Haïti Progrès
12 au 18 Avril  2000
Déstabilisation vers l'option zéro?

Pour l'analyste le moins perspicace, il est clair que la société haïtienne fait l'objet ces derniers temps d'une vaste campagne de déstabilisation. Pressions internationales de toutes sortes, assassinats politiques, infiltrations de justes manifestations populaires avec tous les dérapages que cela provoque, violences verbales et physiques, campagnes de diffamation, manoeuvres de diversion. Rien n'est laissé au hasard, et les déstabilisateurs font flèche de tout bois. En face, le pouvoir en place dans son indolence laisse l'initiative à ces pêcheurs en eaux troubles. Au point de se demander combien de temps peut-il encore tenir sous ces assauts répétés.

Le sang de Jean Dominique était encore tout chaud, que la communauté internationale ne s'est pas sentie gênée pour poursuivre honteusement dans ses exigences de fixation d'une date pour la tenue d'élections, que pourtant certains parmi ses propres techniciens ont déclaré impossibles dans les conditions actuelles. Au contraire, elle a préféré tordre le cou à la vérité pour faire accroire que le 12 juin, date de la rentrée des vacances parlementaires correspondait à celle constitutionnelle de l'entrée en fonction de la nouvelle législature. Loin d'être un moment de trêve et de méditation, l'odieux assassinat du célèbre journaliste Jean Dominique aura donc été un instrument de pression sur les autorités haïtiennes. Pourtant on a eu l'indécence et le cynisme de vouloir rejeter les responsabilités de ce meurtre sur les propres amis politiques de la victime. A ce sujet, on a vu comment lors de leur manifestation «d'indignation», des associations féminines proches de l'OPL se sont pris aux «chimères» et à leurs «deux présidents», en d'autres termes, à Préval et Aristide. Et loin d'aller finir leur marche de protestation devant l'ambassade des Etats-Unis d'Amérique qui, comme dans le dossier du FRAPH, protège les criminels, elles se sont rendues devant le Palais national.

En fait, Jean Dominique - une voix qui dérangeait - a été abattu par «le laboratoire» et ses alliés locaux: les macoutes et la bourgeoisie patripoche. La victime traitait publiquement et faisait jaillir la lumière sur divers dossiers brûlants, mettant ainsi en mauvaise posture les secteurs sus-cités. En particulier le scandale électoral où étaient impliqués l'IFES et Léopold Berlanger qui, avec les Olivier Nadal et les Gérard Bailly, fait partie de la direction de la fameuse Chambre de commerce et d'industrie d'Haïti (CCIH). Maintenant qu'ils ont assassiné Jean Dominique, en fait de désinformation et de diffamation, ils ont dorénavant le «champ libre», jusqu'à ce que le peuple et les secteurs politiques visés leur opposent une contre-campagne efficace. Ils ont donc gagné la première manche: créer une psychose de peur génératrice d'auto-censure débouchant sur l'ignorance pour le peuple des tenants et aboutissants des grandes questions le concernant. Là encore ils ont voulu faire coup double en jouant au cambrioleur criant «au voleur». Radio Vision 2000 de Boulos et Léopold Berlanger, cette station, qui se trouve à l'avant-garde de la propagande anti-lavalas et anti-populaire, fait semblant de se sentir menacée après le meurtre de Dominique, comme si radio Haïti Inter et Vision 2000 menaient le même combat. Vision 2000 a redoublé ses cris d'orfraie contre des menaces débutés avant l'assassinat de Jean Dominique en suspendant à présent ses éditions de nouvelles et déclarant que plusieurs membres de son staff se sont mis à couvert, dont le journaliste Daly Valet qui, de sa «cachette», lance sans arrêt des appels pour convaincre qu'il «se cache» pour de bon.

Dans cette campagne de déstabilisation sans répit, tout est mis à contribution. Une à deux semaines auparavant une juste manifestation d'électeurs de La Saline réclamant leurs cartes électorales était infiltrée par la cinquième colonne avec pour résultats l'assassinat du porte-parole des protestataires Jean Samedi et la destruction d'une partie du marché de la Croix-des-Bossales, et de ce fait soulevant ainsi les petits marchands de la zone contre le gouvernement qui est celui pourtant qui a transformé la masse de boue proverbiale qui tenait lieu de marché public en un endroit vivable.

Suite à ces événements Evans Paul (K-Plim) avait opportunément annoncé ne plus s'intéresser aux élections, opté bien entendu pour l'option zéro et demandé aux chauffeurs de foncer sur les «chimères» avec leur véhicule. De même, après les funérailles de Jean Dominique, des manifestants s'échappant de la foule contenue par la police ont incendié le local de la KID/Espace de concertation. Les circonstances dans lesquelles s'est produit cet incendie ne sont pas tout à fait claires. En effet, comme si ce sinistre l'enchantait, Evans Paul est arrivé deux jours plus tard sur les lieux porté en triomphe par ses hommes de main. C'est donc un petit jeu «à qui-perd-gagne» mettant à nu tout le machiavélisme de l'opposition haïtienne soutenue dans ses manœuvres par la réaction internationale.

Cela rappelle étrangement les manœuvres effectuées en août 1991 en prélude au coup d'État du 30 septembre suivant. A l'époque le FNCD s'apprêtait à renverser le gouvernement Préval par un vote parlementaire de non-confiance en vue de s'imposer par la suite au président Aristide. Il y eut alors une manifestation de soutien à Préval devant le Parlement. Elle était visiblement infiltrée car une partie des manifestants avaient bifurqué du parcours normal pour aller incendier les locaux de la KID de ce même K-Plim et de la CATH de Jean Auguste Mesyeux qui animaient la déstabilisation avec son opération «Vent de tempête» justificatrice du putsch.

On assiste à coup sûr présentement à une réédition de la mise en scène, car si les données ont quelque peu changé, les intérêts de classe et les conflits qui en découlent sont demeurés les mêmes. Elle a curieusement pour toile de fond, le même sentiment d'hostilité étrangère exprimée dans ces actions éhontées du sénateur républicain Jesse Helms, président de la commission des Affaires étrangères qui vient d'inviter le Congrès des États-Unis et plus tard l'OEA à prendre des sanctions économiques contre Haïti pour cette question électorale interne, voire même des représailles contre des pénalités légales imposées à la Rice Corporation, une compagnie des Etats-Unis implantée en Haïti, qui s'est rendue coupable de fraudes douanières et d'évasion fiscale. Ces sanctions indues sont ouvertement ou hypocritement appuyées par la classe politique haïtienne Olivier Nadal qui s'est plaint du gouvernement haïtien devant le Congrès, l'administrationt d'autres instances du pouvoir aux Etats-Unis. Nadal et Irvelt Chéry, de l'OPL qui lui est allé se plaindre au bureau de l'IRI à Washington, ont décrit «une Haïti à feu et à sang sous la férule de Lavalas». Dans sa version de la réalité, Chéry a déclaré: «Les seules affaires qui marchent en Haïti sont le trafic de la drogue et les assassinats politiques. Les affaires essaient de tenir suivant les règles édictées par Aristide.» Pourtant la DEA est d'un tout autre avis sur cette question (voir l'article: «La DEA contredit le Département d'État»).

L'élément nouveau dans cette campagne de déstabilisation par rapport à celle d'août-septembre 1991, c'est que l'opposition fait carrément appel à l'intervention militaire étrangère à défaut d'une armée nationale, les FAd'H étant aujourd'hui dissoutes. Cela, Sauveur Pierre Etienne l'a insinué dans un appel du pied à l'armée dominicaine, en ayant estimé que le prétendu narco-Etat instauré en Haïti représentait un danger pour la République dominicaine. Sans fard a été pour sa part la déclaration du néo-duvaliériste Reynold Georges de l'ALAH/MPSN, qui a déclaré sans ambages: «Je dois vous dire que je reviens d'une réunion de très haut niveau avec les membres du gouvernement américain. C'est la souveraineté même du pays que je vois menacée sérieusement.» On voit bien que dans cette atmosphère de déliquescence de la dignité nationale, les leaders politiques peuvent désormais déclarer publiquement qu'ils complotent avec l'étranger contre leur propre patrie. N'est-ce pas qu'Irvelt Chéry en mission pour son parti, l'OPL de Gérard Pierre-Charles, après avoir fait le pied de grue auparavant devant le bureau de Jesse Helms pour se plaindre du gouvernement haïtien, «témoigne» maintenant devant l'Institut républicain international (IRI), un organisme considéré comme archi-réactionnaire même aux Etats-Unis!

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