Haïti Progrès
26 Avril au 2 Mai 2000
L'intervention sous la bannière de la drogueTandis que les leaders de l'opposition ainsi nommée, l'OPL de Gérard Pierre-Charles, les néo-duvaliéristes du MPSN de Hubert Deronceray, l'Espace de concertation avec Evans Paul et les autres se font ouvertement à l'intérieur les «dealers» et promoteurs de l'intervention étrangère, de l'autre côté de la frontière les militaires dominicains semblent impatients de répondre à leurs appels avec une arme de choix: la lutte contre le trafic de drogue.
Déjà, comme on le sait bien, les autorités de Washington n'ont pas arrêté d'agiter ce qu'ils appellent «le rôle grandissant d'Haïti comme point de transit de stupéfiants en provenance de l'Amérique du Sud.» Bien entendu ces affirmations viennent surtout de gens comme le député républicain d'extrême droite Benjamin Gilman, président du comité des Relations internationales à la Chambre des représentants, qui a déclaré lors d'une audition parlementaire qu'Haïti «descend dans les profondeurs effrayantes de la corruption et de la violence liée à la drogue... En fait, Haïti devient un narco-Etat», utilisant ainsi curieusement le même terme que Sauveur Pierre Etienne de l'OPL qui voudrait justifier par-là une intervention militaire dominicaine en Haïti.
De même, le Département d'État ne serait pas satisfait des efforts d'Haïti dans le domaine. Suivant un des innombrables rapports, Haïti n'aurait saisi en 1999 que 430 kilos de cocaïne, moins d'un tiers des prises de l'année précédente. Combattre les lâchages aériens «sont effectivement au-delà de la portée des unités de la police haïtienne», a prétendu un rapport du gouvernement des Etats-Unis qui, selon ses statistiques prétend qu'en 1999, 67 tonnes soit 14% de toute la cocaïne arrivant aux États-Unis d'Amérique du Sud transite par Haïti. Pourtant, comme nous l'avions indiqué précédemment, l'Agence de la lutte anti-drogue des Etats-Unis, la DEA (Drug Enforcement Agency) à la suite de l'Opération Conquistador avait démenti ces affirmations «gratuites» (voir Haïti-Progrès, Vol. 18 No 4).
Évidemment toutes ces accusations à l'endroit d'Haïti ne visent point à combattre le trafic de drogues proprement dit, et la véritable raison en était explicitement exprimée dans cette déclaration d'un autre républicain, le congressman de la Floride et président du comité d'Intelligence de la Chambre des représentants, Porter Goss: «C'est mauvais maintenant et ça devient pire... Le trafic de la drogue déstabilise... de telle sorte qu'il n'y a aucun espoir pour le processus démocratique en Haïti.» Dans la même veine le rapport annuel de l'International Narcotics Control Strategy du Département d'Etat indique que «les faibles institutions démocratiques d'Haïti, l'inexpérimentée force de police et les infrastructures décadentes fournissent aux trafiquants d'Amérique du Sud une voie où il y a très peu de résistance». Une situation qui à leur avis encourage aussi le trafic d'armes et le crime organisé, tandis que la corruption permet aux trafiquants d'agir en toute impunité.
Mais ces déclarations répétées pourraient être considérées comme faisant partie de la routine habituelle pour exercer toutes formes de pressions sur le pays visé ou son gouvernement, si en fin de compte elles n'entraient pas dans des desseins bien définis, dans une tactique coordonnée. Sur ce point-là, il n'en est pas moins surprenant que dans ce contexte, ce soit le moment choisi par le chef du Bureau anti-drogue de l'ONU, Pino Arlacchi pour se rendre en République dominicaine et de déclarer le 24 avril, au cours d'une conférence de presse offerte en compagnie de Marino Vinicio Castillo, directeur du Conseil national des drogues que: «La situation du trafic de drogue, principalement de cocaïne et le blanchiment de l'argent dans les Caraïbes devient de plus en plus dangereuse… Notre plus grande préoccupation, c'est Haïti, étant donné la faiblesse de ses institutions et la situation politique qui y règne. Ensuite vient la République dominicaine et c'est pour cela que nous y investissons tant de ressources.» Néanmoins, pour faire bonne mesure, il a voulu aussi avouer qu'«il lui était difficile de quantifier la cocaïne et la marihuana colombiennes passant par Haïti et la République dominicaine à destination de Porto Rico et des Etats-Unis». Ces affirmations ne sont point l'effet du hasard, et ces «ressources» mises à la disposition de la République dominicaine peuvent prendre différentes formes. Et elles arrivent justement au moment où le secrétaire aux Forces armées dominicaines, le lieutenant-général Manuel de Jesùs Florentino paraît de plus en plus sur le pied de guerre.
Les préparatifs, dont nous avons fait état la semaine dernière, de même que la collaboration qu'y apportent les Etats-Unis avec leurs troupes, n'en sont pas restés là, car le général Florentino était à pied d'œuvre au cours du week-end dernier, alors qu'il parcourait en compagnie de quatre autres généraux et d'une kyrielle d'officiers supérieurs les postes des 69 détachements de soldats déployés le long de la frontière, de Dajabon au nord à Pedernales dans le sud. Ce renforcement démesuré des effectifs des avant-postes n'est définitivement pas pour combattre la drogue, mais le responsable des militaires dominicains ne craignait pas d'aller plus loin que ses patrons américains en clamant en cette occasion que «la drogue dont on s'occupe en territoire dominicain et qui part à destination d'autres pays, spécialement les USA, l'Europe et les Caraïbes, provient d'Haïti dans sa presque totalité» (Listin Diario, 24-04-00).
La grossièreté d'une telle affirmation ne saurait échapper à personne, à Florentino non plus, mais cela ne l'embarrasse guère, car tous les moyens lui sont bons pour tenter de justifier l'entreprise dont il a la charge sur le terrain. Il a autant de raisons de se livrer à un tel spectacle, d'autant plus que les conditions économiques de son pays doivent être tout aussi contraignantes pour son armée dont les effectifs sont de loin supérieurs aux besoins du pays. Raison de plus pour lui pour se plier avec zèle au plan de la «communauté internationale» et de porter la bannière de la lutte contre la drogue, qu'il n'arrive même pas à contrôler chez lui, sous d'autres cieux.