Haïti Progrès
19 au 25 Avril  2000


Troupes US et dominicaines à la frontière
Intimidation ou préparatifs…

Une invasion militaire étrangère est-elle imminente en Haïti? C'est la question que l'on se pose au regard d'une série de préparatifs le laissant croire, et qui se font à la frontière haïtiano-dominicaine.

Ces derniers temps, des troupes dominicaines et des Etats-Unis se sont massées tout au long des 360 kilomètres de la ligne frontalière. D'après le ministre dominicain des Forces armées, Manuel de Jesus Florentino, des forces militaires y seront acheminées dans 50 véhicules de transport nouvellement arrivés d'Espagne. En plus d'unités de l'armée de l'air et de l'infanterie, l'opération inclut également les bureaux du Military Assistance and International Logistics du Départment d'État américain ainsi que des agents de la US Drug Enforcement Agency. Dénommée «Anti-narcotic Integration Project 2000», le plan prévoit le renforcement des installations militaires des villes dominicaines se trouvant en face des villes frontalières haïtiennes suivantes: Ouanaminthe, Perrier, Mont-Organisé, Thomassique, Mombin Crochu, Anse-à-Pitre et Malpasse.

Les prétextes invoqués par les gouvernements des États-Unis et de la République dominicaine pour cette entreprise belliqueuse à la frontière sont le contrôle du trafic de la drogue et des armes, ainsi que la masse éventuelle de réfugiés haïtiens fuyant la violence, l'instabilité politique et la dégradation économique, quand ce n'est pas de protéger les ressortissants dominicains en Haïti.

Donc après avoir proposé et nourri la déstabilisation, pour contrecarrer la volonté politique du peuple, les déstabilisateurs proposent à présent leur propre solution. L'ambassadeur des Etats-Unis en République dominicaine, Charles Taylor Manatt, a lui-même révélé les vrais motifs de la présence militaire de son pays sur la frontière: une mesure préventive face aux inconvénients potentiels pouvant surgir en Haïti pendant le processus électoral. Déjà la presse dominicaine a rapporté que deux avions des forces aériennes dominicaines sillonnent quotidiennement le ciel des villes frontalières de Dajabon et de Pedernales depuis l'assassinat du journaliste de radio Haïti Inter, Jean Dominique. De plus, les responsables de la Chancellerie seraient en train de scruter les mouvements socio-politiques en Haïti.

Si le gouvernement haïtien a gardé le mutisme le plus complet dans ce dossier, il en va autrement de l'autre côté de la frontière. Le candidat à la vice-présidence du Parti réformiste à l'élection présidentielle du 16 mai prochain Jacinto Peinado, plus prudent, s'est dit opposé au déploiement des troupes étrangères sur le territoire dominicain, et tout en indiquant que «la lutte contre le narcotrafic doit être menée», il ajoutait: «Mais sans la présence de troupes étrangères, parce que notre pays est un pays souverain» (Ultima Hora, S.-D., 12-04-00)

Parallèlement son colistier Joaquin Balaguer, pour ne pas trop se démarquer des USA, a repris ses habituelles diatribes contre Haïti et les Haïtiens, «Ses habitants l'ont abandonnée, fuyant la pire de toutes les pestes qu'est la faim et le pire de tous les fléaux qu'est l'incurie officielle», a-t-il déclaré lors d'un meeting électoral tenu à Puerto Plata le 9 avril.

En vertu de quelles lois internationales les Etats-Unis d'Amérique amassent-ils des troupes sur la frontière séparant deux pays souverains à cause d'une certaine instabilité politique chez l'un d'entre eux? Serait-ce en vertu de ces mêmes lois qu'ils affament et massacrent les peuples de l'Irak, du Soudan?

Quant aux prétextes de protection des vies de ressortissants étrangers, il s'agit de la même vieille chanson reprise à satiété par les différents gouvernements américains et qui avait été claironnée en 1982 pour justifier l'intervention des troupes yankees à la Grenade et favoriser l'assassinat du leader progressiste Maurice Bishop. De même, alors que le gouvernement dominicain parle de protection de ses ressortissants menacés en Haïti, il autorise un groupe de jeunes dominicains à organiser une «marche de la fraternité et de solidarité au peuple haïtien». Cette marche doit arriver dans l'aire du Champ-de-Mars à Port-au-Prince le samedi 21 avril. Qui peut garantir que les forces des ténèbres ne les agresseront pas pour créer cet incident et ce prétexte tant recherchés?

En fait, c'est une situation qu'avait déjà dénoncée le secrétaire général du Parti populaire national (PPN), Ben Dupuy, lors d'une conférence de presse donnée au local du journal Haïti Progrès à Port-au-Prince le lundi 8 novembre 1999 (voir vol. 17 #34, 10-16 novembre 1999). Une alerte qui avait peut-être été prise à la légère. «Aujourd'hui encore les parlementaires républicains de Washington tels que Jesse Helms, Benjamin Gilman et compagnie ne veulent point de la victoire électorale de Lavalas qui se dessine à l'horizon, tout comme ils s'étaient opposés au 16 décembre 1990. Ils travaillent donc à susciter l'insécurité, l'anarchie dans le pays afin d'y créer une situation d'ingouvernabilité. Et, comme le président Clinton ne peut demander une autre intervention militaire des Etats-Unis ou de l'ONU afin «d'arranger» les choses en Haïti à son gré sans admettre aux yeux de ses adversaires républicains la faillite de sa politique haïtienne, alors ces républicains désireux de faire échec aux forces populaires encouragent une intervention dominicaine» sous n'importe quel fallacieux prétexte, avions-nous écrit.

«Suivant ce plan macabre ils iraient à l'ONU réclamer une force d'interposition, de maintien de paix pour prendre la relève des Dominicains qui accepteraient volontiers de partir... Dans un tel contexte, on pourrait tout chambarder en Haïti et même organiser des élections générales anticipées avant novembre 2000, et donc sans la candidature d'Aristide». Ce n'est donc point par hasard qu'au cours d'une interview transmise par le journaliste Godson Pierre de la SICRAD, Evans Paul déclarait qu' «il maintenait la question du carton rouge, c'est-à-dire la démission de gré ou de force de monsieur Préval».

En résumé, il est bien évident que ce déploiement de forces ne peut correspondre à une opération de lutte contre la drogue, dont les trafiquants ne viendront certainement pas se montrer, et chercheront bien entendu d'autres voies, que d'ailleurs leur offrent les côtes dominicaines plus proches de la Colombie d'où l'on répète constamment que c'est de là que provient la drogue. Par ailleurs, un scandale vient d'éclater dans la Police dominicaine où le général en charge a menacé de sévir contre les policiers rétribués par des trafiquants qui harcèlent les riverains de certains quartiers de la capitale dominicaine.

Le gouvernement haïtien encore aujourd'hui ne prend toujours pas au sérieux cette question, négligeant d'en souffler mot au Conseil de sécurité de l'ONU pour réclamer qu'elle soit traitée comme un problème international. Comme l'autruche, le ministre des Affaires étrangères, le premier, les dirigeants haïtiens continuent à enfoncer la tête dans le sable, à faire preuve d'insouciance en se disant que la situation va s'arranger d'elle-même.

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