant du FRONCIP. Elle avait en effet soulevé l'indignation générale dans l'assistance en déclarant sans ambages: «Messieurs asseyez-vous... j'ai à vous répondre. Après vous avez le droit de parler, de baver...» Il s'en est suivit un tollé général, un échange de propos malsonnants au point que la réunion a failli dégénérer en une foire d'empoigne. Le conseiller Macajoux Médard a dû réclamer une «paix des braves» en ces termes: «Nous ne sommes pas ici pour livrer bataille, nous parlons d'insécurité et on a l'impression que l'insécurité est d'abord dans cette salle.» Le calme revenu un instant, et le CEP en a tout simplement profité pour mettre fin prématurément à la rencontre. Il est à souligner qu'au cours des discussions, le président du CEP Léon Manus et sa secrétaire générale Irma Rateau ont tenu à indiquer que certaines déclarations de membres du Conseil électoral n'engageaient que leur propre personne. Ce qui ne faisait que confirmer que le torchon brûlait même au sein de l'organisme.

Les partis politiques présents en ont profité pour alimenter le feu en réprouvant le comportement de madame Rateau et les dires de Manus selon qui la position officielle du CEP n'est exprimée que par le porte-parole. «Nous déplorons ce qui s'est passé et nous voyons que le CEP est en complète déliquescence. Quand un membre du CEP dit que les déclarations d'un autre membre n'engage pas le CEP, alors avec qui va-t-on discuter, avec qui va-t-on dialoguer?», a déclaré Sauveur Pierre Etienne de l'OPL, qui a sauté sur l'occasion. Quant à René Théodore du MRN, il a rejeté l'affirmation par le CEP que les bureaux de vote sont déjà formés. «Un tirage au sort est toujours quelque chose de public, or on n'a jamais été invité à un quelconque tirage au sort», comme le stipule la loi électorale, a-t-il fait remarquer. Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, candidate au Sénat du PLB pour le département de l'Ouest et ancien secrétaire général du CEP de 1995 a qualifié de «grave» l'organisation électorale telle que conçue et gérée par le CEP. Après avoir gentiment désapprouvé son agent Irma Rateau, Evans Paul alias K-Plim a repris son agressivité anti-lavalassienne coutumière tout en faisant un constat négatif opportuniste quant à la tenue prochaine des élections. «Nous autres nous disons que nous voulons des élections sérieuses. Nous n'allons permettre à personne d'organiser des élections officielles. Mais du train que ça marche, il ne semble pas y avoir des conditions pour que les élections aient lieu.» Autrement dit les conditions n'existeraient plus pour son coup d'État électoral qui a été démasqué par le peuple. Il doit donc se rabattre sur une autre tactique, celle de la déstabilisation de concert avec la communauté internationale.

Le président Manus avait, lui, commencé à s'aménager une «sortie» pour les élections du 21 mai qu'il voit déjà impossibles à réaliser à cette date. Dans un véritable réquisitoire, il avait déclaré: «Dans les jours qui viennent, si les organisations populaires continuent à faire régner la violence, détruire les voitures d'honnêtes citoyens vaquant à leurs occupations; et si les incendies continuent à détruire les immeubles, fait du travail laborieux de femmes et d'hommes; si l'insécurité poursuit... Les élections... n'auront pas lieu. Alors cette dernière chance de relèvement sera perdue et le pays s'enfoncera dans une inconnue lourde de menaces et personne ne pourra savoir ce qui en adviendra... Le Conseil électoral demande solennellement à l'Exécutif et à la police nationale de prendre publiquement leurs responsabilités devant la nation.» On s'y attendait un peu, mais on n'osait pas le croire que Manus fût aussi faux jeton et si audacieux! Après avoir pendant plus d'une année navigué en eaux troubles, il n'a aucune décence à jeter le blâme sur d'autres. On voit bien avec quel lyrisme Manus a essayé de se dédouaner en rejetant malhonnêtement les conséquences de ses inconséquences sur les organisations populaires. Mais peut-il dire que tout était prêt pour ses élections, alors que la semaine dernière encore un membre de son organisme était encore en train d'évaluer le nombre de bulletins qu'il faudrait? Outre toutes les bévues et les fraudes, les inscriptions non complétées, les registres disparus, etc.

Cette rencontre qui a mal tourné peut sonner le glas du CEP de Léon Manus, car les rats mettent déjà les canots à la mer, et n'ont plus confiance en Manus pour délivrer la marchandise. Et justement les pires remarques viennent actuellement des plus chauds supporters du coup d'Etat électoral qu'il préparait pour eux. «Je constate que le CEP a perdu beaucoup dans sa crédibilité, ils ont agi comme l'enfant prodigue; pendant très longtemps ils ont oeuvré tout seul sans dialoguer avec les autres et ils paient aujourd'hui, enfin je dirais ce manque de dialogue et de coopération», a dit Rosny Desroches, ancien ministre des militaires du CNG et l'un des fers de lance de la bourgeoisie. Pour sa part, le responsable de la mission d'observation électorale de l'OEA, Orlando Marville, a opiné d'un ton doctoral: «On n'est jamais sûr de rien. Comme vous le savez, aujourd'hui il peut pleuvoir, aujourd'hui peut-être on pourra avoir du soleil, c'est comme ça toujours... Bien sûr ça veut dire que si on avait des espérances, on a aussi des doutes.» Hypocritement, Marville n'avait pourtant jamais exprimé ces doutes, et n'a jamais cessé de réclamer à cor et à cris des élections à tout prix, d'abord le 19 mars, puis le 9 avril et le 21 mai. Un changement subit plutôt intrigant?

Les grandes manoeuvres ont en effet déjà commencé, et Manus ne se fait que l'interprète de ses patrons de la communauté internationale quand il découvre brusquement que c'est l'insécurité tolérée, d'après lui, par le gouvernement et la police, qui va constituer un obstacle à la réussite de ses élections, dont pourtant les préparatifs ne sont jusqu'à présent pas encore au point. Des signes patents indiquent que la communauté internationale est en effervescence, car déjà l'on voit Adama Dieng, le représentant du secrétaire général de l'ONU, se plaindre des fonds qui n'arrivent pas pour les missions d'observation électorale; et l'on n'a qu'à suivre ce qu'écrit et dit cette presse au service de la communauté internationale, dont la radio de Radio Canada qui, le 30 avril, au cours de son émission «Dimanche magazine», annonçait par la voix de son reporter de retour d'Haïti que faute de moyens, «la plupart des missions d'observation quitteraient le pays le 15 mai». On se demande ce qu'elles étaient venues observer, puisque tout le monde sait que la date fixée pour ces élections est le 21 mai suivant! Tout serait donc prévu: une fois avortée le coup d'État électoral, on continue d'exiger bruyamment et faussement des élections, que l'on sait irréalisables dans les conditions actuelles, et l'on rejette l'échec sur le l'Exécutif et les «chimères» lavalassiennes. Mais ce serait trop simple, et il appartient aux autorités gouvernementales d'assumer leurs responsabilités, de prendre sur eux l'organisation de véritables élections, la communauté internationale ne pourra nier éternellement sa contribution à ce fiasco. Qu'elle se retire d'un processus qui est avant tout un attribut de la souveraineté d'un État. Il n'y a plus de temps, ni de moyens d'organiser deux périodes électorales avant la fin de cette année. Il est donc primordial de prendre le temps qui reste pour préparer des élections générales en novembre en même temps que la présidentielle.

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