Haïti Progrès
12 au 18 Avril 2000
Dignes et émouvantes
funérailles pour Jean DominiquePour le journaliste Jean Dominique et son compagnon Jean-Claude Louissaint assassinés quelques jours plus tôt, le 3 avril, trois jours de deuil national avaient été décrétés par le gouvernement. Au terme de cette période, en ce samedi 8 avril, des funérailles civiles solennelles étaient organisées au stade Sylvio Cator pour permettre à tous, parents, amis de toutes les couches de la société, paysans venus de partout, des gens du petit peuple des quartiers populaires de venir lui rendre un dernier hommage.
À la suite de la veillée funèbre, qui s'était tenue la veille, un baldaquin blanc avait été dressé au milieu du stade où étaient placés les cercueils ouverts et ceints du bicolore des deux victimes. Sur le visage de Dominique, on pouvait distinguer encore les marques laissées par une des balles qui l'avaient frappé à mort. Dès 6 heures 30 du matin le Chœur de Ste-Trinité était sur place, et une demi-heure plus tard, la cérémonie commençait, et un flot continu de personnes s'alignaient,-guidées par les gens du service d'ordre vêtus de T-shirts jaunes- aux quatre coins pour venir saluer les défunts.
«On t'a tué parce que tu disais la vérité. Au coeur parce que tu aimais le peuple haïtien», s'écria la sœur aînée, Mme Madeleine Paillère, qui embrassait son frère Jean et éclatait en sanglots. Le président Préval et l'ex-président Aristide ainsi que leurs épouses arrivaient en même temps et présentaient leurs sympathies à la famille, particulièrement à la femme et au frère de Jean-Claude Louissaint, à la compagne et collaboratrice de tous les jours de Jean Dominique à Radio Haïti-Inter, Mme Michèle Montas, à ses sœurs, ses filles, Gigi, Nadine, Dolorès Fidel. Les officiels, ainsi que le cabinet ministériel au grand complet allaient s'asseoir à la tribune près des gradins.
Simple et empreinte de gravité, la cérémonie se poursuivait tandis que l'assistance formée d'une dizaine de milliers de personnes se recueillait au son de la musique funèbre que dissipaient des haut-parleurs. Nombreuses étaient les personnes qui venaient à tour de rôle offrir leur témoignage sur la vie et la tâche que s'était assignée Jean Dominique et dans l'accomplissement de laquelle il avait été éliminé physiquement par les forces anti-changement, les forces des ténèbres ainsi appelées et leurs complices. D'abord la longue homélie de l'évêque de Jérémie, Mgr Willy Romélus, qui se terminait en ces termes: «Jean vit, Jean vit plus que jamais...» Fritzson Orius, de Radio Haïti-Inter rappelait que c'est à Jean Dominique qu'il devait sa formation de journaliste au sein de cette station où il était arrivé en 1986, et il terminait sur cette phrase: «Je suis certain, Jean-Do, que tu ne nous quitteras pas ainsi; Jean-Do, tu es parti, et nous à la station de radio nous allons rester ferme pour que la lutte puisse continuer.» L'écrivain Syto Cavé et le directeur de Radio Nationale Jean-Claude Martineau, à quelque intervalle, disaient chacun un bref poème en mémoire de ce combattant de la liberté et de la culture; Gesner Myrthil, porte-parole des planteurs de café de la région de Jacmel se remémorait l'action de l'agronome Jean Dominique pour le développement d'une nouvelle variété de caféier; le père William Smarth retraçait quelques uns des moments passés avec son ami, dont il avait fait la connaissance à l'arrivée de ce dernier en exil à New York, le 28 novembre 1980: «Tu expliquais, disait Smarth, comment le pays se mourait tout en maintenant quand même l'espoir... Nous luttions pour faire cesser l'appui du gouvernement des Etats-Unis à la dictature duvaliériste...» Il y avait l'intervention d l'agronome Inette Durandis, de Michelle Pierre-Louis, et le vibrant hommage que lui rendait Charles Suffrat reprenant les derniers et brûlants dossiers qu'avaient mis au jour Jean Dominique. Il y avait aussi l'intervention de Sony Estéus de Radio Haïti-Inter, Edner Désir, porte-parole des planteurs de Léogâne...
Arriva alors l'une des scènes les plus émouvantes, alors qu'on faisait jouer l'une des émissions où la voix stridente de Jean Dominique emplissait le stade et jetait encore une fois son message pour dénoncer le coup d'État électoral qui se préparait, l'ingérence de l'ambassade des Etats-Unis et la complicité agissante de la sombre faune de la dite opposition et de leurs alliés macoutes et néo-duvaliéristes. Le président Préval se couvrait le visage des deux mains pour cacher sa douleur.
La cérémonie durait depuis près de trois heures, il était 9h:45 quand le président de la République s'approcha du cercueil, et avec Mme Michèle Montas à ses côtés, il plaça sur la poitrine de son ami Jean Dominique la Croix d'Or, le décorant de l'Ordre national Honneur et Mérite au grade de Grand Chevalier. Subrepticement, une main glissa aussi sur le corps cette pipe que pendant quarante ans avait suçoté au coin de la bouche celui dont la voix s'identifiait autrefois par ces mots: «Radio Haïti, la station des vedettes, la vedette des stations...», et à qui il échappait déjà à l'improviste, en pleine dictature de Duvalier père, de dangereuses critiques.
Michelle Montas tomba sur ses genoux en pleurs, tandis que sa tête reposait une dernière fois sur le corps de son compagnon, car le moment arrivait où l'on allait fermer les bières. Elle-même n'avait échappé que par hasard à la tuerie, devant rejoindre plus tard en ce matin du 3 avril Jean Dominique. Un des macoutes, que la petite bourgeoisie réactionnaire et ignare trouve «amusant», n'avait-il pas crié un jour sur les ondes qu' «il était temps d'aller éliminer Jean Dominique et son épouse à leur station de radio»?
La cérémonie s'achevait, et la fanfare de l'Unité de sécurité du Palais rendait les honneurs aux dépouilles, l'émotion était vive, et la nombreuse assistance ne pouvait plus se contenir, accepter que des individus aient voulu se servir de l'assassinat de Jean Dominique pour réaliser en outre leurs sombres desseins, ce contre quoi luttait justement la victime et ce pour quoi on l'avait lâchement et odieusement assassiné. La foule commença à gronder de rage et d'impuissance, de devoir supporter à chaque fois qu'on tue impunément ainsi tous ceux qui s'élèvent contre la terreur que veulent instaurer le laboratoire et ses agents. Ses cris se faisaient de plus en plus forts: «Aristide ou la mort!», chantait-on, tandis que d'autres voix répondaient à l'unisson: «Nous demandons, nous demandons l'arrestation de K-Plim (Evans Paul)».
Spontanément alors, des centaines de personnes, partant du stade où venaient de s'achever les funérailles, prirent en passant devant le Palais national le chemin du quartier général de l'Espace de concertation qui est aussi celui du KID d'Evans Paul dont les provocations n'ont jamais cessé, comme lorsque celui-ci criait violemment sur les ondes aux chauffeurs de véhicules publics de «foncer sur les vagabonds» qui manifestaient dans les rues. «Il faut brûler l'Espace», lançaient certains, mais si la police dépêchée sur les lieux arrivait au début à contenir la foule, et à éviter des pertes de vies humaines, certains individus semblent avoir pu franchir le périmètre et incendier effectivement le local. Cependant le déroulement de ce dernier épisode de la journée n'est pas tout à fait clair, d'autant plus que des coups de feu ont été entendus.
Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint auront payé de leur vie le combat contre les agents déstabilisateurs. Les marchands de mort, ceux-là mêmes qui ont pris la vie d'Antoine Izméry, de Jean-Marie Vincent, de Jean Pierre-Louis et de tant d'autres encore, verront sans cesse se dresser face à eux le peuple haïtien et à ses côtés, d'autres patriotes pour honorer fidèlement la mémoire de cet homme debout.