Haïti ProgrèsL'assassinat de Jean Dominique:
5 au 11 Avril 2000
Nouvelle offensive de Washington?Il était aux environs de 6 heures 15 du matin, le lundi 3 avril, lorsque un individu a pénétré de force dans la cour de la station de radio Haïti-Inter et abattu le journaliste Jean Dominique, 69 ans, et tout de suite après, le gardien Jean-Claude Louissaint. Dominique, qui venait juste d'arriver en voiture, pour diffuser sa très populaire émission quotidienne à 7 heures, a été atteint de sept balles à la tête et au cou. Il était emmené en même temps que Louissaint dans une ambulance. Mais on ne pouvait que constater leur décès à leur arrivée à l'hôpital de la Communauté haïtienne, à Pétion-Ville, sur la route de Frères.
Au cours des dernières semaines, Dominique avait été particulièrement critique de l'ingérence sans bornes du gouvernement des États-Unis dans les élections haïtiennes, élevant la voix contre les pressions intenses exercées sur le Président Préval, - dont il était un proche ami et conseiller- pour qu'il organise les élections.
Y aurait-il des agents de Washington derrière le meurtre brutal de Jean Dominique? Est-ce là une salve de départ annonçant une plus vaste campagne pour intimider le gouvernement et le peuple et les obliger à obéir aux directives de Washington? C'est le sentiment qui s'exprime à travers les appels logés sur les ondes des stations de radio et dans la rue depuis l'assassinat. Pour le peuple haïtien, ce n'est que le dernier en date des actes d'agression dans une escalade menée par Washington pour faire aboutir le plan néolibéral en Haïti. Désinformation dans la grande presse, avertissements de la part des diplomates, rétention de l'aide internationale, et les meurtres effectués par les «forces des ténèbres», tout cela fait bien partie d'une offensive croissante pour réduire à néant une fois de plus les aspirations populaires.
L'offensive médiatique
Cette offensive s'articule autour de quatre mensonges éhontés repris à satiété par la presse nord-américaine: 1) Préval a dissous le Parlement au cours du mois de janvier 1999; 2) D'après la Constitution, un nouveau Parlement doit être installé au plus tard le 12 juin; 3) Prèval est la marionnette de l'ex-président Aristide; 4) Préval est un dictateur ou en passe de le devenir.
Toutes ces assertions sont fausses. Le mandat des parlementaires prenait fin en janvier 1999 et Préval a refusé de violer la Constitution et de le prolonger; le 12 juin n'est en fait que la date à laquelle un parlement déjà en fonction est censé reprendre ses activités; Préval et Aristide entretiennent certainement des relations, mais on sait également qu'Aristide et son parti ont assez souvent des divergences avec Préval et ont critiqué sa politique et certaines de ses décisions; il n'y a aucune comparaison entre le gouvernement de Préval et ses prédécesseurs comme les Duvalier, les Namphy, Avril et Cédras.
Malgré tout, les Etats-Unis et la grande presse canadienne à leur service n'ont pas cessé de servir sans répit ces quatre mensonges au cours des dernières semaines. Il s'agit certainement d'un moyen de préparer l'opinion publique nord-américaine à accepter d'autres actes d'agression des Etats-Unis envers Haïti.
Prenons par exemple l'éditorial du 20 mars du Miami Herald: «Les élections en danger en Haïti: Préval doit être tenu responsable pour leur renvoi». Avec probablement à peine la moitié des 4 millions et demi d'électeurs potentiels qui n'ont pas pu avoir de cartes électorales (personne ne peut dire avec exactitude combien de ces cartes ont été émises), il est évident que les élections ne peuvent se tenir. Mais cet éditorial ne fait point mention du manque de cartes électorales; au contraire, Préval est traité de «despote».
Une semaine plus tard, le 27 mars, un article du Herald par Don Bohning titrait: «Les Etats-Unis font pression sur Haïti pour des élections». L'auteur n'éprouve aucune gêne à écrire que «l'Administration démocrate de Clinton aussi bien que le Congrès républicain commencent à perdre patience...» Pourquoi cette impatience? Ces élections doivent-elles avoir lieu aux Etats-Unis ou en Haïti?
Les mêmes ingrédients sont repris dans cet article dont le principal objectif est de proférer des menaces à l'effet que les États-Unis «entreprendront d'isoler diplomatiquement et économiquement Haïti et de refuser des visas d'entrée à ceux qui font obstacle au processus démocratique...»
L'offensive diplomatique
Il est un fait que des diplomates de partout n'ont pas arrêté de proférer des menaces à Port-au-Prince au cours des semaines écoulées. «Le fait de ne pas parvenir à constituer un Parlement légitime risque d'isoler Haïti des démocraties et d'hypothéquer la coopération future et l'assistance», déclarait Arturo Valenzuela, conseiller de la Maison-Blanche à la Sécurité pour l'Amérique latine qui rencontrait Préval avec Donald Steinberg, coordonnateur spécial pour Haïti du Département d'Etat. Sans compter les lettres: celle du représentant républicain Benjamin Gilman (R-NY), et de ses collègues démocrates John Conyers (D-MI) et Charles Rangel (D-NY), menaçant Préval en des termes assez directs: «L'administration Clinton nous informe qu'il utilisera tous les moyens diplomatiques pour faire face à ceux qui veulent s'opposer ou corrompre le processus électoral. L'administration a notre entier support pour agir ainsi de façon à protéger les intérêts vitaux des Etats-Unis». Au moins là ils sont francs; ce ne sont pas les intérêts d'Haïti qui sont en cause.
Le vendredi 31 mars, Préval et le CEP se sont rencontrés et ont convenu qu'il faudrait environ 8 semaines pour revoir et corriger les dysfonctionnements de la machine électorale. En dépit de cela James Rubin porte-parole du Département d'Etat a utilisé l'occasion de la mort de Jean Dominique pour réitérer les pressions des Etats-Unis: «À notre avis, nous croyons que des élections crédibles peuvent être tenues en avril et mai, en temps voulu pour l'installation du nouveau Parlement conformément à la Charte constitutionnelle d'Haïti.» Devons-nous ajouter que la Maison-Blanche n'oserait s'adresser ainsi à aucun gouverneur ni même un fonctionnaire élu ou non des Etats-Unis, du premier au dernier.
Entre-temps, la Secrétaire d'Etat, Madame Albright sermonnait Fritz Longchamp à la rencontre du CARICOM, qui avait lieu à la Nouvelle Orléans, en Louisiane, le 29 mars. Elle lui communiquait l'irritation des États-Unis au sujet des délais apportés à la réalisation des élections.
Rappelons la visite de l'ex-conseiller à la Sécurité Anthony Lake qui rencontrait Préval et même Aristide pour leur faire savoir les sévères conséquences qu'entraînerait le report des élections.
L'offensive de l'aide internationale
Dès qu'ils veulent que le gouvernement se soumette à quelque chose, inévitablement les Etats-Unis et la communauté internationale font miroiter les millions de l'aide internationale que le pays pourrait mettre en péril.
C'est ainsi que la semaine dernière, Gérard Johnson de la Banque interaméricaine de développement (BID) annonçait qu'il retenait les $200 millions destinés à plus de 60 projets jusqu'à la tenue des élections.
L'offensive de l«opposition»
Au cours des précédentes éditions nous avons assez longuement montré comment les principales composantes de cette opposition: L'Espace de Concertation, le MPSN, l'OPL, RDNP, et Mochrena - ont mené leur guerre contre le mouvement Lavalas et le peuple. Cette semaine, ils sont allés plus loin. C'est ainsi qu'Evans Paul a pris prétexte des manifestations pour en appeler à la guerre civile, et conseillé aux chauffeurs des transports publics de foncer sur les foules.
Historiquement, parallèlement à ces offensives menées au grand jour, il y a toujours eu la pression des escadrons de la mort exercée par les «forces des ténèbres», c'est-à-dire les ex-tontons macoutes, ex-militaires et autres hommes de main et putschistes. Par exemple, alors que de façon officielle les Etats-Unis appuyaient le retour d'Aristide durant le coup d'Etat, la CIA mettait sur pied et organisait le FRAPH d'Emmanuel Toto Constant, comme un moyen de pression et de démobilisation et pour effectuer des massacres et des tueries au sein de la population.
«L'assassinat de Jean Dominique, il est clair, constitue un avertissement. C'est un assassinat politique» déclarait Ben Dupuy, secrétaire générale du PPN, Parti populaire National, au cours d'une conférence de presse tenue le 3 avril. «C'est un meurtre perpétré par les forces occultes. Le meurtre de Dominique est en tout point semblable a celui de l'homme d'affaires Antoine Izméry, le 11 septembre 1993. Ils étaient tous deux des membres de premier plan et des éléments progressistes de la bourgeoisie d'Haïti. Dans les deux cas, la population a reçu un coup terrible.»
Que le coup soit venu des éléments sanguinaires de l'ancienne armée, ou des hommes de main de Washington, il est indéniable que les mains du laboratoire trempent dans la mort de Jean Dominique.
En définitive, il peut y avoir un changement de stratégie comme l'a souligné Dupuy à la conférence de presse du PPN le 3 avril. Il a fait remarquer que le peuple haïtien a pu jusqu'à présent faire échec à la version originale du «coup d'État électoral» qui consistait à réaliser des élections avec un électorat limité, forçant les décideurs à modifier leur plan.
En résumé Washington et ses agents indigènes font monter la pression sur le gouvernement et le peuple haïtiens par tous les moyens possibles. Cette semaine encore, même le Premier ministre Jacques Edouard Alexis d'habitude assez docile ne pouvait se retenir pour s'exclamer: «Je suis certain que la communauté internationale sait peut-être beaucoup mieux ce qui se passe réellement... Ce n'est pas normal que même ces gens-là qui à certains moments pressuraient l'Exécutif pour que celui-ci intervienne dans les affaires du CEP et qu'aujourd'hui ce soient ces mêmes gens qui disent que ce soit nous qui nous ne voulons pas faire les élections. Ce n'est pas normal.» Et il concluait en disant que «l'international orientait les choses d'une façon qui n'est pas dans l'intérêt général du pays»
C'est là le point essentiel de la question aujourd'hui. Et c'est bien cela que dénonçait Jean Dominique au cours de ses dernières émissions. Et c'est sans doute là la raison pour laquelle il a été lâchement assassiné.