Haïti Progrès
 3 au 9  Mai  2000
Ingérence tous azimuts
Y a-t-il un ministre des Affaires étrangères?

Décidément cette affaire électorale mènera le pays au bord de l'éclatement. Une rencontre tenue le 27 avril entre le CEP, les partis politiques, la société civile et les représentants de la communauté internationale s'est achevée dans la pagaille. Cette réunion se voulait importante puisqu'elle devait décider de l'avenir même du premier tour des élections législatives, communales et locales fixé au 21 mai 2000. Au cours d'une conférence de presse donnée le lendemain au local du journal Haïti-Progrès à Port-au-Prince, le Parti populaire national (PPN) a fixé sa position sur la question électorale «afin que le peuple haïtien voie plus clair dans ce qui s'y fait», pour répéter les termes de son secrétaire général adjoint, Harry Numa.

D'entrée de jeu le dirigeant du PPN, Ben Dupuy, a estimé que cette rencontre terminée en queue de poisson «est une illustration flagrante de ce que nous avions dit dès le début, de l'incompétence de ce CEP... appelé à organiser des élections, pourtant incapable d'organiser une rencontre avec les intéressés». Il était d'ailleurs inconcevable que le CEP ait invité ses patrons de la communauté internationale à participer à ce spectacle hideux de l'élite haïtienne qui s'entre-déchire autour d'un os électoral. Alors, il a invité les autres membres du CEP voulant garder leur dignité à «se désolidariser de cette pagaille de Léon Manus, une véritable pièce de musée que l'on devrait mettre dans un sarcophage puis le déposer au musée national».

Le CEP se cabre, il sait pertinemment qu'il ne peut organiser les élections à la date du 21 mai, une date choisie sous la pression de la communauté internationale. Il cherche donc à se dédouaner en rendant l'insécurité - et donc la présidence et la police - responsable des difficultés à tenir le scrutin. Ce CEP dans son refus de la réalité semble même imputer aux «chimères» les violences de rues concoctées par ses patrons de la communauté internationale. Le secrétaire général du PPN a expliqué que l'insécurité dans le pays comporte trois volets:

1. Les assassinats sélectifs portant l'estampille de professionnels de la CIA et visant à soulever les partis politiques l'un contre l'autre;

2. L'infiltration des manifestations populaires, qui a donné lieu aux émeutes violentes sans raison apparente;

3. Le plan d'invasion d'Haïti par l'armée dominicaine massée sur la frontière, élaboré par la communauté internationale avec les Etats-Unis en tête de file.

Pour illustrer cela, Dupuy a rappelé comment en 1993 la CIA avait utilisé les hyènes du Fraph pour forcer le président Clinton à rappeler le bateau Harlan County en montant de toutes pièces un attroupement de terroristes vociférant avec la notable présence sur les lieux de l'agent de la CIA en poste dans la capitale haïtienne. Il a avisé qu'actuellement une opération Harlan County II est en cours. Le secrétaire général du PPN a également rappelé les actions antérieures du Pentagone et de la CIA en Amérique centrale: l'utilisation d'un pays voisin pour renverser le gouvernement progressiste de Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954 et du Honduras où avaient été entraînés les contras pour démanteler le pouvoir sandiniste au Nicaragua. Une façon d'appeler les autorités haïtiennes à prendre au sérieux les bruits de bottes à la frontière. Un indice important est la préparation psychologique de l'opinion publique face à une telle action en Haïti dont des officiels des Etats-Unis ont dit qu'elle était un narco-Etat. «Quand ils avancent des chiffres avec `précision', prétendant que 15% de la drogue transite par Haïti, est-ce la mafia de la drogue qui leur fournit ces données? Car s'ils savent que c'est 15%, ils auraient pu aussi mettre la main sur ces 15%... Donc c'est clair que c'est un prétexte pour imposer à Haïti leur politique, et leur politique veut dire mettre le peuple à l'écart de tout», a expliqué Ben Dupuy.

Contrairement au président du CEP, Léon Manus qui, dans son audace éhontée a parlé de 4 millions d'électeurs inscrits, Ben Dupuy a réitéré qu'on ne saurait organiser une autre élection à quelques mois d'intervalle de la présidentielle de novembre. D'autant que les divers problèmes ayant motivé les différents reports des joutes électorales n'ont jamais été résolus. Et pour cause, le PPN plaide logiquement en faveur d'une seule élection, et demande à Manus de se prémunir contre l'influence de son parent Olivier Nadal qui s'amuse à fixer les dates des élections.

Une campagne de propagande internationale rend le gouvernement ou le régime Lavalas responsable du climat d'insécurité sévissant en Haïti. Elle vise à préparer l'opinion publique mondiale à accepter toute action éventuelle contre Haïti et justifier ainsi ce qu'on veut y imposer. Face à cette campagne tous azimuts, la diplomatie haïtienne menée par l'invisible Fritz Longchamp reste de marbre. «Nous attirons l'attention du gouvernement là-dessus et nous nous demandons ce qu'entreprend le ministre des Affaires étrangères Fritz Longchamp. Car il n'a rien dit dans cette affaire. Nous n'avons entendu aucun diplomate démentir cette campagne de propagande et de désinformation qui se fait à tous les niveaux à l'étranger.» Dans sa rare incompétence, Longchamp pense t-il que l'inaction peut servir de politique étrangère? Il devrait savoir que la politique de l'autruche dont il a fait montre jusqu'ici ne peut que conduire le pays qu'à l'abîme particulièrement en ce moment. Même dans l'administration quotidienne, à part de placer ses pions dans les légations, il semble que là aussi tout fonctionne au petit bonheur. Par exemple, aux Bahamas, dont il est justement question sur notre page couverture à propos du naufrage, nos sources nous indiquent que près d'un millier d'Haïtiens croupissent dans les geôles, certains ayant déjà purgé leurs peines qui ne peuvent être rapatriés à défaut d'une demande de transfert de ces personnes du service pénitencier à l'Immigration que s'abstient de faire pour une raison ou une autre la partie haïtienne. S'agit-il de négligence, grave il est vrai? Mais ce n'est là que la pointe de l'iceberg car, étant donné la vague d'expulsions continues de la République dominicaine, on ne savait pas trop quoi penser quand, au lendemain de la rencontre du Cariforum en Guadeloupe à la mi-mars de cette année, le chancelier dominicain Eduardo Latorre déclarait qu'«il n'avait pas été question des questions migratoires, puisque au cours de la réunion de la Commission mixte au début du mois (de mars) à Port-au-Prince, on est arrivés à un accord qui devrait être rendu public prochainement.» Bien entendu ce n'est pas de la bouche de Longchamp qu'on apprendra qu'on s'apprête une fois de plus à livrer des cargaisons d'esclaves à la République dominicaine. Là encore, il faudra se référer à des sources dominicaines, tel le quotidien Listin Diario qui titrait le dimanche 30 avril dernier: «Le Pays et Haïti vont vers un accord pour l'embauche des travailleurs». Et le journal de citer la sous-secrétaire des relations extérieures dominicaines Rosario Graciano qui disait: «nous pouvons assurer que la République Dominicaine et Haïti se trouvent dans une phase quasiment idyllique dans leurs relations et les perspectives indiquent que nous continuerons dans cette voie au cours des prochaines années.» L'accord, d'après Graciano attend d'être ratifié par les deux Chancelleries. On est en droit de se demander qui va tirer profit de ce contrat juteux? Certainement pas les déportés et les braceros. Après toutes ces années à la tête du ministère des Affaires étrangères avec les problèmes sans nombre que connaissent les haïtiens émigrés aux Bahamas, en Guyane, en République dominicaine, et à présent l'ingérence sans limites, la déstabilisation extérieure, et la menace d'intervention qui plane, il est temps qu'on sache le rôle que remplit le ministre Fritz Longchamp au sein du gouvernement haïtien.

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