Haïti Progrès20 AVRIL 2000:
26 Avril au 2 Mai 2000
Succès de la manif pour déloger GiulianiPortant des drapeaux et entonnant des chants, environ 10 mille Haïtiens et d'autres habitants de New York ont marché à travers le Brooklyn Bridge le jeudi 20 avril pour demander que soit mis un terme à la brutalité policière, et la démission du maire Rudolph Giuliani, suite à l'assassinat de Patrick Dorismond, abattu par un policier de New York le 17 mars.
Les milliers de manifestants étaient partis de Grand Army Plaza au cœur de Brooklyn, et ont reçu tout le long de l'avenue Flatbush l'accueil chaleureux des passants et des résidants. «Je serais avec vous si je pouvais m'absenter à mon travail», a crié un ouvrier de la construction au passage des manifestants. «Ces Haïtiens-là savent bien comment faire une manifestation», poursuivait-il en se tournant vers un camarade de travail.
Après avoir traversé le Brooklyn Bridge, la manifestation entra à Manhattan et la foule se rangea alors sur Broadway devant l'hôtel de ville où des orateurs ont dénoncé Giuliani comme étant en dernier ressort responsable de la vague de meurtres commis par des policiers, et d'avoir créé une atmosphère de racisme et de violence à New York.
Cette marche a marqué le 10e anniversaire d'une première qui avait vu une centaine de milliers d'Haïtiens défiler à travers le Brooklyn Bridge pour protester contre la classification par le Food and Drug Administration des Haïtiens comme groupe à risque pour le sida. Suite à cela, des changements avaient dû être opérés pour corriger tant bien que mal cette stigmatisation raciste.
D'autres grandes manifestations - en 1991 suite au coup d'État contre le président Jean-Bertrand Aristide et en 1997 après les tortures policières infligées à Abner Louima - ont amené à prendre la traversée de ce pont comme un symbole de manifestation par les Haïtiens.
La marche de cette année était organisée par le Haitian Coalition for Justice, un regroupement d'organisations communautaires et d'activistes haïtiens formé le 20 mars. Au moyen de réunions-marathon et de «coumbites» nocturnes, une armée de volontaires a conjugué son temps et des moyens financiers limités pour fabriquer des bannières et des posters, distribuer des notes de presse et des feuillets, obtenir les autorisations de la police, les véhicules, et les appareils acoustiques, et pour animer la mobilisation sur les ondes de la radio et dans des émissions de télévision.
Malgré une certaine crainte de la communauté après les affrontements avec la police au cours des funérailles de Dorismond le 25 mars, où l'on a dénombré 27 arrestations et des dizaines de blessés, la marche du 20 avril a été à la fois spectaculaire et pacifique. Des jeunes dansant au son de bandes de rara, des personnes âgées marchant avec des cannes, et des familles avec des tout-petits, tous étaient là; beaucoup avec des drapeaux bleu et rouge d'Haïti autour de la tête, ou drapés autour de leurs épaules, ou au bout de petits bâtons. Les drapeaux de Trinidad, Jamaïque, Porto Rico et de Panama flottaient aussi dans l'immense foule dont plusieurs participants sont restés du rassemblement au Grand Army Plaza à 8 hres du matin jusqu'à la fin de la marche devant l'hôtel de ville vers 5 hres de l'après-midi.
La police faisait aussi une démonstration de force. Deux colonnes de centaines de policiers en tenue anti-émeute, avec des matraques et des menottes marchaient en rangs serrés des deux côtés du défilé, tandis que des hélicoptères le survolaient durant toute la journée. La Coalition avait son propres agents d'ordre en maillots blancs avec l'inscription «Santinèl», qui formaient un rempart entre les manifestants et la police pour éviter les provocations de cette dernière. On n'a eu donc à déplorer aucun affrontement.
Alors qu'ils traversaient le pont, cependant, sous l'oeil de 200 policiers massés sur une rampe, ce fut un moment sublime car les manifestants, rythmant leurs pas, se mirent à chanter: «Le Brooklyn Bridge va tomber, tomber sur Giuliani».
Des douzaines de protestataires portaient des croix sur lesquelles étaient inscrits les noms de jeunes abattus par la Police de New York sous l'administration Giuliani. D'autres pancartes portaient l'inscription: «Giulianism=fascism», «Giuliani rache manyòk ou» et «Stop and frisk Giuliani, book him for racism» (…Enfermez Giuliani pour racisme). Il y avait plusieurs portraits dépeignant Giuliani comme un démon ou comme Adolf Hitler.
Arrivée à Manhattan après la traversée du pont de Brooklyn, la manifestation a connu son moment le plus tendu. La police avait érigé des barricades au coin de Chambers et Broadway faisant du lieu un goulot de seulement 15 pieds de large. Pendant près d'une demi-heure, les manifestants ont refusé de passer par ce point d'étranglement. Finalement, la police a dû l'ouvrir un peu plus, et la foule a donc pu avancer.
«Il y a des gens ici aussi loin que les yeux peuvent voir», a crié le Rev. Herbert Daughtry au micro du stand de la Coalition, qui a servi de podium. «Il y a une mer d'humanité sur toute la route vers Chambers Street. A chaque fois que vous touchez à un Haïtien, vous réveillez l'esprit de Toussaint, de Dessalines, de Christophe. Vous réveillez l'esprit de révolution. Quand les Haïtiens bougent, ils bougent en grand nombre, ils bougent unis, déterminés, comme des gagnants, et ils gagneront.»
Daniel Simidor et Yvon Kernizan de la Coalition ont introduit plusieurs autres orateurs, y compris des représentants du Dec. 12th Movement, Oct. 22nd Coalition, Youth Force, New Black Panther Party, et de District Council 1707.
Parmi les plus émouvantes interventions de l'après-midi, il y avait celle de Marie Dorismond, mère de Patrick, «Yo tiye pitit mwen, yon sèl pitit gon mwen te genyen, yo pran li», a-t-elle dit les larmes aux yeux. Pendant qu'elle parlait, des Haïtiens et des Haïtiennes ont pleuré ouvertement dans la foule, une communion dans la souffrance et la résistance. «Men mwen konnen nou la. Son sèvyèt ki nan men nou k ap ede m siye dlo a. Lè yo fè m sa a, se mande yo mande m pouki sa m fè nèg. Alò mwen konnen mwen se yon esklav, e ke m konnen Jean Jacques Dessalines li rantre nan san m nan, li di mwen, Patrick mouri, yo tiye li, mwen pèdi pitit mwen an, mwen pap pèdi batay la. Mwen sanble m toupiti, mwen vin yon milyon avèk ou menm k ap kanpe devan m lan, mwen konnen m pi gwo pase tè a».
D'autres membres de la famille de Patrick Dorismond ont aussi parlé, tout comme Abner Louima, qui a dit: «Nous sommes venus ici dire non à la brutalité policière. Nous n'en pouvons plus d'être pris pour des "dealers de drogue" des criminels».
Tout aussi éloquente a été l'intervention de Paul Maurice François (Mèt Paul), l'animateur de la station communautaire de Radio Lakay, qui a aidé à mobilisé la communauté haïtienne pour la marche. «16 mas Patrick te kite lakay li, e se la dènye fwa moun te wè l», a dit Mèt Paul. «Moun ki fanmi l te al dekouvri nan lopital san vi. Yo tiye l tankou yon lapen, tankou yon chyen, kòmsi yon zwazo. Yon moun responsab pou sa, non li se Rudolph Giuliani. Nou vini la a jodi a, pou di Giuliani nou pa pitimi san gadò. Li frape yon move pòt. Paske nou se yon pèp ki gen yon tradisyon batay. Zansèt nou t ap batay depi 1789. E n ap kontinye tout lè fwa yon diktati menase libète nou. E n ap di Giuliani nou pap sispann pandan ke li nan biwo a toujou. N ap kontinye okipe beton an jiskaske li rache manyòk li».
«Cela concerne notre survie», a déclaré Larry Holmes de May 7 Mobilisation pour Mumia, «Chacun de nous aurait pu être Patrick Dorismond. Chacun de nous aurait pu se trouver cette nuit-là en face du bar, essayant de rentrer chez soi. Mais Patrick n'est jamais arrivé chez lui parce qu'on l'a tué et ce sont des criminels qui l'ont fait. Ce genre de force policière a besoin d'être abolie. Nous avons besoin de le remplacer par quelque chose qui au moins ne soit pas en guerre contre les gens.» Holmes a encouragé les manifestants à continuer leur lutte contre la brutalité policière en participant au grand rassemblement pour Mumia Abu Jamal, le bien connu prisonnier politique des États-Unis, qui aura lieu au Madison Square Garden à Manhattan le 7 mai.
Le New York Times et d'autres médias de la grande presse ne pouvaient ignorer cette marche massive, mais ils ont essayé de la minimiser en citant la police qui aurait dit que seulement 2500 personnes y avaient pris part. Le New York Post pour sa part faisait état de 5 mille. Qu'est-ce qui aurait empêché au New York Times de donner sa propre estimation au lieu de servir celle de la Police nécessairement inexacte. On se demande d'ailleurs pourquoi tant de policiers sont restés en service si le nombre de manifestants était si réduit à leur gré? Mais la communauté haïtienne a dénoncé ces mensonges sur les ondes de ses radios communautaires comme l'a fait la Coalition sur les radios progressistes anglophones, telle que la WBAI.
A la fin de la manifestation, des policiers en civil, qui passaient à travers la foule avec des photos de manifestants du 25 mars, ont attiré un nommé Evans Sanon dans un guet-apens, le poussant à travers la porte d'entrée de l'hôtel de ville. Des manifestants se sont pressés sur les lieux pour demander pourquoi il a été arrêté. «Il est suspecté d'avoir attaqué un policier pendant la manifestation aux funérailles», a répondu le détective Serge Pierre-Louis, qui se tenait derrière la barrière avec la conseillère municipale Una Clarke.
Les membres de la Coalition, voulant éviter d'autres affrontements et arrestations, a calmé la foule en colère en face de la barrière et ont conduit une délégation, avec le conseiller juridique officiel Joel Kupferman de la National Lawyers Guild, au 67e commissariat à Brooklyn, où Sanon avait été emmené. La police a relâché plus tard Sanon quand elle a établi qu'il n'était pas l'homme recherché. Sanon a indiqué qu'il n'était pas aux funérailles de Dorismond.
«Cela montre combien Giuliani est vindicatif et stupide pour arrêter quelqu'un comme cela et pour cela», a dit le responsable de la Coalition Ray Laforest. «Il cherche clairement à nous intimider».
Mais la communauté haïtienne ne sera pas intimidée, et elle a montré une fois encore qu'elle peut s'unir et mener les nombreuses communautés de New York dans la lutte contre la brutalité policière. A cette fin, la Coalition projette de nouer des liens avec d'autres coalitions anti-brutalité policière, d'autres communautés de New York, et de travailler à renverser Giuliani avant qu'il ne puisse ouvrir sa campagne comme candidat républicain, face à la candidate démocrate Hillary Clinton, au sénat pour l'État de New York. Ainsi que l'a crié un des manifestants en passant devant la mairie de New York: «Nous allons chasser la toilette et vider ce maire avant qu'il ne fasse d'autres dégâts!»