Haïti Progrès
12 au 18 Avril  2000
Deux manifestations, deux messages distincts!

Plusieurs centaines de personnes ont marché à travers les rues de Port-au-Prince le vendredi 7 mars pour manifester leur mécontentement face au meurtre de Jean Dominique, directeur de Radio Haïti Inter et proche du président René Préval. Celui dont les funérailles allaient avoir lieu le lendemain, avait été abattu ainsi que le gardien Jean-Claude Louissaint, quatre jours plus tôt dans la cour même de la station.

Une initiative de 7 organisations féminines - Kay Fanm, Enfo Fanm, SOFA, Grefes, Konbit Fanm Saj, Sektè Fanm Krad et Fanm Yo la - qui a été soutenue au départ par certaines organisations populaires, par la «société civile» et d'autres personnalités publiques. Mais vite cet appui de bonne foi des autres organisations s'est muée en sentiment d'hostilité au fur et à mesure que les leaders féminins découvraient leur vrai visage, et leur véritable projet.

En fait il y a eu en même temps une manifestation à l'intérieur de la manifestation. La Fondation 30 septembre avait ses propres chants et ses propres slogans. Partie devant Radio Haïti Inter à Delmas pour aboutir en face du Palais national au Champ-de-Mars, la manifestation devait suivre dans son parcours le Bois Verna. A l'angle des avenues John Brown et Martin Luther King, il y eut un début de remous causés par des manifestants hostiles à à ce que le cortège passe devant le local de l'Espace de concertation au Bois-Verna. «Soyons sérieux, K-Plim venait à peine de faire sa déclaration, puis Jean Dominique est tombé... De toutes façons nous autres poursuivons tout droit», a dit un manifestant excédé.

C'est à son arrivée en face du Palais national qu'on devait se rendre compte de façon évidente que loin d'être une manifestation contre l'insécurité, les dirigeantes de ces sept organisations féminines n'étaient que les colporteuses des discours diffamatoires de l'OPL et de l'Espace auxquels d'ailleurs beaucoup d'elles sont liées. Heureusement d'autres personnes étaient au courant que ces dames ont du fils à la patte et une foule de contre-manifestants se mit à lancer des slogans contre l'Espace de concertation accusé d'avoir assassiné ou tout au moins d'être complice dans le meurtre de Jean Dominique, ce journaliste proche du pouvoir.

D'ailleurs un groupe de manifestantes et manifestants proches de Fanmi Lavalas, mené par Annette Auguste alias Sò An, avait été froidement accueilli devant Radio Haïti Inter par les organisations féminines qui montraient déjà le caractère partisan de leur demande de «justice». Sò An devait alors suivre un autre parcours pour aller terminer la marche par un sit-in en face du local du Conseil électoral provisoire à Delmas 40. Ces protestataires dénommés péjorativement «chimè» (délinquants) par leurs contempteurs pro-bourgeoisie ont répondu à l'appel d'un ensemble d'organisations populaires. Leur porte-parole René Civil s'était exprimé en ces termes la veille: «JPP, Jeunesse pour un pouvoir populaire, associe sa voix avec celles de la Coordination des organisations de St Jean Bosco, La Saline, Delmas, Carrefour Feuilles, Martissant, Fontamara, La Plaine et de tous les 9 départements d'Haïti. Organisations populaires, militants, le rendez-vous est fixé demain matin à 10 heures devant radio Haïti Inter pour dire non une fois de plus à cet acte, ce crime lâche des criminels notoires, des ambitieux de pouvoir, que la mafia ont mis ensemble pour que Bush tue le rêve du peuple».

En fait, derrière cette prétendue mobilisation pour exiger le respect du droit à la vie en Haïti, ou contre l'impunité, ces organisations féminines dirigeaient une marche contre le peuple haïtien et les leaders en qui celui-ci se reconnaît. Cela s'est révélé dans leur tentative de tordre le cou à la vérité en essayant de culpabiliser les vraies victimes et les réels perdants dans la disparition de Jean Dominique. Créant ainsi la confusion au profit des groupes politiques auxquels elles sont liées, comme l'Espace de concertation et l'OPL. Dès le départ, la destination de la marche comme l'avait fait remarquer dès le 6 avril le PPN (voir le communiqué en créole) - le Palais national - s'avérait un mauvais choix. Comment peut-on protester auprès des amis du défunt déjà accablés par sa mort violente? «Pourquoi n'allaient-ils pas finir la marche devant l'ambassade des Etats-Unis, pour réclamer les 160 mille pages de documents portant les noms de tous les macoutes et des agents du laboratoire», disait justement cette note de presse du PPN (Parti populaire national).

Ce mouvement s'avère plutôt une expression de la frustration et de l'irritation de certains secteurs politiques et de la société civile qui ont voulu utiliser la mort de Dominique contre les amis politiques de ce dernier, parce qu'ils sont furieux contre le renvoi de leur coup d'État électoral. Myriam Merleigh de Enfo Fanm a confirmé cette frustration en ces termes: «La nation est en danger quand nous considérons tous ces actes perpétrés dans le pays depuis quelque temps. A bien y regarder nous avons commencé avec des élections qui ne peuvent se faire depuis 4 ans, depuis 4 ans des élections honnêtes non contestables ne peuvent avoir lieu... La semaine passée la population de Port-au-Prince s'est levée sous la terreur des "chimères" qui sont allés détruire les marchandises des marchands du centre-ville, qui ont brûlé des pneus partout dans le pays. Cette semaine on s'est levé avec l'assassinat de Jean Dominique et du gardien de la radio Jean-Claude Louissaint». Coup d'État électoral déjoué et «chimères», voilà le problème de Myriam Merleigh qui s'est montrée assez cynique en associant les «chimères» - entendez les partisans d'Aristide - aux actions posées par les agents et autres exécutants du «laboratoire» en Haïti. Ces allusions et amalgames tendancieux entre les «chimères» et les escadrons de la mort du FRAPH ont été aussi faites par une série d'organisations populaires dénaturées comme Mupac, Saj Veye Yo, Chandèl, AKO, Sotra, une branche de Tèt kole réunies au sein du dit Regroupement des organisations populaires Granmoun . Ces manœuvres malhonnêtes et déloyales ont été dénoncées par la famille du défunt. «Cela m'a blessée que certaines personnes utilisent le cadavre de Jean à leurs propres fins», a dit sa veuve Michèle Montas Dominique aux journalistes. A ces gens qui ont repris la propagande de Hubert Deronceray, Evans Paul, Gérard Pierre-Charles et Olivier Nadal, selon laquelle Lavalas a fait d'Haïti une «République de chimères», le Parti populaire national (PPN) leur a demandé: «Sont-ce les "chimères" qui ont tué Jean Dominique, ou si ce sont les forces des ténèbres agissant sur ordre du laboratoire? Une opinion partagée par le curé de la paroisse de Ste Hélène à Jérémie, père Joachim Samedi qui a interpellé les ennemis politiques de Jean Dominique en ces termes: «Ambassade des Etats-Unis le coup nous a fait mal, non, non; Leslie Alexander, le coup nous a fait mal, non; Espace de concertation et les reste des partis politiques, le coup nous a fait mal, non, non; Léon Manus, Carlo Dupiton, Debussy Damier, Emmanuel Charles, le coup nous a fait mal, non non; Olivier Nadal, le coup nous a fait mal, non, non; Léopold Berlanger, le coup nous a fait mal, non non».

Le père Yvon Massac a dit ne pas s'étonner face à ce meurtre parce qu'il sait bien qu'il y a dans le pays un secteur voulant obtenir le pouvoir par tous les moyens. «Ils ont un plan macabre pour éliminer physiquement beaucoup de personnalités qui défendent les intérêts du peuple, beaucoup de citoyens à qui le peuple fait confiance, dans cette période électorale», a déclaré révérend Massac. Selon ce dernier, la justice ne doit pas rechercher uniquement les exécutants du meurtre et laisser de côté les commanditaires, le Big Boss, les conseillers, car ce sont eux qui ont convaincu les exécutants de la nécessité du crime. Tout comme dans le cas de l'assassinat du père Jean Pierre-Louis, ces groupes politiques ont tenté de se débarrasser du cadavre de Jean Dominique en rejetant la responsabilité sur leurs adversaires politiques. Leur plan machiavélique aura été contré par la vigilance du peuple «analphabète, mais pas bête» et de son avant-garde.

D'ailleurs, La Fondation 30 Septembre, cette organisation qui inlassablement réclame justice pour les victimes du Coup d'État de septembre 1991, ne s'était point laissée abuser par les 7 organisations féminines, et c'est le consulat des États-Unis qu'elle avait choisie comme point d'aboutissement de la manifestation. Devant l'édifice, Lovinsky Pierre-Antoine déclarait: «Nous sommes venus ici, en ce jour où dans tout le pays et en plusieurs autres endroits dans le monde, on rend hommage à Jean Dominique. C'est une façon pour nous de dire au gouvernement des Etats-Unis d'arrêter cette rigole de sang qu'il fait couler en Haïti, parce que les documents du Fraph, ceux de l'Armée d'Haïti, tant que le gouvernement des USA continuera à les garder, eh bien il ne fera ainsi que continuer à encourager l'impunité. C'est un encouragement pour que se poursuivent les crimes dans le pays. Ainsi, si aujourd'hui nous avions les documents du Fraph, nous aurions pu arrêter les criminels, et ils ne pourraient plus se trouver aussi à leur aise pour continuer à se concerter entre eux pour faire couler du sang.»

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